vignette|515x515px|Illustration extraite d’une brochure éditée par le ministère du travail (France), destinée aux municipalités et intitulée Faites travailler les prisonniers ennemis (1945) Près d’un million de prisonniers de guerre allemands (PGA) ont été conservés en détention en France après la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu'en 1948, en violation des Conventions de Genève et du statut des prisonniers de guerre, et astreints au travail forcé dans l'agriculture et les mines.
L’effectif maximum de prisonniers allemands détenus sur le territoire français fut atteint en avec alors présents. À titre de comparaison, sont détenus en France, en ce même mois d', seulement italiens, , et quelques milliers de Roumains. Tous ces prisonniers seront libérés dès 1946 à la différence des Allemands.
Au cours des quatre années de détention 1944-1948, les prisonniers de guerre allemands furent en grande partie affectés à des travaux dans deux secteurs d’activité économique jugés prioritaires par le gouvernement : l’agriculture et dans une moindre mesure, l’extraction minière. La détention de ces hommes était gérée par le Service des Prisonniers de guerre, lequel fut successivement dirigé par le général Boisseau puis par le général Buisson.
L'exploitation économique des prisonniers nécessita le concours de la plupart des ministères ; en premier lieu, celui du ministère du Travail. Selon Alexandre Parodi, ministre du travail en 1945, il s'agit, par cette politique de travail forcé, de « mettre sérieusement et pour longtemps au travail dans l’intérêt du pays des centaines de milliers de prisonniers de guerre (…). La seule valeur qui compte actuellement est le travail et il faut être absolument convaincu que sans le travail de 1 million et demi ou de 2 millions de prisonniers de guerre allemands pendant 5 à , la France dans un état de délabrement depuis et de plus, maintenant pillée, dévastée, ruinée, ne pourra retrouver sa prospérité en profondeur »Archives nationales contemporaines de Fontainebleau, 770810/2, note du ministre du Travail, non datée (probablement mai ou juin 1945).. Son propos, quoique emphatique et bien qu'il surestime le nombre de prisonniers amenés à travailler et leur durée de détention, permet de se faire une idée de l'état d'esprit qui était alors celui des autorités.
Cet épisode historique de la détention des prisonniers allemands peut être considéré comme un épisode majeur de l'histoire contemporaine française, non seulement du fait du nombre important d’hommes mobilisés, mais aussi du fait de l’importante contribution économique des prisonniers au redressement d’une économie française alors mise à mal par six années de guerre. À titre d’exemple, on estime que les prisonniers allemands ont extrait jusqu’au tiers de la production française de charbon.
La détention des prisonniers de guerre allemands fut, à l’époque, l’objet de polémiques, lesquelles portèrent sur les conditions de détention puis sur la validité même de cette détention. À l’initiative de la presse française, une première vague de polémiques eut lieu à l'automne 1945 : était alors notamment mis en cause le taux de mortalité élevé parmi les prisonniers, taux dont certains tinrent pour responsables mauvais traitements et conditions de détention déplorables. Une seconde campagne de presse suivit peu de temps après, campagne d'envergure cette fois-ci internationale et soutenue par les autorités et par la presse américaines. Les autorités américaines, qui s’étaient engagées à livrer aux autorités françaises une partie des prisonniers allemands sous leur autorité en vue de leur mise au travail en France, prirent alors prétexte de rapports alarmants du Comité international de la Croix-Rouge sur la situation des PG en France pour suspendre toute livraison de prisonniers et exiger des rétrocessions. Les livraisons de prisonniers par les autorités américaines reprirent néanmoins début 1946.
Dans les faits, le taux élevé de mortalité observé au cours de l’année 1945 semble surtout à imputer à la désorganisation administrative et économique qui régnait alors en France au sortir de la guerre.
Les conditions de détention se sont substantiellement améliorées à partir de 1946, les autorités françaises ayant été soucieuses de soigner leur image auprès de l’opinion publique internationale (le général de Gaulle lui-même s'inquiéta des impacts de cette campagne de presse sur la réputation de la France), soucieuses de tirer de ces prisonniers le maximum de rendement économique en les traitant, pour ce faire, au mieux et soucieuses, à partir de 1946 et 1947, de susciter le plus grand nombre de candidats parmi ces prisonniers à qui elles proposaient désormais de demeurer en France en la qualité de salarié (système dit du travail libre). Au total, ce sont près de prisonniers allemands qui décéderont au cours de leur captivité. Exception faite des prisonniers condamnés pour des délits de droit commun, l’ensemble des prisonniers allemands fut libéré au plus tard fin 1948, conformément à des accords internationaux régissant la détention des prisonniers allemands. D'aucuns estiment que firent le choix de demeurer définitivement en France à l’issue de leur détention.
En dépit de l’apport économique considérable du travail de ces hommes et de son possible impact culturel (durant quatre années, Allemands et Français eurent à se côtoyer, notamment dans les campagnes françaises, dans le cadre de rapports professionnels), l’épisode de la détention des prisonniers de guerre allemands semble avoir été oublié des mémoires collectives française et allemande. Les historiens – français en premier lieu – semblent s’être également désintéressés de l'événement. La concurrence d’autres événements contemporains – à la charge symbolique plus importante – et l’éventuelle nécessité de passer sous silence la mise au travail forcé d’un million d’Allemands à l’heure où, au cours des décennies suivantes, l'on assistait au rapprochement franco-allemand et à la construction européenne expliquent peut-être cet état de fait.
Contexte historique général
En 1945, l’Allemagne nazie capitule ; la Seconde Guerre mondiale prend fin en Europe. C’est dans un monde bouleversé et à reconstruire, que près d’un million de prisonniers de guerre allemands vont être amenés à travailler pour la France jusqu’à la fin de l’année 1948.
Figurant au nombre des pays d’Europe occidentale les plus durement éprouvés, le bilan de la guerre est, dans ce pays, particulièrement lourd en raison des bombardements anglo-américains. Il y a d’abord le bilan humain et moral. Au demi-million de Français qui ont perdu la vie, s’ajoutent le traumatisme de l’occupation et à partir de , avec le retour massif des déportés, la prise de conscience de l’horreur concentrationnaire. Certes la Libération est célébrée dans la liesse mais elle s’accompagne d’actes de vindictes populaires qui sont autant de preuves du traumatisme national subi : épuration des premiers jours en dehors de tout cadre légal, tonte des femmes, etc. Et de l’euphorie des premiers jours, les Français vont très vite basculer dans la désillusion. Après tant d’horreurs, leurs attentes étaient immenses ; les Français aspiraient à une société plus juste.
Ces quelques mots de Michel Debré résument pour partie l’état d’esprit d’alors : Pascale Gœtschel et Bénédicte Touchebœuf, La république, La France de la Libération à 1958, Le Livre de Poche, 2004, . Mais en fait de « nation solidaire », les difficultés persistantes de l’après-guerre nourrirent un sentiment d’amertume chez de nombreux Français.
Au bilan humain s’ajoute, de surcroît, un très lourd bilan économique. Quelques chiffres donnent, à eux seuls, un ordre d’idée : des de voies de communication d’avant-guerre, il n’en reste plus que Jean–Pierre Rioux, La France de la République, Tome 1, Seuil, 1994, 20 % du capital immobilier sont détruits, 40 % du parc automobile hors d’usage. La reconstruction est donc l’une des grandes priorités des autorités à la Libération. Se pose aussi le problème du déminage, une tâche qui incombe, elle aussi, au ministère de la Reconstruction. Car le déminage est un enjeu économique majeur : là où est disséminée la centaine de millions de mines, les bombes et les obus n’ayant pas explosé, la vie s’est arrêtéeHenri-Claude de La Casinière (réalisateur), Jean-Michel Gaillard et Stéphane Khemis (auteurs), François Cochet (conseiller historique), 1945-1948 : un million d'Allemands en France, , Compagnie des phares et balise et France 3, 1996.
Quant à la production industrielle, déjà sérieusement mise à mal par la crise des années 1930, elle s’est fortement rétractée au cours de la guerre. Ainsi, si on fixe à 100 l’indice de la production industrielle en 1929, ce même indice passe à 38 pour l’année à 1938 et à 29 pour l’année 1944.
Qu’en est-il de la situation politique immédiate de l’après-guerreLes informations sur la situation politique de la France de l'après-guerre sont essentiellement ici tirées de l'ouvrage de Pascale Gœtschel et Bénédicte Touchebœuf, La république, La France de la Libération à 1958 ? Elle est pour le moins complexe car au sortir de la guerre, la société française se retrouve profondément divisée. Durant la guerre, le général de Gaulle était parvenu tant bien que mal à instituer une nouvelle autorité politique incarnant l’État français et ce, nonobstant les oppositions des Alliés et de certaines composantes de la Résistance. À la Libération, l’homme parvient à imposer le GPRF (Gouvernement Provisoire de la République française) comme l’unique nouveau pouvoir. L’une des premières mesures prise par le GPRF est la restauration « de la légalité républicaine » : tous les lois et décrets postérieurs au sont déclarés nuls, un symbole fort s’il en est. Par ailleurs, comme beaucoup d’autres, de Gaulle n’envisage pas de ressusciter la Troisième République ; beaucoup ont en mémoire son instabilité parlementaire chronique et il n’y a qu’un pas à franchir pour la tenir en partie responsable de la défaite de 1940.
Dans un premier temps, le général de Gaulle doit d’abord contrer le CNR (Conseil national de la Résistance). Cet organisme ambitionne de devenir une instance de pouvoir politique et, à ses yeux, le rétablissement de l’État n’est pas sa priorité, à l’inverse du général de Gaulle. Le , ce dernier parvient néanmoins à imposer définitivement, en tant que nouveau régime, le GPRF en représentant de manière équilibrée, au sein de son premier gouvernement, toutes les tendances politiques. La dualité opposant le nouveau GPRF et certains milieux résistants s’observe aussi à l’échelle locale. Au cours des mois suivant la Libération, il n’est pas rare que les CDL (Comité départemental de Libération) et CLL (Comité locaux de Libération) disputent le pouvoir aux nouveaux préfets et commissaires de la République. Ces oppositions et cette mentalité insurrectionnelle se retrouvent cependant plus particulièrement dans le Sud de la France. Le GPRF s’efforce de neutraliser ces comités et la dernière grande manifestation publique des CDL et CLL a lieu en . Après cela, les élections municipales et cantonales achèveront de les mettre à mal.
Au cours de l’année 1945, si dualité il y a, c’est plutôt celle qui oppose le jeune gouvernement aux communistes. Moscou défend néanmoins au PCF (Parti communiste français) de s’emparer du pouvoir : l’URSS voit alors en de Gaulle un opposant potentiel aux Anglo-saxons. Le parti intègre, par conséquent, le GPRF.
La Libération apporte, par ailleurs, son flot d’innovations politiques et sociales. Comme il l’a été susmentionné, il règne le désir d’édifier une société plus juste ; la création de la Sécurité sociale, l’élargissement du droit de vote aux femmes ou la réforme de la justice en témoigne.