La mélancolie désigne à l'origine, au temps de la Grèce antique, un excès de bile noire selon la théorie des humeurs, notamment élaborée par le médecin Hippocrate (460-377 av. J-C). Ce déséquilibre provoque un état que l'on appellerait aujourd’hui la dépression et qui est donc alors conçu comme une maladie ; cette dernière pouvant se traduire par un sentiment d'incapacité, de profonde tristesse, voire d'absence de goût de vivre.
Aujourd'hui, la mélancolie désigne un état émotionnel complexe, souvent décrit comme un mélange de tristesse douce, de nostalgie et de réflexion profonde. Elle se distingue de la dépression par son caractère contemplatif et parfois apaisant. Cet état peut surgir face à des souvenirs, à la perte de quelque chose ou de quelqu’un, ou encore à une réflexion sur le temps qui passe et l’impermanence des choses.
Cependant, elle diffère de la nostalgie, qui est plus spécifique et ancrée dans le passé. La nostalgie naît du souvenir d’un moment, d’un lieu ou d’une période révolue, souvent idéalisée, que l’on souhaite revivre ou retrouver, alors que la mélancolie, plus diffuse, englobe une tristesse douce mêlée de réflexions sur la condition humaine, pouvant s’étendre au présent et à l’avenir. En somme, si la nostalgie est tournée vers un passé perdu, la mélancolie s’inscrit dans une quête plus globale et existentielle, souvent empreinte d’une certaine beauté.
La mélancolie peut aussi être vue comme une « maladie sacrée » qui dans la culture occidentale a concerné toutes les expressions de la pensée et de l'art : philosophie, médecine, psychiatrie et psychanalyse, religion et théologie, littérature, musique et arts. La mélancolie est un vecteur de fertilité, de lucidité, de clairvoyance, mais aussi paradoxalement de désespoir. Jean Starobinski et Wolf Lepenies ont dit que la mélancolie était une forme de « mise à distance » de la conscience face au « désenchantement » du monde.
Étymologie
Le mot est emprunté au latin lui-même transcrit du grec () composé de (), « noir » et de (), « la bile » , Henry George Liddell, Robert Scott, , .. Le mot signifie donc étymologiquement la bile noire. Ceci renvoie à la théorie des humeurs d'Hippocrate selon laquelle le corps contient quatre humeurs qui chacune déterminent notre tempérament. Ces quatre humeurs sont le sang, la lymphe, la bile jaune et la bile noire. À chaque tempérament sont associées une saison et une planète. La mélancolie est ainsi associée à l'automne et à la planète Saturne. Le tempérament est donc sanguin lorsque le sang prédomine, lymphatique lorsque c'est la lymphe, bilieux pour la bile jaune et enfin mélancolique pour la bile noire. Et cette bile noire provoquait une tristesse qui était exclusive aux génies. Sophocle utilisait lui l'adjectif « » pour désigner la toxicité mortelle du sang de l'hydre de Lerne, dans lequel Héraclès a trempé ses flèchesSophocle : Les Trachiniennes, vers. 573, Actes Sud, 2011, ; cité in Jean Starobinski : L'encre de la mélancolie, Éditeur : Seuil, Coll. La Librairie du , ..
La notion de mélancolie est donc très ancienne et une place majeure lui a toujours été donnée au sein des quatre tempéraments. La mélancolie a un sens littéraire qui signifie la tristesse.
Ces propos sont sujets à une autre interprétation. De nos jours, on réduit la mélancolie à un état dépressif. Or, dans la pensée antique (Hippocrate par exemple), la mélancolie avait une autre signification que celle proposée en particulier par la psychanalyse. En effet, elle était considérée comme une source de génie et de folie qui provoquerait une tristesse et non pas réduite comme dans nos sociétés actuelles à une simple pathologie, une tristesse ou encore à un dégoût de la vie.
La mélancolie dans le sens antique permettait de vivre le deuil, se dépasser ou encore de trouver un sens à la vie, en d'autres termes, c'est un passage en temps de crise (qui n'aboutit pas toujours à un résultat négatif). Et c'est là que la mélancolie prétend dépasser ces états de tristesses. Face à cette dernière interprétation, Jean Clair, historien de l'art a proposé qu'
Le terme a en partie été supplanté depuis le par celui de dépression Alain Rey : Dictionnaire historique de la langue française, , Le Robert ; Édition : 2006, ., ce qui fait qu'aujourd'hui, soit il est utilisé comme son synonyme, soit pour marquer la gravité de la dépression en sous-entendant que la mélancolie comporte des aspects psychotiques ou qu'elle inclut des risques élevés de passages à l'acte suicidaire. On l'utilise encore dans le sens où il décrirait un « état d'âme » au sens existentiel du terme.
Histoire
Antiquité
Dès le , les stèles funéraires attiques présentent des individus prenant des poses de deuil. La mélancolie s'y rattache donc à la perte d'un proche. Au , Pénélope est représentée devant son métier à tisser, toute mélancolique.
Dans le Problème XXX, Aristote ( AA) explicite l’idée d’une multiplicité de caractères engendrée par une surabondance de bile noire. Froide et sèche comme l’élément de la terre, la bile noire est une complexion du tempérament mélancolique. Aristote se demanda pourquoi tous les hommes d'exception sont bilieux : Pseudo-Aristote, Problèmes, , 1 (trad. Barthélémy-Saint-Hilaire, 1891), consultable en ligne à cette adresse.. Aristote donne ainsi l'exemple d'Oublos le jeune, qui, d'après lui, a contracté une mélancolie bilieuse à la suite d'un excès d'écriture : dans cet ouvrage, c'est l'auteur mélancolique qui produit son œuvre, en fait l'œuvre peut produire l'auteur mélancolique. Pour Hippocrate, la mélancolie se comprend comme trouble de la bile noire. La rate serait l'organe responsable de ce trouble. Voici comme il décrivait la maladie et son traitement : - Note : Littré répertorie ici la description sous le terme « Hypocondrie ».
Moyen Âge
au , elle imprègne une grande partie des quatrains d'Omar Khayyam ; au , dans le vocabulaire courtois, elle désigne toutes sortes d'états d'âme allant de la tristesse profonde à la folie ; au , Guillaume de Machaut fait de la mélancolie le sentiment qui caractérise le jaloux amoureux qui cherche la solitude ;
L’acedia, au départ, n'a rien à voir avec la paresse : c'est un malaise lié à l'excès de privations qui se saisit des moines dans le désert.. Elle provient d'une activité cérébrale trop intense et tournant à vide, faute d'exutoire. Saint Antoine, père de pères du désert, quand il subit des « tentations » — c'est-à-dire un martyre — subit en réalité un accès d’acedia, de pensées trop lourdes, trop fortes, trop obsédantes. En s'emparant de ce symptôme, qui chez les Pères du Désert relève davantage du malaise psychique que du « mal », les chrétiens le transformeront en émission de pensées mauvaises et diaboliques. L’acedia deviendra ensuite, sous la plume de Thomas d'Aquin, le péché des péchés, le détournement volontaire du bien divin. Une certaine splendeur ténébreuse risquant à ce moment-là d'être associée à ce péché, les Chrétiens d'Occident, peu fidèles à la tradition des pères du désert, se hâteront de transformer l’acedia en paresse et de la ranger parmi les sept péchés capitaux. Désormais, l’acedia n'a plus aucune aura tentatrice ; elle est paresse de se lever matin pour aller à la messe, puis paresse tout court. De gras docteurs font des rêves érotiques près de leur poêle bien chaud : voilà l’acedia, telle que la représente le Songe du Docteur de Dürer.
Dans la médecine médiévale, le froid devient maux lorsqu’elle est source de déséquilibre humoral. Saturée en bile noire, une personne mélancolique, selon Aristote, voit la progression de ses symptômes suivre une courbe sinusoïdale, c’est-à-dire que d'abord réservée et silencieuse, une « victime » de la mélancolie prend ensuite de l’audace (causé par la chaleur) jusqu’à atteindre la folie furieuse, pour finalement se refroidir abruptement et chuter vers « l’apathie et la profonde tristesse ». Plusieurs penseurs médiévaux se sont penchés sur le problème de la mélancolie et les solutions qu’ils avancent visent presque toujours à remédier au froid. Rufus d’Éphèse () propose un traitement par l’érothérapie, soit par l’action sexuelle, afin de réchauffer l’humeur du patient. Avant l’érothérapie, Constantin l’Africain () préfère un traitement par l’eonothérapie (boire du vin) puisque le vin, surtout le vin rouge, est dit « chaud ». Toutefois, ces traitements semblent restreints, chez ces deux auteurs du moins, à la mélancolie provoquée par la « maladie d’amour ». De manière plus générale, la mélancolie peut se traiter par des remèdes « chauds ». Paulus Aëgineta () traite ses patients mélancoliques par des bains chauds fréquents et la pratique d’une diète humide ; l’idée est d’éviter tout ce qui peut favoriser la création de bile noire dans l’organisme. Moïse Maïmonide (1138-1204) recommande la soupe de poulet, qui dit-il permet de rectifier les humeurs corrompues
Époque moderne Témoin de ce que l'on pourrait appeler, avec Jean Starobinski, Jean Starobinski - L’Encre de la mélancolie - Seuil, « La Librairie du » - Paris, 2012 - page 62, le médecin Jacques Ferrand publie en 1610, à Toulouse, un Traicté de l'essence et de la guérison de l'amour ou de la mélancholie érotique, où il décrit d'un point de vue clinique et strictement profane Jacques Ferrand, Traicté de l'essence et de la guérison de l'amour ou de la mélancholie érotique, Paris, Denis Moreau éditeur, 1623 () , p. 26.
L'écrivain espagnol Tirso de Molina (1579-1648) publie en 1611 une pièce intitulée El Melancolico, dont le personnage principal Rogerio, confronté à un amour impossible, s'écrie : « Ya estoy tan enamorado que no sé si vivo en mí ». Tirso de Molina - El Melancolico - Acte I.
En 1621, Robert Burton publie l’Anatomie de la mélancolie. Il en analyse les causes et les effets et recherche des remèdes. Il distinguera par exemple une mélancolie religieuse. L’Anatomie de la mélancolie constitue une importante somme de toutes les théories, connaissances concernant la mélancolie, que Burton lie au deuil. Burton se considérait comme mélancolique.
En 1691, John Moore (évêque anglais) appelle mélancolie religieuse ce qui sera dénommé scrupulosité.
Au , George Cheyne refonde la mélancolie comme état d'âme, et la renomme spleen. Cette expression devient celle des poètes.
C'est Jean-Étienne Esquirol (1771-1840) qui, tentant d'écarter le terme mélancolie de la médecine, propose de le remplacer par celui « lipémanie » ou « lypémanie » ou encore à la suite de Pinel « monomanie » (1815) qui se rapporte à une tristesse massive et injustifiée avec souffrance morale et dépression de l’Humeur. Il renvoie ainsi la mélancolie aux poètes et aux philosophes.
Époque contemporaine.
XIXe siècle.
Au , la mélancolie prend deux sens : d'une part celui d'un mal-être dû à un manque profond qui ne peut être identifié ; et d'autre part elle prend un sens clinique de maladie mentale associée à un profond abattement. La mélancolie devient alors synonyme de dépression. Voir Les Chimères de Gérard de Nerval.
Le est caractéristique de ce mal qu'est la mélancolie. Chateaubriand parle de mal du siècle, Musset parle de maladie morale abominable. Elle prend chez Flaubert la forme de l'ennui et chez Baudelaire celle du spleen.
La mélancolie au résulte d'un traumatisme entre le rejet du christianisme de la Terreur de 1793, la chute de l'Empire en 1814, et l'année sans été de 1816, due à l'explosion du volcan Tambora. Les enfants de cette génération ont derrière eux de grands exploits et devant eux l'avenir d'une nouvelle France bourgeoise dont la seule perspective est de s'enrichir. La mélancolie vient donc d'une énergie qui ne peut pas être investie et qui devient un poison noir.
Charles Baudelaire fut l'une des grandes figures du spleen : (Mon cœur mis à nu, 1864)