Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard est un portrait équestre de Napoléon Bonaparte alors Premier Consul : réalisé par Jacques-Louis David entre 1800 et 1803. Napoléon est représenté lors du franchissement du col alpin du Grand-Saint-Bernard par l'armée de réserve, épisode qui marque le début de la seconde campagne d'Italie.

David peint cinq versions de ce portrait, dont la première est commandée par le roi d'Espagne Charles IV comme témoignage d'entente entre son royaume et la République française ; elle est depuis 1949 conservée au musée national du château de Malmaison. Les trois suivantes sont commandées par le Premier Consul à des fins de propagande et sont parmi les premiers portraits officiels de Napoléon. Elles ornent le château de Saint-Cloud (depuis 1816 au château de Charlottenbourg à Berlin), la bibliothèque de l'hôtel des Invalides (depuis 1837 au musée national du château de Versailles), et le palais de la République cisalpine à Milan (depuis 1834 au musée du Belvédère à Vienne). La dernière version n'a pas de commanditaire et est conservée par David jusqu'à sa mort (entrée en 1979 au musée national du château de Versailles, elle est exposée depuis 2017 au Louvre Abou Dabi).

Archétype du portrait de propagande, l'œuvre a été de nombreuses fois reproduite en gravure, sur des vases ou des assiettes, sous forme de puzzle ou en timbre-poste, témoignages d'une importante postérité. Ce portrait a influencé des artistes comme Antoine-Jean Gros et Théodore Géricault.

Description Les cinq versions du tableau sont de grande taille et de dimensions proches (environ ). Bonaparte est représenté portant l'uniforme de général en chef, coiffé d’un bicorne galonné d’or, armé d’un sabre à la mamelouk et drapé d’un manteau gonflé par le vent qui s’engouffre dans ses plis. Il monte un cheval, et de sa main gauche gantée agrippe la bride qui maîtrise sa monture en train de se cabrer. Tout en se tournant vers le spectateur, il indique une direction de la main droite qui ne porte pas de gant. En arrière-plan, des soldats gravissent les flancs de la montagne et acheminent des canons. En bas à droite, on voit le drapeau tricolore qui flotte. Au premier plan, les noms de BONAPARTE, ANNIBAL et KAROLVS MAGNVSIMP. sont gravés sur des rochersLe Premier consul franchissant les Alpes Panorama de l'art..

Initialement intitulée par David Tableau-portrait équestre de Napoléon passant le mont Saint-Bernard., l'œuvre porte plusieurs titres selon les versions, dont : Napoléon passant le mont Saint-Bernard, Bonaparte gravissant le Saint-Bernard., Le Premier Consul franchissant les Alpes au col du Grand-Saint-Bernard, ou encore le titre abrégée Bonaparte au Grand Saint-Bernard.

Le premier exemplaire du château de Malmaison présente Bonaparte avec un manteau jaune-orangé, le crispin du gant est brodé, la robe du cheval est pie, le harnachement est complet, bride complète avec une muserolle, sous-ventrière rouge foncé. L’officier qui tient un sabre à l’arrière-plan est masqué par la queue du cheval. Le visage de Napoléon présente un caractère juvénile. L’œuvre est signée et datée L. DAVID AN IX sur la sangle qui enserre le poitrail du cheval.

L’exemplaire du château de Charlottenbourg montre un manteau de ton rouge vermillon. La robe du cheval est bai, la bride est simple sans muserolle, la sous-ventrière est gris-bleu. Le paysage est enneigé. Les traits de Napoléon sont plus creusés. Le tableau est signé L.DAVID L’AN IX.

Dans l’exemplaire du château de Versailles, la robe du cheval est gris pommelé en harmonie avec la couleur du ciel, le harnachement est identique à celui de Charlottenburg, la couleur de la sous-ventrière est bleu. La broderie du gant est simplifiée, le parement de la manche est visible sous le gant, comme est visible l’officier. Le paysage s’est assombri. Le tableau n’est pas signé.

L’exemplaire du Palais du Belvédère est presque identique à celui de Versailles. Le tableau est signé J.L.DAVID L.ANNO X.

Le second exemplaire de Versailles présente un cheval pie comme la première version, la bride est complète mais sans la muserolle, la sous-ventrière est rouge. Le manteau est rouge-orangé, le tissu de l’écharpe est bleu clair. Le visage de Napoléon est plus réaliste et est vieilli par rapport aux autres versions. Le tableau non daté est signé L.DAVID.

Historique des tableaux Commande et choix du sujet L'historique de l'œuvre et plus précisément l'origine de la commande a longtemps été source de confusions. Jusqu'à la réapparition de la version de Malmaison en 1949, les auteurs considéraient, sur la base des sources de la presse d'époque, que la version appartenant au Premier Consul (aujourd'hui à Berlin) était le premier tableau, tandis que la version destinée au roi d'Espagne était le deuxième. En 1801, lors de l'exposition des deux premières versions au Louvre avec les Sabines, les journaux présentent alors la version peinte pour Napoléon comme issue de la commande originale, en précisant que le roi d'Espagne en a fait faire une copie par Jacques-Louis David. Jusque dans les années 1950 les biographes maintiendront cette version des faits, malgré les listes des œuvres dressées par David, qui précisent que la première version est bien celle destinée au roi Charles IV.

thumb|upright|Le secrétaire d'État Mariano Luis de Urquijo donne les instructions concernant la commande du portrait par David, à son ambassadeur Muzquiz, et tente sans succès d'en obtenir une copie.|alt=Tableau représentant un homme assis souriant habillé d'une veste rouge

À l’origine, Charles IV, dans le cadre de la reprise des relations avec la France, qui se concrétisent notamment, par le retour de l'usage des cadeaux diplomatiques offerts entre les deux états, passe commande au peintre David d'un portrait du Premier Consul, afin qu'il soit installé dans le salon des « Grands Capitaines » du palais royal de Madrid. La commande est communiquée par Charles-Jean-Marie Alquier, à Talleyrand dans une dépêche du . Elle stipule que David représente le général Bonaparte en pied dans son costume de Premier Consul :

Le Mariano Luis de Urquijo secrétaire d'État de la couronne espagnole, confirme la commande dans une lettre adressée à Ignacio Muzquiz son ambassadeur en France, en insistant pour que le Premier Consul en soit informé. Il ajoute à cette commande une copie du portrait de Napoléon par David qu'il se destine. Suivant les instructions du ministre, l'ambassadeur d’Espagne, annonce à Napoléon la commande du portrait, ainsi qu'un cadeau de seize chevaux issus des écuries royales que le roi d'Espagne lui offre. Il propose aussi que David prenne ses ordres auprès du premier Consul pour la manière dont celui-ci voudrait être représenté. À la suite de l'audience consulaire, Muzquiz, informe le secrétaire d’État que Napoléon, n'ayant pas encore choisi définitivement la composition du portrait, se verrait représenté passant ses troupes en revue sur un des chevaux que le roi d'Espagne vient de lui offrir.

Peu après, Jacques-Louis David est convoqué par Bonaparte, pour discuter des modalités de réalisation du portrait. L'entretien, retranscrit librement dans les premières biographies (chez A. Th, Delecluze, Jules David), aboutit à la réalisation de deux portraits équestres, celui pour le roi d'Espagne et un second destiné à Napoléon. C'est probablement lors de cette entrevue qu'est arrêté l'idée finale de représenter le Premier Consul au passage du Grand Saint-Bernard, selon les mots attribués à Napoléon. David essuie un refus du Premier Consul, concernant la possibilité de venir poser en atelier, mais en contrepartie, il obtient le prêt des accessoires et uniforme qui furent portés à Marengo, ainsi que de pouvoir copier le cheval qu'il a monté lors de la seconde campagne d'Italie. Peu après l'entretien, David envoie sa réponse à l'ambassadeur le 22 aout 1800, où il s'engage à faire le portrait équestre de Napoléon commandé par le roi d'Espagne, et en fixe le prix à , mais décline la commande d'une seconde version pour le secrétaire d'État.

En des changements politiques en Espagne, font remplacer le secrétaire d'État alors en disgrâce par Pedro Cevallos et Muzquiz par José Nicolás de Azara nouvel ambassadeur d'Espagne. Celui-ci reçoit la visite de David en , qui l'informe que le portrait équestre que le roi d'Espagne avait commandé était terminé, tout en prétendant qu'il s'agit d'une réplique dont l'original a été commandé pour Napoléon. Il invite l'ambassadeur à venir voir les deux tableaux exposés au Louvre. Ni Azara, ni Cevalos, n'étant au courant de cette commande, ils s'informent auprès de Muzquiz, qui confirme la commande d'un portrait pour le roi d'Espagne, mais non d'une réplique. Pour Jordan de Urries de la Colina, David, se trouvant avec deux commandes consécutives d'un même portrait équestre, a voulu accorder la priorité à Napoléon au détriment du roi d'Espagne. Finalement c'est au Premier Consul que revient la décision de faire expédier la première version à Madrid comme cela avait été convenu, conservant pour lui la seconde version.

Version de Malmaison David entreprend en la réalisation de la version destinée au roi d'Espagne. La date de commencement est déduite par le témoignage d'un visiteur danois Tønnes Christian Bruun de Neergaard, qui fait publier en 1801 Sur la situation des beaux arts en France: ou lettres d'un Danois a son ami, où il raconte sa visite dans l'atelier de David le de cette année (daté du 20 nivose an IX). La version de Malmaison est identifiée par la mention du manteau jaune qui la distingue des autres, , cité par ., et il apprend de l'artiste que le tableau a été achevé en quatre mois, ce qui permet d'en déduire le début de la réalisation.

Le , le portrait est accroché avec la deuxième version, au Louvre dans le cadre de l'exposition payante Des Sabines pour une durée de deux mois.

Le tableau reste à Madrid après la destitution du roi Charles IV par Napoléon, où il est remarqué au palais royal par Abel Hugo, page de Joseph Bonaparte, nouveau roi d'Espagne :

En 1812, le tableau est emporté par Joseph Bonaparte lors de sa fuite d’Espagne, entreposé à Paris, et peut être dans le château de Prangins en Suisse où il réside durant les 100 jours. Quand Joseph Bonaparte est expulsé de France, il s'exile aux États-Unis à Philadelphie, d'où son tableau est expédié et est accroché dans sa résidence de Point Breeze.. Le portrait est donné à sa fille Zénaïde Bonaparte, princesse de Canino, qui l'accroche dans la villa Bonaparte (autrefois nommée villa Paolina), résidence des princes de Canino à Rome : .. Eugénie Bonaparte, princesse de la Moskowa et arrière-petite fille de Joseph Bonaparte, est la dernière détentrice du tableau, qu'elle confie en exposition au musée national du château de Malmaison en 1943. Elle le lègue au musée en 1949 (inventaire MM 7149).

Version de Berlin thumb|upright| : (1801).Château de Charlottenbourg, Berlin, à l’origine au palais de Saint-Cloud|alt=Tableau montrant un homme avec une cape rouge monté sur un cheval marron cabré