L'Origine de l'œuvre d'art (en allemand ) est le titre d'une conférence prononcée par Martin Heidegger, une première fois à Fribourg-en-Brisgau en , traduite en édition bilingue, hors commerce, par Emmanuel Martineau, renouvelée en à l’université de Zurich. Le texte définitif, édité dans Chemins qui ne mènent nulle part, en allemand (« Chemins de bois »), correspond à l'une des trois conférences, assez différentes, prononcées ultérieurement les 17 et et le à l’université de Francfort, et traduit par Wolfgang Brokmeier .

Hans-Georg Gadamer, qui assista personnellement à l'une d'entre elles, révèle combien cette conférence fit sensation en raison de , où il était question de « Monde » mais aussi en contrepoint de « Terre, » mots qui résonnaient Pour l'exploration de ce thème de la terre dans la thématique de l'œuvre d'art, ainsi qu'aux raisons de l'utilisation de ces métaphores se reporter aux pages consacrées à la « vérité » de l'œuvre d'art dans., du ciel et de la terre et aussi, du combat entre les deux. Christian Dubois à son tour insiste sur le caractère inattendu et majeur de cette volte‐face : rien dans son ouvrage maître Être et Temps ne laissait entendre qu’une œuvre d’art puisse servir de fil conducteur à la question du sens de l’être-..

Hadrien France-Lanord note que ce texte, qu'il qualifie de fulgurant, ..

thumb|The Origin of the Work of Art (German edition). Le but poursuivi L'art est, en son essence, une origine Heidegger déclare dès le début de sa conférence . Mais ce dont il est question dans cette conférence ce n'est pas de l'origine de l'art, sa source, mais bien le fait que .. La source de quoi ? la source d'un « peuple historial » :

..

Ainsi précise Françoise Dastur, Heidegger pense que l'art n'est pas une représentation de la nature, ni une production, mais un événement ontologique . Pour lui, l'art précède la nature c'est l'art qui donne . .

La question de l'art est une question historique Ce dont il s'agit ce n'est pas d'« histoire de l'art », mais la prise en compte de : . Dans l'esprit d'Heidegger, certaines œuvres , écrit Christian Dubois qui note à ce propos la prolifération du terme « » (le peuple), dans la première conférence.

écrit Marc Froment-Meurice.

Poser la question de l'« être de l'œuvre », n'est donc pas pour Heidegger, rédiger une nouvelle « esthétique philosophique » , . Ainsi l'« esthétique » appartient à une époque qui rapporte Alain Boutot.. cité par Marc Froment-Meurice, .

Heidegger pense trouver l'essence de l'art créateur dans l'art « originaire », encore non conceptuel de la Grèce antique (avant Platon) autrement dit, un art qui ne relevait pas encore d'une esthétique et sur cette base accéder à l'essence de l'« œuvre d'art » ..

Mouvement général du texte Le texte de la conférence se développe globalement selon les trois moments qui suivent : La chose et l'« œuvre » Constatant que « l'œuvre d'art » est d'abord une « chose », Heidegger cherche en premier lieu à savoir si l'essence de la « chose » ne pourrait pas ouvrir un accès à l'essence de l'« œuvre d'art ». Heidegger, montre que les différentes manières que la tradition philosophique nous offre pour accéder à l'essence de la chose (support de qualités marquantes, unité d'une multiplicité et matière informée) sont impuissantes à nous faire accéder à l'essence de l'œuvre. Outre le fait d'être une chose, l'œuvre d'art est aussi une œuvre ou dans la terminologie heideggérienne un « produit ». Marc Froment-Meurice., trouve

Il constate qu'il y a une parenté entre le produit d'un artisan par exemple, et l'« œuvre d'art », tous deux sont fabriqués de main d'homme. Pour comprendre la création, il faut voir plus loin que le travail artisanal, et remonter à l’essence de la « techné » qui est un savoir et un mode de production de l'étant. L'œuvre d'art se distingue, par une présence se suffisant à elle-même qui est le propre de l'œuvre, en ce sens, elle ressemble plutôt à la simple chose naturelle . En effet, la chose naturelle qui est, présente, à partir de son monde, montre non seulement un contour familier et reconnaissable, mais elle possède aussi une profondeur interne, une autonomie que Heidegger caractérise comme un « se tenir en soi-même » (une contenance) : . Toutefois dans les deux cas le couple matière-forme domine et sert à tout penser et donc ne permet de penser ce qui fait la spécificité de l'« œuvre d'art ».

L'« œuvre » et la vérité Il va s'avérer que l'œuvre d'art n'est pas une simple représentation mais la manifestation de la « vérité » profonde d'une chose : .

L'art est mise en « œuvre » de la vérité écrit Marc Froment-Meurice qui ne se résume ni à une simple imitation du réel, ni . Ce qu'il faut retenir c'est que cette mise en « œuvre » de la « vérité » est toujours historiale et qu'elle subit depuis l'origine, des mutations dont la dernière à savoir l'« art moderne » correspond à notre âge de la technique La vérité et l'art On attribue à l'artiste la provenance essentielle de l'œuvre d'art. L'être-créé de l'œuvre se comprend à partir du processus de production, mais ce n'est qu'en remontant à l'origine grecque de la qu'on peut comprendre le processus de production. Heidegger développe l'idée que la signification de la , n'est pas la fabrication mais le dévoilement par l'instauration d'une ouverture. La création n'est rien d'autre que l'installation de l'étant dans l'ouvert. Dans ce processus la « vérité » est combat entre éclaircie et réserve où se conquiert l'ouvert dans lequel viendront se tenir tous les étants-.

L'artiste n'a pas une claire conscience de ce qu'il veut faire, seul le -.. Mais surtout, remarque Heidegger , faisant ainsi, on confond « origine » et « cause ». .

Heidegger qui développe son intuition à partir de la représentation d'une chose ordinaire, à savoir une paire de souliers de paysan par Van Gogh, montre que cette représentation non seulement fait signe vers le monde du labeur paysan, mais l'ouvre et « l'institue ».

La déconstruction de l'Esthétique vignette|alt=Sur un fond bleu sale, une paire de vieux souliers en cuir usagées. L'une est renversée l'autre est ouverte, un lacé traine.|Van Gogh - Les souliers. Pour accéder à l'essence de l'« œuvre d'art », à « l'être-œuvre de l' œuvre », selon l'expression de Heidegger, il ne suffit pas de se libérer de toute discipline esthétique pour revenir à une conception pré-moderne de l'art, mais il s'agit de poursuivre le travail de déconstruction en deçà. Il faut d'abord de se départir des concepts fondamentaux platoniciens et aristotéliciens, comme le concept de « forme » et celui de « matière » qui en sous main encadrent notre compréhension des œuvresIl s'agit de se libérer des considérations esthétiques et d'accéder à l'œuvre d'art pour la considérer selon l'expression du Dictionnaire et non plus de la juger à travers le plaisir qu'elle nous procure ou tout au moins, puisqu'il ne s'agit pas d'exclure la beauté, -..

Heidegger prend appui sur deux exemples d'œuvre d'art concrètes un tableau de Van Gogh « représentant » de vieux souliers et un temple grec. Si l'on se réfère à Cézanne, considéré comme le fondateur de la peinture moderne : la tâche du peintre est de « faire d'après nature » (d'imiter).. Heidegger entend cette thèse non comme le décalque de la chose mais, l'œuvre d'art étant aussi un « faire », un « produit », comme l'injonction d'avoir à « créer » selon le mode de « faire » de la « nature » , qu'il comprend elle-même comme phusis, grecque La techné, c'est la production de ce qui entre en présence à partir d'un savoir, alors que la « » est l'éclosion de ce qui vient de soi-même en présence..

Heidegger fait ainsi retour à la conception grecque de la « techné » comme « poesis », , c'est-à-dire celle qui la considère tout d'abord comme un savoir et un savoir « anticipateur » de l'artisan mais aussi, et c'est le point décisif, la techné, , écrit Jacques Taminiaux. Ce qui rapproche la techné, qui est la suite d'un savoir, et la « Phusis » qui est l'éclosion de ce qui vient de soi-même en présence c'est comme le note Hadrien France-Lanord -..

L'accès à l'essence de l'œuvre

De l'essence de l'outil à l'essence de l'œuvre Dans l'exemple des vieux souliers de Van Gogh , Heidegger remarque que ce n'est pas la composition physique supposée (cuir, tissus et clous) qui en fait connaître « l'être ». Ce que vise cette représentation nous le savons instantanément ; une vieille paire de souliers fatigués, c'est-à-dire une chose d'usage que Heidegger nomme un « être-produit ». . . écrit Jacques Darriulat..

Malgré le fait qu'autour de cette paire de souliers de paysan, il n’y a rigoureusement rien, la manière dont l’œuvre d’art la fait advenir dans la présence, n'est pas dépourvue de signification, au contraire souligne cet auteur. Par l’œuvre d’art, la chose cesse de se référer à d’autres choses, ou d’autres étants, pour être à l'origine d'une ouverture ou une « éclaircie » sur l’Être. Comme le note Christian Dubois, dans l'esprit d' Être et Temps, nous étions .

Avec la conférence nous assistons à un renversement : l'œuvre . De plus Heidegger pousse plus loin son analyse, il montre dans son exposé que . L'« être-produit » ne se dévoile pas au simple examen des souliers , mais à travers l'œuvre en tant que « dévoilement-décèlement » écrit Marc Froment-Meurice. Heidegger va montrer, que ce qui nous est donné en priorité dans la représentation de ces souliers, c'est moins leur usage que l'épaisseur et la pesanteur du monde paysan à travers ce qui en constitue, selon son expression, , c'est-à-dire leur « solidité » , en allemand -..

L'œuvre d'art ne représente pas, elle dévoile upright=1.50|left|thumb|Nighthawks (1942). Depuis toujours l'« œuvre d'art » est perçue comme une chose qui possède la particularité de renvoyer à autre chose qu'elle-même, elle est allégorie, symbole, rappelle Heidegger, ce que l'on a coutume de résumer en disant que l'« œuvre d'art » écrit Alain Boutot. Comme l'écrit Heidegger : Selon lui, l'« œuvre d'art » est une puissance qui ouvre et « installe un monde »-..

Dans Être et Temps, la mondéité du monde (ce qui fait qu'un monde est monde, son essence) se montrait à travers l'angoisse que provoquait la rupture accidentelle de la chaîne des renvois. Sur ce sujet, Christian Dubois. écrit ; l'œuvre d'art, quant à elle, livre sa vérité, en avançant librement à l'horizon du monde, qu'elle ouvre, étroitement liée à la terre mère, comme autour des œuvres que constituent par exemple, l'irruption d'un temple grec dans la campagne sicilienne ou de simples souliers usagés dans le tableau de Van Gogh.

La pensée d'Heidegger manifeste ici que l'on constate à partir de 1930, note encore Hadrien France-Lanord.. À ce stade de sa pensée, la vérité de l'« être-œuvre » qui va se faire jour est moins le résultat d'un effort de la connaissance humaine, d'une éducation du goût, que d'un décèlement (un dévoilement), une « », dans la terminologie grecque vers laquelle Heidegger se tourne à partir de son cours sur « l' Introduction à la métaphysique », qui révèle le sens profond de la .

Par comparaison, ce qui demandait dans Être et Temps, dans le monde ambiant de la quotidienneté, un effort de l'observateur, une véritable expertise phénoménologique de l'outil, pour pouvoir dépasser les simples caractéristiques sensibles de la « chose » et y reconnaître péniblement l'ouverture d'un monde (celui de l'artisan par exemple), est maintenant directement révélé et dévoilé dans toute sa profondeur par la magie de l'art. L'apparence s'est maintenant renversée, ce n'est plus l'outil, en l'occurrence la paire de souliers, et l'être de cet outil qui révèlerait le monde, mais le qui nous révèle l'être de cette paire de souliers.

À titre d'exemple Marc Froment-Meurice montre en quoi la démarche strictement phénoménologique de Heidegger pourrait permette appliquée à des œuvres comme celles de Andy Warhol ou Paul Klee de saisir l'essence de l'« art moderne ».