L'affaire Martel (ou affaire Saphir) est une affaire d'espionnage qui a lieu aux États-Unis et en France au début de l'année 1962. Anatoliy Golitsyne, ancien membre du KGB, fait défection aux États-Unis. Il affirme à la CIA que le cabinet du président de la République française, Charles de Gaulle à l'époque, abriterait un espion du KGB, et que le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE) serait également noyauté.

Contexte

Défection de Golitsyne En 1961, Anatoliy Golitsyne, major du KGB, est affecté à l'ambassade de l'Union soviétique à Helsinki (Finlande) sous la légende de . Le , il fait défection aux États-Unis avec son épouse et sa fille, en franchissant par train la frontière suédoise. Sa défection provoque un séisme au KGB, qui envoie immédiatement l'ordre aux agents du KGB d'annuler toutes les rencontres avec leurs sources sur le terrain que Golitsyne connaissait, de crainte que les agents du KGB puissent être identifiés.

Golitsyne est exfiltré aux États-Unis, où il est pris en charge par la CIA. Il fait l'objet d'interrogatoires de la part de la CIA, qui cherche à vérifier s'il n'est pas un faux traître comme le KGB en envoyait à l'Ouest afin d'intoxiquer les services occidentaux. Il est notamment interviewé par David Murphy, le chef de la Division de la Russie soviétique à la CIA.

Après un certain temps, Golitsyne commence à se plaindre de son traitement et demande à parler à des personnes mieux placées dans la hiérarchie de l'agence. Murphy le considère comme peu fiable et demande à James Jesus Angleton, le directeur du contre-espionnage de mener son interrogatoire . La description par Golitsyne d'un espion au sein de la CIA, qu'il n'aurait connu que sous le nom de code , fait qu'Angleton cherche pendant plusieurs années l'homme et accuse de nombreux membres de la CIA d’être cet espion. Toute l'affaire est encore très controversée.

Déclarations de Golitsyne Les informations de Golitsyne aboutissent à l'identification ou à la confirmation de l'identification d'espions soviétiques partout dans le monde occidental, dont Kim Philby, Donald Duart Maclean, Guy Burgess et l'agent double Aleksander Kopatzky. Golitsyne déclara également que leurs contacts avaient si bien infiltré l'OTAN qu'ils pouvaient produire tout document secret dans un délai de quelques jours. Un si grand nombre d'informations avaient été reçues que le KGB utilisait les numéros de documents propres à l'OTAN pour les cataloguer.

Au cours des entretiens, Golitsyne parle de la France. Il disait être incapable d'identifier directement l'agent dormant à l'OTAN, mais savait qu'il parlait français. Golitsyne évoquait également l'existence d'un vaste réseau d'espions du KGB parmi les membres de l'armée française et des bureaux du gouvernement.

Dès , Golitsyne déclare lors d'un entretien avec la CIA que l'Union soviétique a réussi à pénétrer en profondeur l'appareil sécuritaire français, et disposerait même d'une taupe au sein du cabinet du président Charles de Gaulle.

Développement

Lettre de Kennedy à de Gaulle Ces nouvelles alarment la CIA, qui transmet l'information au président américain John F. Kennedy. Alarmé par les conséquences potentielles d'un espionnage au plus haut niveau de l’État français, Kennedy rédige lui-même une lettre pour son homologue. Dans l'impossibilité de faire confiance aux réseaux de communications officiels, il décide de faire livrer la lettre en mains propres. En rappelant le caractère inquiétant de l'information, Kennedy propose à de Gaulle que des membres des services de sécurité français accèdent directement à l'agent russe .

De Gaulle reçoit rapidement la lettre. Elle arrive toutefois à un moment où les relations franco-américaines sont mauvaises. Dans l'après-guerre, les États-Unis et le Royaume-Uni avaient mis en place des réseaux d'espionnage dont le siège était à Paris, avec l'objectif explicite d'espionner les Soviétiques mais avec comme mission secondaire de veiller sur l'évolution de la situation politique française. Les Français, bien que conscients de ces réseaux, les tolérèrent pendant les années 1950, mais de Gaulle avait une politique d'indépendance nationale qui exigeait que la France soit en mesure de garder ses secrets. De Gaulle entreprit une politique visant à briser ces réseaux et ordonna au d'œuvrer en ce sens en .

Le président s'attendait donc à subir des représailles de la part de la CIA. Il a ainsi pu soupçonner les États-Unis d'être derrière l'Organisation de l'armée secrète. C'est dans ce contexte qu'arriva la lettre de Kennedy, ce qui fit que les Français crurent que Martel — le nom donné par les Français au transfuge soviétique dont ils ignoraient l'identité — pouvait être un agent de la CIA, ayant pour mission de discréditer et d'ébranler les services secrets français. Néanmoins, une lettre personnelle du président des États-Unis ne pouvait être ignorée.

Prise en charge par le contre-espionnage français De Gaulle chargea Jean-Louis de Rougemont, le chef de la division du renseignement du Secrétariat général de la défense nationale (SGDN), de confirmer que Martel était un transfuge soviétique. Rougemont avait des contacts personnels avec ses homologues des services américains. Il s'envola pour Washington au printemps de 1962 pour les rencontrer. Il obtint quelques jours d'entretiens personnels avec Golitsyne.

La première opinion de Rougemont fut que Martel travaillait en réalité pour les services américains et qu'il s'agissait d'une tentative de déstabilisation. Ses rencontres avec Golitsyne le convainquirent toutefois rapidement du contraire. Jusqu'à l'été 1962, Martel fut interrogé par une équipe du contre-espionnage français.

De retour en France, de Rougemont rapporta ses informations à Étienne Burin des Roziers, secrétaire général de l'Élysée. Ce dernier organisa une réunion avec les chefs du SDECE et de la Direction de la Surveillance du Territoire. Les directeurs de ces deux organisations étaient déjà au courant des rumeurs au sujet de Martel. Burin des Roziers leur confirma l'affaire et que le transfuge semblait bien être authentique. Il confirma également que les informations que Martel semblait détenir imposaient une enquête approfondie par des experts du contre-espionnage.

Nouvelle mission française de vérification Une mission est rapidement organisée. La délégation française arrive à Washington en . Elle se met en contact avec l'attaché du renseignement à l'ambassade de France aux États-Unis, Philippe Thyraud de Vosjoli. Il fournit aux Français un lieu sûr pour interroger Golitsyne. Vosjoli est très contrarié d'apprendre que les réunions précédentes avaient eu lieu sans sa participation, et que la lettre de Kennedy à de Gaulle avait été trop peu spécifique et avait mis en cause à tort l'ensemble des services français. Vosjoli pensait alors que Martel pouvait être un agent double, avec comme mission de bouleverser les relations franco-américaines. Les rapports de l'enquête, qu'il transmit à Paris, le convainquent rapidement du contraire.

Les officiers français font passer à Martel des tests et tentent de le piéger. Martel avait ainsi affirmé avoir personnellement eu accès à des rapports de l'OTAN à Moscou, grâce à la source française ; afin de vérifier ses dires, les enquêteurs français lui présentent un certain nombre de documents disposant du sigle de l'OTAN, certains étant vrais et d'autres faux. L'épisode se révèle particulièrement troublant pour les services français : si Martel est incapable d'identifier tous les documents, tous ceux qu'il prétendait avoir vu sont les vrais ; à l'inverse, tous ceux qu'il met de côté sont des faux. Martel fournit ensuite une description complète de l'organisation et de travail du SDECE, y compris les détails d'une réorganisation qui avait eu lieu, dans le secret, en 1958.

Les enquêteurs français pressent Martel pour qu'il livre davantage de détails sur l'identité des agents doubles. Martel ne peut toutefois fournir que des détails de leurs opérations et des descriptions générales. Il se justifie en affirmant qu'il n'avait pas connaissance, au KGB, de l'identité des sources, mais n'avait fait que lire leurs rapports.

De retour en France après deux semaines d'interrogatoires, l'équipe examine avec attention les entretiens et tente d'établir une première liste d'espions infiltrés potentiels. Elle retourne à Washington pour confirmer ses soupçons grâce à Martel. Ces entretiens permettent l'identification de réseaux entiers au sein des ministères de l'Intérieur, de la Défense et des Affaires étrangères, d'un espion au sein du cabinet de de Gaulle, du réseau nommé composé d'au moins six agents au SDECE et d'un deuxième réseau au SDECE, spécifiquement chargé de l'espionnage des secrets nucléaires des États-Unis.

La décision du pouvoir politique n'arrive toutefois pas. Les relations franco-américaines sont alors tendues, de Gaulle n'appréciant pas les immixtions de la CIA dans le système politique, médiatique et syndical français. Le président est, de plus, très sceptique quant aux motifs des Américains, et pensait toujours que l'affaire avait été inventée par ces derniers. De Gaulle pèse ainsi pour réduire les mesures qu'aurait pu prendre le SDECE à l'encontre des agents nommés par Martel, à la grande stupéfaction des Américains.

Montée du climat de méfiance

C'est ce dernier élément qui conduisit à la méfiance intense par rapport aux informations de Golitsyne au sein des renseignement français. Martel affirma que le réseau nucléaire avait été fondé par le KGB en 1959. Ce réseau existait mais avait été fondé par les Français à partir de 1960. Le plan fut lancé par Louis Joxe, à qui de Gaulle avait confié la tâche de la construction de la force de frappe nucléaire française. Joxe ayant conclu que la France n'avait pas les moyens de construire elle-même un système de défense nucléaire, elle devait donc voler les technologies des États-Unis s'ils refusaient de les fournir. Ce climat conduisait le SDECE à penser que la CIA avait connu l'existence de ces plans et qu'elle avait donc forgé le personnage de Martel pour effrayer les Français. Un des plus hauts fonctionnaires de la SDECE de l'époque s'exprima sur l'affaire en ces termes : Nous ne pouvions jamais être sûr si c'était Martel ou la CIA qui parlait. Nous avons accepté qu'il y avait un espion français à l'OTAN. Nous avons décidé de le rechercher. Mais aucun de nos hommes n'a eu des indices plus que vagues de la part de Martel sur le fait qu'il y avait quelqu'un derrière cet homme. Toutes les informations de la personne haut placée venait via la CIA.

Je vous assure que, bien que nous traitions cette information avec circonspection — à cause de nos suspicions sur la CIA, voyez-vous — nous avons fait tous les efforts possibles pour trouver une telle personne. Mais nous n'avons jamais eu de pistes spécifiques.

Des agents américains assistaient aux réunions de débriefing françaises, ce qui avait pour effet curieux de rendre encore plus tendues les relations entre ces deux pays. Comme l'équipe française tentait de confirmer les noms donnés par Martel, les Américains devenaient de plus en plus méfiants. Comme l'équipe essaya de nombreux noms, les États-Unis croyaient que tout le gouvernement de la France était impliqué.

Tout cela restait cependant mineur comparé à la colère que suscita la nouvelle que la France donnait l'apparence de mettre sur pied une équipe de renseignement nucléaire.

Le général Paul Jacquier, qui vient d’être nommé chef de la SDECE, arrive à Washington le . Sa mission est d'informer les États-Unis que la France allait transformer le SDECE en une organisation mondiale, qui agirait à la fois contre l'Est et l'Ouest.