Les Deux Frères est le titre habituel d'un conte populaire merveilleux, largement répandu en Europe, Asie et Afrique du nord notamment, dont la version la plus connue est celle des frères Grimm (en , conte depuis la ). Il s'agit du plus long des Contes de l'enfance et du foyer, et il comprend de nombreux épisodes et motifs ; la version des Grimm, qui a connu plusieurs rédactions au fil des éditions successives du recueil, a été élaborée à partir de différentes versions allemandes, et d'éléments d'autres origines. On y retrouve notamment les thèmes codifiés (Le Cœur magique de l'oiseau), (Le Tueur de dragons), (Les Jumeaux, ou les Frères de sang) dans la classification Aarne-Thompson.

Le thème principal du conte est celui de la gémellité, du double. D'un point de vue narratif, il présente la particularité de se focaliser, au cours du récit, successivement sur chacun des deux frères (qui se trouvent réunis au début et à la fin du conte). Ce trait est rare dans les contes traditionnels, généralement centrés sur un héros ou une héroïne unique, mais fréquent par exemple dans les romans de chevalerie, où l'on suit successivement les faits et gestes de divers héros, chacun de son côté (« entrelacement »). L'intrigue repose sur le fait que les deux frères ne peuvent être distingués l'un de l'autre, au point que même la femme de l'un d'eux s'y trompe.

L'intitulé du conte évoque le conte égyptien ancien du même nom (), mais le contenu en est très éloigné même si quelques motifs se sont transmis à travers les siècles.

Historique des versions vignette|gauche|upright=1.1|Début du conte allemand, dans l'édition de 1840. Dans la première édition du recueil (1812), le conte s'intitulait Das Goldei (« L'Œuf d'or »). Il s'agissait d'un fragment assez bref, qui ne concernait que l'histoire de l'oiseau aux œufs d'or, et avait été recueilli par les frères Grimm auprès de Dortchen WildNotes de Natacha-Rimasson-Fertin, dans l'édition José Corti (voir Bibliographie).. À partir de l'édition de 1819, le conte s'étoffe et prend son appellation définitive (Die zwei Brüder, « Les Deux Frères »).

Les Grimm ont établi la version finale du conte, qui semblait très satisfaisante à Wilhelm, à partir d'une version « de la région de Paderborn » (donc sans doute de la famille Haxthausen), combinée à une version « de la région du Schwalm » (Hesse). Ils ont enrichi le texte d'éléments provenant de diverses sources (Straparola, Basile, le comte de Caylus...).

Dans l'édition de 1814 figurait déjà un conte proche mais plus bref, Von Johannes-Wassersprung und Caspar-Wassersprung (« Jean-du-jet-d'eau et Caspar-du-jet-d'eau », ), recueilli en 1808 auprès de Friederike Mannel. Ce conte mettait également en scène deux frères, et faisait aussi intervenir des animaux reconnaissants et des couteaux signes de vie, ainsi que le combat contre le dragon.

Jusqu'à la , figurait aussi dans le recueil un conte intitulé Die treuen Thiere (« Les animaux fidèles », AT 554 / 560). Les frères Grimm l'ont écarté lorsqu'ils se sont rendu compte qu'il provenait d'un recueil de contes mongols, Siddhi Kür.

Résumé

Le résumé qui suit concerne l'édition finale (1857).

Les deux frères et l'oiseau d'or

Un riche orfèvre et un pauvre faiseur de balais sont frères. Le pauvre a deux fils jumeaux. Un jour, il aperçoit un oiseau d'orVoir le conte KHM 57, L'Oiseau d'or (Der goldene Vogel) et L'Oiseau de feu (Жар-птица, version russe). dans la forêt, lui vole une plume d'or, et la vend à un prix élevé à son frère. Il se procure ensuite un œuf d'or de l'oiseau, qu'il lui vend également, et enfin capture pour lui l'oiseau lui-même. L'orfèvre, qui sait de quoi il s'agit, demande à sa femme de lui cuire l'oiseau : celui qui mange le cœur et le foie d'un tel oiseau trouvera chaque matin une pièce d'or sous son oreillerVoir La Poule aux œufs d'or (La Fontaine).. Mais les deux enfants du faiseur de balais, affamés, mangent le cœur et le foie ; la femme s'en rend compte, et effrayée, les remplace par les organes d'un poulet. Elle sert l'oiseau d'or à son mari, qui le mange mais ne trouve ensuite nulle pièce d'or sous son oreiller. Les enfants, en revanche, en découvrent une chaque jour et en parlent à leur père, lequel raconte à son tour l'histoire à l'orfèvre. Celui-ci, furieux, exige de son frère qu'il conduise les jumeaux dans la forêt pour les y abandonner : le père s'exécute à contre-cœur.

Le chasseur, les animaux et la séparation

Les enfants, égarés, rencontrent un chasseur qui les prend sous sa protection et leur apprend l'art de la chasse, mettant de côté la pièce d'or qu'ils trouvent chaque matin. Alors que les enfants ont grandi, le chasseur les met à l'épreuve et, satisfait de leur talent à la chasse, les déclare libres et leur offre à chacun un fusil et un chien, leur laissant emporter autant de pièces d'or qu'ils le souhaitent. Il leur fait encore don d'un couteau qu'ils devront planter dans un arbre s'ils se séparent : le côté de la lame tourné dans la direction vers laquelle chaque frère sera parti rouillera si ce dernier meurt.

Partis à l'aventure, les frères rencontrent successivement un lièvre, un renard, un loup, un ours, un lion, qu'ils acceptent d'épargner malgré leur faim en échange de deux petits de chaque animal, lesquels se mettent à cheminer à leur suite. Les renards leur indiquent un village où ils trouvent de quoi manger. Puis les frères sont amenés à se séparer, emmenant chacun un petit de chaque animal. Ils plantent le couteau dans un arbre et partent, l'un vers l'est, l'autre vers l'ouest.

Le combat contre le dragon et la victoire volée

vignette|La princesse et le dragon, illustration d'Elenore Abbott (1875–1935). Le plus jeune frère arrive dans une ville entièrement drapée de crêpe noir. L'aubergiste qui l'héberge lui explique que la fille du roi va mourir le lendemain, car elle doit être livrée à un dragon. Le lendemain, le chasseur se rend sur la montagne du dragon, toujours suivi de ses animaux. Il y trouve, dans une chapelle, trois verres qu'il boit, ce qui lui donne la force d'arracher du sol une épée qui y était enterréeCe motif rappelle l'épée légendaire Excalibur, arrachée du rocher par le Roi Arthur. Ce passage du conte est manifestement christianisé (voir l'épisode correspondant dans le conte ossète de Britaev plus loin).. La fille du roi est abandonnée sur la montagne pour y être tuée par le dragon, mais elle y rencontre le chasseur, qui lui promet de la sauver. Arrive le dragon à sept têtes, qui s'étonne de la présence du jeune homme. Ils se battent : le jeune homme tue le dragon avec l'aide de ses bêtes. La princesse lui promet sa main, distribue les éléments d'un collier aux animaux, et donne au héros son mouchoir, dans lequel le héros enveloppe les langues des sept têtes du dragon mort. Puis il s'endort, épuisé. Ses animaux, qui devaient monter la garde, sont tout aussi épuisés et s'endorment à leur tour. Or le maréchal qui avait livré la jeune fille au dragon, et qui observait la scène de loin, escalade la montagne, coupe la tête du chasseur endormi et ravit la princesse, exigeant qu'elle dise que c'est lui qui l'a sauvée. Arrivé devant le roi, le maréchal se vante de sa prétendue victoire sur le dragon, et la princesse est contrainte de confirmer ses dires ; elle devra donc épouser le faux héros. Cependant, elle obtient de son père un délai d'un an et un jour.

Les paris et le triomphe du jeune frère

Les animaux se réveillent et s'accusent mutuellement d'avoir laissé périr leur maître. Le lion envoie finalement le lièvre chercher une racine magique, grâce à laquelle il ressoude la tête et le corps du jeune homme, et le ressuscite. Mais il a placé la tête à l'envers : le lièvre parvient à la recoller dans le bon sens. Le chasseur, bien que triste, repart à l'aventure avec ses bêtes et se retrouve dans la ville autrefois drapée de noir, à présent recouverte d'écarlate. L'aubergiste lui explique que c'est en signe de joie, car la princesse va épouser le maréchal le lendemain. Le chasseur parie avec lui successivement qu'il mangera devant lui du pain, puis du rôti, des légumes, des friandises venant de la table du roi, enfin qu'il boira du vin de la même provenance. Grâce à ses animaux qui vont demander ces mets à la princesse, il gagne tous ses paris. Le chasseur parie alors avec l'aubergiste qu'il va se rendre au château du roi pour épouser la princesse.

Pendant ce temps, le roi s'est enquis auprès de sa fille de ce que voulaient tous ces animaux qu'il a aperçus ; la princesse lui recommande de faire venir leur maître au château, après lui avoir fait parvenir un carrosse et des habits royauxCe motif se retrouve par exemple dans le conte du Chat botté.. Le roi accueille le jeune homme et l'invite à la table des noces. Mais alors qu'on montre les sept têtes du dragon, que le maréchal avait apportées comme preuve de sa prétendue victoire, le chasseur, lui, produit les sept langues, démontrant ainsi qu'il est le véritable vainqueur du monstre, et que c'est donc à lui que revient la princesse. Celle-ci confirme ses dires en révélant la vérité. Le maréchal menteur est mis à mort, et les noces sont célébrées entre la princesse et le jeune homme, qui en profite pour tenir magnanimement l'aubergiste quitte de son pari.

La blanche biche et la sorcière

vignette|droite|« Il aperçut une biche blanche comme de la neige ». Le jeune roi et la jeune reine vivent heureux. Mais au cours d'une chasse, le jeune roi, parti à la poursuite d'une biche d'un blanc immaculé, ne revient pas. Perdu dans la forêt, il allume un feu au pied d'un arbre pour y passer la nuit avec ses animaux. Il entend une voix dans l'arbre : c'est une vieille femme qui gémit qu'elle a froid. Il l'invite à se réchauffer près du feu, mais elle prétend avoir peur des animaux et lui lance une baguette pour qu'il les en touche et les rende ainsi inoffensifs. Or la vieille était une sorcière, et la baguette a pour effet de changer en pierre ce qu'elle touche : une fois les animaux pétrifiés, la sorcière descend de l'arbre et change à son tour le jeune roi en pierre.

L'autre frère part à la rescousse

Le conte se focalise alors sur l'autre frère, qui avait erré de son côté sans grand succès avec ses animaux. Un jour il décide de retourner voir le couteau, pour savoir comment se porte son frère. La lame de ce côté est rouillée jusqu'à moitié. Il part alors à son tour vers l'ouest, dans l'espoir de retrouver son frère et de le sauver avant qu'il ne soit trop tard. Il arrive à la ville, où tout le monde, y compris la jeune reine, le prend pour son frère. Il ne les détrompe pas, mais, conduit au lit royal, il place une épée à double tranchant entre la reine et lui, sans expliquer ce geste.

Le frère triomphe de la sorcière

Quelques jours plus tard, il part dans la forêt sur la trace de son frère, aperçoit à son tour la biche blanche, s'égare lui aussi et entre en contact avec la sorcière de la même manière. Toutefois, il se refuse à toucher ses animaux avec la baguette maléfique, et parvient à blesser la sorcière en tirant sur elle avec son fusil chargé de trois boutons d'argent. Il l'oblige à le conduire là où se trouve son frère et à lui rendre la vie, ainsi qu'aux animaux et à un grand nombre de gens également pétrifiésCet épisode se retrouve dans le conte-type AT 707 (Les Trois Fils d'or, ou L'Oiseau de vérité).. Les jumeaux se reconnaissent avec joie et jettent la sorcière au feu : l'enchantement prend fin.

La jalousie fratricide vignette|gauche|upright=0.9|Le lièvre joue un rôle important dans la version des Grimm.