vignette|310x310px|Un prêtre de la civilisation du Mississippi tenant une masse cérémonielle et une tête coupée.
En anthropologie, on parle de chasseurs de têtes pour évoquer des groupes humains ayant pour coutume de conserver les têtes des personnes tuées dans ce but exclusif et pour qui cette pratique revêt un rôle culturel et social central. La chasse aux têtes a été décrite dans certaines parties de l'Océanie, en Asie du sud, du sud-est, de l'ouest ainsi qu'en Afrique centrale et en Amérique centrale. Elle a également été rapportée, dans l'Antiquité, en Europe, chez certaines tribus Celtes, chez les peuples germaniques de l'ouest, et chez les Scythes. Elle a été pratiquée en Europe jusqu'à la fin du Moyen Âge, en Irlande ainsi qu'à la frontière entre l'Angleterre et l'Écosse, et, jusqu'au , au Monténégro, en Croatie et dans l'ouest de l'Herzégovine..
La chasse aux têtes a donné lieu à de nombreux débats entre anthropologues, concernant notamment le rôle, la fonction et les motivations d'une telle pratique. Les anthropologues évoquent ainsi la mortification de l'adversaire, les sacrifices humains, l'équilibre cosmologique, une démonstration de virilité, le cannibalisme et le prestige. La pratique peut également constituer un moyen de retenir les services de la victime en tant qu'esclave dans l'au-delà E.Modigliani, Un viaggio a Nias, Fratelli Treves Editori. Milano, 1890 ..
Les chercheurs s'accordent généralement aujourd'hui sur la fonction principalement cérémonielle de cette coutume, participant au processus de structuration, de renforcement et de défense des relations hiérarchiques entre les communautés et les individus. Dans certains cas, la pratique découlerait de la conviction que la tête contiendrait la matière de l'âme ou une force vitale qui pourraient être exploitées par le biais de sa capture.
Enfin, des pratiques apparentées, mais ne remplissant pas une fonction rituelle centrale pour les individus et les sociétés concernés, ont été décrites dans des contextes principalement guerriers, où la collecte et l'exhibition systématiques de têtes-trophées constitue un « sous-produit » du conflit, et non le motif premier des hostilités.
L'Asie et l'Océanie Mélanésie vignette|250x250px|Sur la gauche, plateau porte-têtes conçu pour en présenter sept. Sur la droite, un plateau conçu pour présenter deux têtes. Papouasie-Nouvelle-Guinée, début des années 1900. Ce type de présentoir était accroché à la paroi de la maison des hommes. vignette|Crânes humains dans un village indigène. Territoire de Papouasie, 1885. La chasse aux têtes a été pratiquée par un grand nombre d'Austronésiens, en Asie du Sud-Est et dans les îles du Pacifique. Elle a été pratiquée, à un moment ou à un autre, par la plupart des peuples de Mélanésie Some Head-Hunting Traditions of Southern New Guinea, by Justus M. van der Kroef, american Anthropologist, New Series, , N 2 Apr., y compris la Nouvelle-Guinée.. En 1901, un missionnaire recensait sur l'île de GoaribariLaurence Goldman (1999)..
Dans le passé, les Marind-Anim de Nouvelle-Guinée étaient réputés pour leur pratique de la chasse aux têtesNevermann 1957: 9., fortement enracinée dans leur système de croyance et liée au don du nom au nouveau-né« Il leur faut en effet couper une tête pour chaque enfant mâle car chaque homme porte plusieurs noms, mais le seul qui ait de l’importance est le « nom de tête » hérité d'une victime décapitée. En principe même, aucun bébé ne peut naître sans qu'un tel nom ne soit à sa disposition : lui en fournir un constitue un devoir sacré du père ou, à défaut, de l'oncle ou du grand-père. Mais le bébé peut aussi recevoir son nom en cadeau d'un tiers : c'est même là l'un des gestes les plus prestigieux dans la société marindaise, et le trésor le plus précieux des chefs est leur réserve de noms de tête, dans laquelle ils puisent selon leur bon plaisir. Si la réserve du village est épuisée, il devient nécessaire de monter une expédition pour la réapprovisionner »Sterckx, , cité par Doucet : « Toutes les têtes ne conviennent pas. Seules celles des tribus homophones peuvent servir. Les allophones - et les Occidentaux entre autres - ne sont que des sauvages sous-humains dont les têtes n'ont aucune valeur. ». Le crâne était censé contenir une force spirituelle (mana)Nevermann 1957: blurb.. La pratique n'était pas motivée par le cannibalisme, même si la chair du cadavre était consomméeNevermann 1957: 13..
Les prisonniers sont rassemblés et triés. Les bébés sont abandonnés à leur sort, les enfants emmenés comme esclaves, les adultes et les adolescents torturés pour leur extorquer leurs noms. Dès que les vainqueurs ont pu apprendre et mémoriser les noms de leurs victimes, ils les décapitent […]. La préparation des têtes commence sur la route du retour. La première opération consiste à découper le scalp et à le mettre à sécher sur une noix de coco. Ensuite on retire la cervelle et on la déguste en gâteau, mêlée à de la farine de sagou. Puis le crâne est soigneusement décharné et remodelé à la ressemblance du mort au moyen de terre glaise. La décoration finale se fait plus tard, à l'aise, après le retour au village. C'est alors que l'on fixe des yeux de coquillages et que le scalp est remis en place. Le visage est peint, et un éclat de bambou sert d'arête pour un nez de terre glaise et, en même temps, d'attache pour la cordelette de suspension. La tête est enfin séchée à feu doux et se retrouve prête pour la cérémonie. Celle-là s'ordonne autour d'un banquet au cours duquel sont consommées des quantités pantagruéliques de nourriture. Le rite principal est […] la danse du Serpent : farandole menée par l'aîné du village, portant une tête de serpent factice, et formée de tous les guerriers portant des têtes coupées. À un moment donné, un groupe d'anciens se précipite sur les danseurs et essaie de morceler la chaîne. Mais un proverbe marindais proclame que « le serpent ne peut pas mourir » et leur attaque est rituellement repoussée. S'ensuit enfin, toujours sous le signe du Serpent - clairement figure de la chaîne des générations et de la vie du clan à la pérennité assurée par la chasse aux têtes -, une copulation générale effrénée qui clôt les réjouissances.
Les mêmes problématiques de « nom de tête » préoccupaient les Asmat et les poussaient aux mêmes extrémités, mais la collecte des têtes/noms ne bénéficiait qu'aux jeunes garçons atteignant la puberté. Les têtes collectées étaient utilisées lors d'un rite de passage prenant la forme d'une pérégrination symbolisant la renaissance et associant étroitement les trois parties essentielles du corps humain : le chef, la poitrine et les organes génitaux. Chez les Kerewa, les têtes coupées étaient également utilisées lors de cérémonies d'initiation qui s'achevaient par une orgie générale au cours de laquelle le sperme des hommes était recueilli à des fins ultérieures de magieSterckx, cité par Poucet..
Les Korowai, une tribu papoue du sud-est de l'Irian Jaya, habitent des maisons arboricoles perchées à près de de haut, sans doute pour se prémunir des attaques de leurs voisins chasseurs de têtes, les Citak.. Il est possible que Michael Rockefeller, disparu en Nouvelle-Guinée en 1961, ait été victime de tels chasseurs de tête.
Jack London, relatant ses aventures à bord du Snark vers 1905, raconte que son navire fut attaqué par les chasseurs de têtes de Malaita pendant son séjour dans la lagune de Langa Langa, et en particulier aux environs de l'île de Laulasi. Le capitaine Mackenzie, naviguant à bord du blackbirder Minolta, a été décapité pendant une expédition de « recrutement », en représailles de l'attaque d'un village. Son navire aurait ainsi été redevable de plusieurs têtes, qui devaient être collectées pour que les comptes soient réglés..
Asie du Sud-Est En Asie du Sud-Est, des études anthropologiques évoquent les pratiques de chasseurs de têtes des tribus Murut, Ilongot, Igorot, Iban, Dayak, Berawan, Wana, et Mappurondo. Il s'agit généralement chez eux d'une activité rituelle — d'ailleurs limitée au prélèvement d'un spécimen — plutôt que d'un acte de guerre ou relatif à une dispute. Le rituel permettait de mettre fin au processus de deuil. Des notions de virilité et de mariage étaient également englobées dans la pratique, et les têtes collectées étaient hautement prisées. La chasse aux têtes pouvait également être associée à la capture d'ennemis pour les asservir comme esclaves, aux pillages, aux échanges intra et inter-ethniques, à des conflits et à l'expansion territoriale.
Ces chasses à l'homme s'organisent encore périodiquement partout où l'autorité européenne ne les a pas réprimées à grand effort. Deux ou trois jeunes gens, parfois un bien plus grand nombre, se donnent le mot pour une incursion à l'intérieur, et, après avoir consulté les présages, partent en campagne sans emporter avec eux autre chose que leurs armes et un peu de sel roulé dans les plis de leur ceinture. Ils en assaisonnent les pousses d'arbre, les feuilles, les choux-palmistes qui, une fois dans la forêt, deviendront leur unique nourriture, si même ils ne sont pas réduits à mâcher, pour tromper la faim, quelques boulettes d'argile grasse. À partir de ce moment, ces forêts où ils se sont enfoncés recèlent des hôtes plus redoutables qu'aucun des fauves abrités dans leurs impénétrables profondeurs. Ces pas furtifs qui froissent à peine l'herbe épaisse, ces yeux qu'on voit étinceler dans l'étroit interstice de deux branches voisines, ces formes hâves et légères qui traversent en bondissant une clairière indiscrète, sont bien plus à craindre que s'ils annonçaient la présence du tigre ou de la panthère. Dans les eaux limpides de cette source, et masqué par les larges feuilles tombées d'un arbre penché sur elle, vous pourriez distinguer, avec l’œil du lynx, le haut d'un visage humain. Le menton lui-même est submergé. Qu'un Malais, un Chinois, vienne imprudemment s'agenouiller au bord de cette onde tentatrice pour y tremper ses lèvres altérées, et sa mort est aussi certaine que s'il s'était jeté, par-dessus bord, au milieu de l'océan. La nuit, dans une prahu amarrée au rivage par un câble de rotins, tout l'équipage d'un de ces bateaux marchands s'est endormi à quelques pas d'un village populeux. Couché à plat ventre sur un de ces troncs flottants que les courants enlèvent aux forêts par eux traversées, un homme avance à la dérive et, perdu dans les ténèbres, s'approche sans bruit de la nef silencieuse. Un seul coup de sa hache bien aiguisée a rompu le cable : la prahu cède au courant qui l'entraîne et, sans que personne à bord se réveille, va lentement toucher, au premier détour du fleuve, sur un point connu d'avance, où l'attend un groupe de Dayaks altérés de sang, avides de têtes humaines. Ils sautent à bord et, armés du kriss comme le moissonneur l'est de sa faucille, achèvent en quelques tours de main leur sanglante récolte. Et quelques jours plus tard, épuisés de fatigue, amaigris par le jeûne, pâles comme les cadavres qu'ils ont laissés derrière eux, les chasseurs de têtes rentrent au village natal, salués par de triomphales acclamations. Ils seront désormais parmi les plus braves, ils seront la gloire et l'espérance de la tribu. Les jeunes filles leur sourient, et ils choisissent parmi les plus belles. Les vieillards les comblent d'éloges et les comparent aux plus vaillants des chefs que, jadis, ils suivirent dans de semblables expéditions. La « maison aux têtes » (chaque village a la sienne) s'enrichit de nouveaux trophées et, en s'y réunissant pour fumer ensemble, les hommes de la tribu se raconteront les incidents de la périlleuse campagne qui vient de s'accomplir.