vignette|464x464px|Le Kaiser et le président de la Confédération Ludwig Forrer observant les manœuvres militaires à Kirchberg (SG) le 4 septembre 1912.
La visite de l'empereur allemand en Suisse a lieu du 3 au . Celle-ci a officiellement pour but de permettre au Kaiser d'observer les manœuvres du corps d'armée de l'Armée suisse, mais, du fait de la guerre qui s'annonce, les objectifs officieux de chaque acteur sont plus étendus. Pour l'Allemagne, il s'agit de s'assurer que la Confédération conserve sa politique de neutralité et que son dispositif militaire est apte à repousser d'éventuelles incursions, notamment françaises. Pour les dirigeants suisses, l'objectif est de maintenir des relations amicales et équilibrées avec les quatre grandes puissances qui entourent le pays. De plus, cette visite permet, dans une certaine mesure, de se rendre compte de l'imbrication des économies suisses et allemandes et met en perspective les divisions qui secouent alors le pays.
Visite L'Empereur franchit la frontière suisse le mardi . Il fait une brève halte à Bâle où il rencontre des cadres du personnel diplomatique allemand en Suisse, le directeur des CFF et le directeur du conservatoire. Il se rend ensuite à Zurich où il est accueilli sous les vivats de la foule. Le mercredi 4, il quitte Zurich et se rend à Wil pour assister aux manœuvres militaires accompagné du président de la Confédération et du Conseiller fédéral Arthur Hoffmann responsable du Département militaire fédéral. Ils vont ensuite à Frauenfeld pour visiter la chartreuse d'Ittingen et retournent à Zurich où une réception est donnée en l’honneur de l’empereur. Ce dernier passe sa soirée autour d'un repas en compagnie du Commandant de corps Ulrich Wille. Le jeudi , Guillaume II retourne à Wil et y observe à nouveau les manœuvres militaires. Il part pour Berne en fin de matinée où il rencontre le Conseil fédéral in corpore. Le vendredi , l’empereur se rend à Zurich. Il y visite le Musée national, puis s’entretient avec le commandant de corps Wille. Il retourne ensuite à Berne où il est encore une fois très bien accueilli par la population. Il visite le Palais fédéral, la cathédrale Saint-Vincent, se rend à la fosse aux ours, puis est reçu par le corps diplomatique allemand. Il termine sa journée par un dîner officiel auquel le Conseil fédéral, et autres officiels, sont présents. La visite se termine le samedi . Guillaume II repasse la frontière à Schaffhouse où les honneurs militaires lui sont rendus.
Sur le plan politique À la fin du , la Suisse devient une position clé au cœur d’une Europe qui fourbit ses armes. Dans ce contexte, les grandes puissances cherchent à s’assurer des intentions de leurs voisins. Pour ce faire, les dirigeants étrangers viennent en visite officielle et sondent les intentions des dirigeants suisses, quand ils n’essaient pas de s’attirer leurs bonnes grâces. Ainsi, après la visite en 1910 du président français Armand Fallières, c’est l’empereur Guillaume II qui se rend en Suisse, en 1912. Celui-ci vient officiellement observer les manœuvres de l’armée suisse mais ses véritables objectifs sont, entre autres, liés à la guerre qui approche.
La Suisse au tournant des : la politique de neutralité face à la montée des impérialismes Le , au Congrès de Vienne, les grandes puissances européennes adoptent une déclaration qui fait de la Suisse un État neutre. Cette neutralité perpétuelle se base sur différents principes : la reconnaissance de ce statut par les nations étrangères, la garantie de l’intégrité et de l’inviolabilité du territoire suisse, la possibilité de réclamer une intervention étrangère en cas de violation de la neutralité et enfin la reconnaissance de celle-ci comme d’un bienfait pour l’Europe. À la fin du , l’apparition de grandes puissances aux visées expansionnistes aux frontières de la Suisse fait cependant peser une menace sur cette neutralité. L’affaire Wohlgemuth, en 1880, est un exemple notoire. Il s’agit d’un conflit diplomatique entre l’Allemagne du chancelier Bismarck et la Suisse, provoqué par le renvoi d’un inspecteur prussien du territoire suisse. Ceci, couplé à la présence de réfugiés politiques allemands en Suisse fait dire au chancelier que la Confédération n’arrive pas à maintenir seule l’ordre sur son territoire, et qu’il est obligé d’y envoyer sa propre police. Seule l’habileté de Numa Droz, le chef du Département politique, et le limogeage de Bismarck permettent un retour à la normale.
Malgré tout, la Confédération prend conscience de l’importance qu’elle revêt pour ses voisins : les liaisons est-ouest ainsi que nord-sud, permises par la mise en service du tunnel du Gothard en 1882, sont d’une grande importance stratégique. De même, les états-majors apprécient de pouvoir compter sur la flanc-garde que constitue la Suisse, qui peut éventuellement se transformer en voie de contournement des dispositifs défensifs adverses. Dans ces conditions, on comprend pourquoi la question de la crédibilité de la neutralité armée se pose rapidement. D’autant plus que les relations européennes, tendues depuis le conflit franco-prussien de 1870, ont tendance à encore se dégrader en ce début de . En effet, la situation explosive dans les Balkans, la course aux armements et aux effectifs, l’affaire d’Agadir et les nouvelles alliances entre grandes puissances font que l’éventualité d’une guerre se précise. C’est dans ce contexte de rivalités impériales que vont s’enchainer deux visites de chefs d’État étrangers, les premières de l’histoire du pays. Le président français Armand Fallières est accueilli à Berne le tandis que Guillaume II arrive en Suisse le . Pour la Confédération, le but est de montrer que le pays ne penche en faveur de personne, que la volonté de faire respecter la neutralité est forte et qu’elle se donne les moyens de sa politique.
Les manœuvres militaires : démonstration d’un rapprochement entre les armées suisses et allemandes vignette|407x407px|L'empereur d’Allemagne Guillaume II et un colonel de l’armée suisse, lors des manœuvres à Wil (SG) en septembre 1912. Il est intéressant de noter que Guillaume II ne porte pas le traditionnel casque à pointe comme les autres officiers allemands, mais une casquette militaire. Ceci dans le but de ressembler à ses homologues suisses. Accompagné d’une importante délégation militaire, l’empereur assiste aux manœuvres militaires du à Wil le 4 et le . Il vient juger des capacités de l’armée suisse, qui jouit d’une certaine estime auprès des officiers allemands. Pour qu’un tel sentiment prévale, la Suisse a consenti des efforts considérables à l'endroit de sa défense depuis le début du siècle. La loi de 1907 allonge la durée des écoles de recrues et des cours de répétition, centralise la haute direction et la gestion des corps spéciaux tandis que la réforme de 1912 améliore la mobilité de l’armée grâce à une réorganisation de son ordre de bataille. L’armée suisse peut dorénavant aligner et équipés d’armes modernes telles que la mitrailleuse Maxim ou le canon Krupp de 7.5 cm, tous deux d’origines allemandes.. Les soldats sont alors armés du Fusil Schmidt-Rubin Modèle 1889, qui sera remplacé dès 1914 par l’excellent mousqueton 1911. Ces réformes sont néanmoins empreintes d’un « militarisme prussien », expression utilisée notamment en Suisse romande pour dénoncer les connivences entre les armées suisse et allemande. Ceci est le fait de l’intervention du commandant de corps Ulrich Wille. Marié à Clara von Bismarck, une fille de la haute noblesse allemande et ne cachant pas ses sympathies pour l’Allemagne, il impose de nouvelles méthodes d’instruction et de commandement largement inspirées du modèle allemand. C’est lui, un ancien ami de Guillaume II, qui est responsable des « kaisermanöver ». Il est secondé dans sa tâche par le colonel Théophil Sprecher von Bernegg, un officier au moins aussi germanophile que Wille. Au début de la Grande Guerre, Sprecher sera nommé chef d’état-major et Wille général. L’empereur, portant un uniforme semblable à ceux des officiers suisses, assiste ainsi à des manœuvres suisses qui ressemblent aux grandioses exercices allemands. L’empereur est satisfait du spectacle qui lui est offert, et le fait savoir aux officiers suisses. Les plans de guerre allemands prévoient en effet d’envahir la France par le nord via la Belgique. L’Allemagne a ainsi tout à gagner d’une Suisse neutre et dont l’armée est capable de repousser, pendant un temps, une éventuelle incursion française. Le flanc sud « sécurisé », Guillaume II peut se concentrer sur son offensive au nord. Il va même jusqu’à déclarer aux officiers suisses .
Les cérémonies officielles : la diplomatie au travers des discours et des cadeaux vignette|409x409px|Guillaume II saluant, au côté du président Ludwig Forrer, lors de son arrivée à Berne le 6 septembre 1912. Durant ces quelques jours, chaque escale est l’occasion de prononcer des discours mettant des mots sur les intentions de chacun. Ainsi, le président de la Confédération, le radical Ludwig Forrer, souligne dans le toast prononcé à Berne la volonté de la Suisse de défendre sa neutralité et sa souveraineté contre quiconque y porterait atteinte. Il note également que si l’armée est dans de bonnes conditions, elle peut encore être améliorée. Enfin, il se félicite que de bonnes relations prévalent entre la Suisse et l’Allemagne, mais ne manque pas de souligner qu’il en va de même avec toutes les nations voisines. L’empereur, au contraire, ne tarit pas d’éloges sur les qualités militaires de la Suisse. Il indique que s’il existe des différences entre la Suisse et l’Allemagne, celles-ci ne sauraient atténuer tout ce qu’elles ont en commun : , la culture commune au travers des artistes comme le poète Friedrich von Schiller, ou les écrivains Gottfried Keller et Conrad Ferdinand Meyer. On remarque encore qu’au travers de ses élocutions, le président Forrer n’a de cesse de rappeler que la Suisse, État républicain et démocratique, a exactement les mêmes droits que les puissances voisines. L’habillement même de Ludwig Forrer contraste fortement avec celui du Kaiser : alors que le premier est vêtu d’un costume et d’un haut de forme, le second conserve ses attributs d’empereur et de chef des armées. La présence du général français Paul Marie Pau, vétéran de la guerre franco-allemande de 1870, s’inscrit certainement dans l’optique de conserver un certain équilibre entre les différentes délégations présentes à cet évènement. Si le président de la Confédération fait preuve d’une certaine retenue, l’accueil qui est réservé à l’empereur à chaque escale est très chaleureux : population en liesse, fanfares, défilés et honneurs militaires, coups de canons tirés, fêtes, etc. Ludwig Forrer ne manque d’ailleurs pas de souligner durant son allocution que « son auguste visite est pour notre pays une véritable fête ». Guillaume II n’oublie pas de retourner la pareille à ses hôtes, puisqu’il offre un buste à son effigie au président Forrer et au Conseiller fédéral Hoffmann, alors responsable du Département militaire fédéral et fervent admirateur du Kaiser. Les autres membres du Conseil fédéral reçoivent sa photographie dédicacée. Enfin, certains officiers suisses et autres officiels reçoivent des souvenirs de la part de l’Empereur.. Au matin du , ce dernier envoie encore un télégramme à Ludwig Forrer dans lequel il souligne la qualité des troupes suisses et combien il a apprécié ce voyage.. Voyant ses objectifs remplis, il aurait été surprenant d’en être autrement.
Sur le plan économique La visite de Guillaume II en Suisse a donc pour motivation avouée, la question militaire et politique. Toutefois, le journal la Feuille d’avis de Lausanne du nous apprend que « l’empereur Guillaume, après les politesses d’usage, s’est plutôt attaché à la question économique »..
La dépendance suisse à l’économie allemande