Des violences post-électorales ont lieu au Gabon en 2016 à la suite de la remise en cause, par l'opposition, du résultat de l'élection présidentielle gabonaise de 2016. Les interactions des manifestants avec les forces de l'ordre font entre cinquante et une centaine de morts, et aboutissent l'année suivante au dialogue national d'Angondjé.
Contexte Au Gabon, à la suite de l'élection présidentielle du , Ali Bongo Ondimba est déclaré réélu face au candidat de l'opposition, Jean Ping par la Commission électorale nationale autonome et permanente (Cenap). À l'annonce des résultats, le , une manifestation pacifique spontanée de la population contestant les résultats est violemment dispersée par la garde républicaine avec des gaz lacrymogènes d'abord puis des tirs à balles réelles. L'Assemblée nationale est incendiée. Certains manifestants se dirigent vers les locaux de la Radio-Télévision gabonaise mais les forces de l'ordre qui en gardent l'entrée répliquent aux jets de pierres avec des grenades lacrymogènes. Des échauffourées éclatent aussi dans le quartier populaire de Nkembo: des tirs de grenades assourdissantes y sont entendus pendant que des hélicoptères tournaient dans le ciel. Des heurts ont également éclaté à Nzeng Ayong, où l'immeuble du vice-Premier ministre Paul Biyoghe-Mba a été incendié. À l'échangeur de Charbonnages, le centre commercial ABC Mall a été vandalisé, ainsi que l'agence d'Ecobank. Plusieurs chaines de distribution ont été prises pour cibles, mais aussi des magasins libanais aux quartiers PK7 et PK6.
Des manifestations sont brutalement réprimées par les forces de l'ordre dans diverses villes à l'intérieur du pays telles que Port-Gentil, Oyem, Lambaréné ou Mouila faisant plusieurs morts. De nombreux témoignages rapportent que les forces de l'ordre ont transporté les cadavres vers des destinations inconnues après avoir dispersé les foules.
Attaque du QG de Jean Ping La violence atteint son paroxysme dans la nuit du au : aux environs de du matin, sous le prétexte d'y chercher des casseurs qui s'y seraient repliés, le QG de l'opposant Jean Ping est bombardé par hélicoptère, puis attaqué au sol à l'arme lourde jusqu'à du matin par des troupes de la garde présidentielle et de la police qui tirent sur tout ce qui bouge à l'extérieur puis à l'intérieur du bâtiment, faisant au moins 27 morts. À la suite de l'assaut, de nombreux civils ainsi que 26 leaders de l'opposition et de la société civile, dont Didjob Divungi Di Ndinge, René Ndemezo’o Obiang, Paul-Marie Gondjout, Christian Gondjout et Georges Mpaga, sont séquestrés pendant à l'intérieur du QG dévasté, au milieu des flaques de sang et des excréments. Ils sont enfin libérés après une médiation du représentant du secrétaire général de l'ONU pour l'Afrique centrale, Abdoulaye Bathily, à l'exception de l'ancien député PDG Bertrand Zibi Abeghe, qui avait démissionné en plein meeting face à Ali Bongo quelques mois plus tôt avant de rejoindre l'opposition. Retenu en détention provisoire pendant 3 ans, ce dernier est condamné en 2019 à 6 ans de prison avant d'être libéré en .
Coupure d'Internet Le , des témoignages font état d'une coupure des réseaux de télécommunications pendant une à deux heures avant rétablissement. Puis d'une autre coupure en début de soirée.
À partir du , une réduction de la bande passante est constatée, de nombreux sites et réseaux sociaux deviennent difficile d'accès. L'association Internet Sans Frontières parlera de fermeture progressive du « robinet ».
Dès le soir du , les autorités coupent l'accès à Internet sur toute l'étendue du territoire. 5 jours plus tard, la connexion est partiellement rétablie entre 6 h et 18 h, l'accès aux réseaux sociaux restant bloqué toute la journée. Cette reprise partielle de l'accès à Internet intervient 2 jours après que le premier ministre de l'époque Daniel Ona Ondo ait invité les gabonais à reprendre le travail. Ce n'est qu'à partir du qu'Internet et la distribution de SMS qui avait également été suspendue seront rétablis.
Victimes
Bilan des autorités Le , un premier bilan de 5 morts est annoncé par le ministre de l'intérieur. Ce bilan est revu à la baisse le par Ali Bongo lui-même qui, à l'occasion d'une interview donné au Point, le ramène à 3 morts. Pour Pacôme Moubelet Boubeya, ministère de l'Intérieur de l'époque, . Lors d'un point de presse, les autorités avancent également la probabilité que certains disparus aient simplement . Aucune liste officielle sur l'identité des victimes n'a été publiée par les autorités jusqu'à ce jour.
Bilan de la presse internationale Les journalistes de l'AFP présents au Gabon recensent pour leur part sept morts, dont un policier. Ils font également état d'une liste de 18 morts par balles, reconnus à la morgue, par leurs parents.
Le , une journaliste de l'AFP rapporte la mort de Bekam Ella Edzang. L'étudiant en droit de 27 ans, est décédé des suites d’une blessure par balle à l’abdomen après son hospitalisation. Les tirs provenaient de la Garde Républicaine selon le témoin interviewé à l’hôpital. Le corps d’un homme de 30 ans, identifié plus tard comme étant celui de Messa Messa Paulin Axel, était par ailleurs le même jour, emmené en procession par des manifestants dans le quartier de Nzeng Ayong, a constaté un autre journaliste de l’AFP.
Le l'AFP fait état de la mort de Judicaël Madzou Otété, tué par balles à Port-Gentil pour les forces de l'ordre qui ont par la suite récupéré son corps en présence du procureur, selon un témoin. , témoigne à l'AFP sous le couvert de l'anonymat une mère de famille qui regrette que les médias , la capitale.
À la suite d'une conférence de presse, dans laquelle le ministre de l’Intérieur avait demandé aux journalistes d’aller vérifier par eux-mêmes et de se rendre dans les morgues, RFI a décidé de se rendre dans les 3 morgues de la capitale. Le samedi dans la matinée à la morgue Gabosep, et, en regardant ses registres officiels, entre le et le , l’établissement a récupéré cinq personnes tuées par balle. Deux cadavres ont été ramassés au QG de Jean Ping ; un au quartier Nzeng-Ayong ; un au PK 12 et un derrière la prison. RFI a pu voir ces corps. Les employés rencontrés disent que c’est la première fois qu’ils voient autant de morts par balle en si peu de temps et que c’était très dur à supporter pour eux, malgré leur expérience. En début d’après-midi de ce samedi, RFI s’est rendue, cette fois à la morgue Casepga (propriété de la famille Bongo) qui, elle, gardée par un dispositif militaire important, a refusé l’accès aux journalistes. Un responsable a signifié aux journalistes de RFI mais aussi de TV5 Monde, puis de -iTélé, qu'il ne donnerait aucun accès au registre de la morgue.
Le , la chaîne France 2 diffuse un numéro de Complément d'enquête qui revient sur les évènements du 31.08 et diffuse des images inédites des blessées filmées le soir même de l'attaque. Laurent Dy, coréalisateur du reportage, est retourné sur les lieux avec un opposant présent en même temps que des centaines d'autres, quand l'assaut a été donné contre le QG de Jean Ping : , raconte-t-il. Le lendemain, des journalistes français ont pu tourner à Libreville et ont rapporté des images de corps transpercés de balles étendus dans les morgues, de cérémonies mortuaires improvisées en pleine rue et de femmes pleurant la mort d'un de leurs proches. Annie Léa Meye, militante de l'opposition est également interviewée dans le reportage. Elle a été chargée par Jean Ping de compter les morts. Les dires de l'enquêtrice sont confirmés par une douzaine de familles de victimes. Son rapport a été transmis à la Cour pénale internationale.
Bilan de la société civile La plateforme de la société civile indépendante a rendu publique le une liste comportant 28 noms de personnes formellement identifiées par leurs proches qui auraient trouvé la mort lors de la crise post-électorale.
Il s’agit de :
Ce rapport a été rédigé à la suite d'un travail d’enquête entamé par Jules Bibang Obounou et le docteur Sylvie Nkoghe-Mbot. Cette dernière a par la suite été arrêtée le par les services de sécurité militaire pendant une dizaine de jours puis relâchée sans explications de la part des autorités. Pour Maître Eric Moutet, un de ses avocats, le lien entre l'arrestation et la mise au silence de sa cliente ne fait aucun doute. Elle se savait dans le collimateur des Services gabonais et son seul tort est d'avoir enquêté sur les violences post-électorales commises par les forces de l'ordre et la garde républicaine, photos et témoignages à l'appui et qui ont été ajoutés au dossier constitué par Jean Ping auprès de la CPI.
Jusqu'alors des centaines de familles sont toujours à la recherche de leurs proches.
Suites judiciaires
Justice française Le , deux ressortissants franco-gabonais qui avaient été arrêtés la nuit du au QG de Jean Ping portent plainte en France contre l'état gabonais auprès du doyen des juges d'instruction du Tribunal de grande instance de Paris . Ces plaintes sont déposées pour "arrestation et détention arbitraire en bande organisée, torture et actes de barbarie en bande organisée, tentative d'assassinat et crime contre l'humanité". Le collectif d'avocats qui les représente annonce qu'ils porteront également cette plainte à la Cour pénale internationale.
Le , le parquet de Paris ouvre une enquête mais si le ministère public retient les qualificatifs d’arrestation et détention arbitraire, de torture et actes de barbarie, de tentative d’assassinat, il ne retient pas celui de crime contre l’humanité.
Le , la juge d’instruction décide de retenir ce dernier chef : «Aucune investigation n’a été réalisée, il ne peut être d’emblée considéré que les faits qualifiés de crime contre l’humanité n’ont pas été commis», estime-t-elle.
Le ministère français des Affaires étrangères aurait cherché à entraver l’enquête en refusant de mettre à la disposition de la justice de nombreux documents sur la répression exercée par le régime gabonais. Selon le magazine Marianne, « on peut supposer que le Quai d'Orsay a voulu cacher certaines pièces à la fois pour des raisons politiques de par la proximité de la France avec le Gabon. On peut aussi supposer que le fait qu'il y ait des Français directement visés par la plainte ont poussé le Quai d'Orsay à appuyer sur la pédale de frein ». Un ancien officier français reconverti dans le secteur privé aurait exercé en 2016 comme conseiller militaire auprès d'Ali Bongo, sous le pseudonyme « 02 », et deux anciens légionnaires français auraient également participé à la sécurité présidentielle.
Cour pénale internationale Quelques heures plus tard, le gouvernement gabonais demande à la Cour pénale internationale l'ouverture sans délai d'une enquête. Il accuse les militants du candidat déclaré perdant par la Cour Constitutionnelle du Gabon de «faits relevant de l'incitation à commettre le crime de génocide » et de «crimes contre l'humanité».
Le , la Cour pénale internationale par la voix de sa procureure Fatou Bensouda annonce l'ouverture d'une enquête préliminaire sur les violences post-électorales au Gabon.
Le jeudi , Jean Ping saisit également la Cour pénale internationale car il accuse l'État gabonais de crimes contre l'humanité à la suite de l'attaque planifiée de son quartier-général. Cette nouvelle plainte met également en cause les autorités françaises qui ne pouvaient ignorer ce qui se passait au quartier général de Jean Ping en raison de la proximité du camp militaire français Charles de Gaulle, situé à quelques centaines de mètres.
Le , une mission d'experts de la CPI séjourne à Libreville pendant 3 jours et rencontre des membres du gouvernement ainsi que de l'opposition, de la société civile et du collectif des victimes des violences post-électorales.
Réactions
Diaspora gabonaise