Au début de l'Empire ottoman, le nom de Roumélie désigne, au sens large, l'ensemble des possessions européennes. Le beylerbeylik de Roumélie, désigné à partir de 1591 comme eyalet de Roumélie, Eyālet-i Rūm-ėli en turc ottoman, ou pachalik de Roumélie, est une des deux grandes divisions territoriales de l'Empire avec le beylerbeylik d'Anatolie qui regroupe les provinces asiatiques. La capitale de la province était Edirne, résidence des sultans jusqu'à la prise de Constantinople en 1453, puis Sofia, puis Monastir (Bitola). Par la suite, elle est divisée en plusieurs unités administratives.
Histoire
thumb|350px|Parade de l'armée ottomane près de Sofia ; les forteresses alentour tirent des coups de canon (gravure allemande, 1788). La conquête ottomane des Balkans commence sous le règne de Mourad (1362-1389). En 1364, son général Lalaşahin s'empare de la forteresse de Philippopolis (Plovdiv) en Bulgarie et le sultan le nomme comme premier beylerbey de Roumélie (« pays des Romains »« Roumélie » est la forme francisée de Rum-ili, désignant les terres « prises aux Romains » (que nous appelons « byzantins » : voir Vocabulaire des croisades et de la reconquista, p.1805 et H. K., Description géographique et historique de la Turquie d'Europe, Paris, 1828.) ; les habitants de la ville, chrétiens (grecs, bulgares, valaques) ou juifs (romaniotes) en sont chassés et remplacés par des soldats turcs venus d'Anatolie, dont beaucoup de Yörüks qui reçoivent des lots de terre (timar), selon un système qui va se généraliser aux siècles suivantsGeorges Castellan, Histoire des Balkans, Fayard, 1991, .
Conformément à la loi islamique, la domination ottomane se marque aussi par le haraç (double-capitation sur les non-musulmans) et par le devchirmé (« ramassage » ou « récolte » : prélèvement des garçons premiers-nés des familles chrétiennes ou juives, destinés à être convertis à l'islam et à servir dans le corps des janissaires - la dernière levée aura lieu en 1637), qui incitent beaucoup de chrétiens et de juifs à devenir musulmans : ce sont les Gorans, les bosniaques et sandjakis, la majorité des Albanais ainsi qu'une partie des Bulgares (les Pomaks), des Valaques (les Moglénites) et des juifs (les dönme)Georges Castellan, Histoire des Balkans, Fayard, 1991, .
À partir de la fin du , l'affaiblissement du pouvoir ottoman se traduit par des révoltes des populations chrétiennes en Macédoine et Bulgarie (Prilep en 1565, Ohrid en 1575, Kyoustendil en 1590, Razgrad en 1595, Veliko Tarnovo en 1598), en Serbie (1594-1595) et en Albanie (1595 et 1601), et par la formation de bandes de hors-la-loi : les haïdouks. Cette agitation locale, aux causes surtout sociales et fiscales, sera interprétée plus tard par les historiens nationalistes des Balkans comme une « résistance plus ou moins nationale »Georges Castellan, Histoire des Balkans, Fayard, 1991, .
Aux , le système du timar, concession révocable en échange d'un service armé, est progressivement remplacé par le tchiflik, grande propriété héréditaire tenue par un bey qui remplit de moins en moins ses obligations militaires. Ce modèle se diffuse d'abord en Bosnie où la noblesse slave s'était convertie à l'islam ; il se répand ensuite dans d'autres régions comme l'Albanie ottomane au profit d'une élite locale islamisée. L'inégalité sociale entre sujets chrétiens (raya), sujets aux taxes et au devchirmé, et sujets musulmans favorise les conversions. Sous le règne de Mourad IV (1623-1640), le sultan cherche à rétablir le système du timar et pourchasse les sipahis (cavaliers ottomans) qui se dérobent à leur devoir mais ses successeurs ne peuvent empêcher la généralisation du tchiflikGeorges Castellan, Histoire des Balkans, Fayard, 1991, .
Population L'implantation de Turcs musulmans dans les Balkans commence au . Elle est surtout sensible en Thrace orientale et dans les régions côtières de la Bulgarie et de la Roumanie actuelles. Des Turcs Yörüks et Koniars (de la région de Konya en Anatolie) s'installent dans les plaines de Macédoine. Vers la fin du , un cinquième de la population musulmane, descendant des tribus anatoliennes, est nomade ou semi-nomade ; cependant, à cette date, le peuplement musulman s'installe de plus en plus dans les villes. Selon un recensement incomplet de 1520-1530, la population des Balkans comptait environ 19 % de musulmans, Turcs ou convertis, 80 % de chrétiens et 1 % de juifs. La conquête ottomane ne semble pas avoir grandement modifié la répartition des principaux groupes ethniques, Grecs, Albanais et SlavesGeorges Castellan, Histoire des Balkans, Fayard, 1991, .
Subdivisions
thumb|450px|Pachalik de Roumélie dans l'Empire ottoman en 1609 Dans les années 1520, au début du règne de Soliman , les listes administratives énumèrent les sandjaks suivants, par ordre approximatif d'importance : thumb|Sokollu Mehmet Pacha, beylerbey de Roumélie de 1551 à 1555, grand vizir de 1565 à 1579 Sandjak du pacha, autour de Monastir Sandjak de Bosnie devenu en 1580 le pachalik de Bosnie Sandjak de Morée (Péloponnèse) Sandjak de Smederevo Sandjak de Vidin Sandjak d'Herzégovine Sandjak de Silistra devenu en 1593 le pachalik de Silistra Sandjak d'Ohrid Sandjak de Vlorë ou Berat Sandjak de Shkodër Sandjak de Ioannina devenu en 1670 le centre du pachalik de Ioannina Sandjak de Gelibolu Sandjak de Kyoustendil Sandjak de Sofia Sandjak de Nikopol Sandjak de Naupacte Sandjak de Trikala Sandjak d'Alaca Hișar (Kruševac) Sandjak de Vučitrn Sandjak de Kefe (en Crimée) devenu en 1568 le pachalik de Kefe Sandjak de Prizren Sandjak de Karlieli (actuel nome d'Étolie-Acarnanie) Sandjak d'Eğriboz (Eubée et Grèce centrale) Sandjak d'Orménio Sandjak de Vize Sandjak d'Izvornik (près de Varna) Sandjak de Flórina Sandjak d'Elbasan Sandjakbey des Çingene (Tziganes, Roms) Sandjak de Mytilène Sandjak de Karadağ (Monténégro) Sandjakbey des musulmans de Kirk Kilise Sandjakbey des Voynuks
Certains sandjakbeys (gouverneurs locaux) administrent non pas un territoire, mais des populations nomades ou dispersées à statut spécial comme les Roms, les Voynuks et les Yörüks (Turcs nomades). Selon le voyageur Evliya Çelebi, au , il y avait (gouverneurs des Yörüks) et un agha des Voynuks touchant un revenu plus ou moins proportionné à l'importance de leur charge : le bey des Yörüks de Viza reçoit s par an, celui des Yörüks de Rodosto , celui des Yörüks de Yambol , celui des Yörüks d'Okcheboli , celui des Yörüks de Koja , celui des Yörüks de Salonique , celui des Yörüks de Naldukin , l'agha des Voynuks Evliya Efendi, Narrative of Travels in Europe, Asia and Africa, Londres, 1834, .
Le pachalik de l'Archipel, créé en 1533, rassemble plusieurs régions maritimes d'Anatolie et de la Grèce ottomane (sandjaks de Gelibolu, Mytilène, Eğriboz, Naupacte, Karlieli et Morée).
Le sandjak de Salonique est cité à partir de 1534.
Le pachalik de Budin (Hongrie ottomane), disputé entre les Ottomans et le Saint-Empire romain germanique, est détaché de celui de Roumélie en 1546.
thumb|Pachalik de Roumélie dans l'Empire ottoman au milieu du . En rose les états chrétiens tributaires : Serbie, Valachie et Moldavie.
thumb|Prizren : le vieux pont ottoman, la mosquée Sinan Pacha et la forteresse (hissar).
Vers 1700-1730, le pachalik comprend les sandjaks suivants : Sandjak du pacha, autour de Monastir Sandjak de Kyoustendil Sandjak de Trikala Sandjak de Ioannina Sandjak de Delvinë puis Gjirokastër Sandjak d'Elbasan Sandjak de Vlorë Sandjak de Shkodër Sandjak d'Ohrid Sandjak d'Alaca Hissar (Kruševac) Sandjak de Salonique Sandjak de Dukagjin Sandjak de Prizren Sandjak de Skopje Sandjak de Vučitrn (Vushtrri ) Sandjakbey des Çingene (Tziganes, Roms) Sandjakbey des Voynuks Sandjakbey des Yörüks (Turcs nomades venus d'Anatolie)
Les trois accèdent à une certaine autonomie, sous des gouverneurs d'origine locale, de la fin du . Le nord de l'Albanie forme le entre 1757 et 1831. La région centrale de l'Albanie, autour de Berat et Vlorë, forme le entre 1774 et 1809 avant d'être annexée par Ali Pacha, gouverneur du pachalik de Ioannina depuis 1787.
En 1816, la Sublime Porte reconnaît l'autonomie du sandjak de Smederevo (ou de Belgrade) qui devient la principauté de Serbie.
En 1826, ce qui reste de la province est partagé en trois : Pachalik de Roumélie (réduit à la région de Monastir) Pachalik d'Andrinople (Edirne) Pachalik de Salonique En 1846, le pachalik de Niš (incluant Sofia) et celui de Vidin sont détachés de la Roumélie. En 1867, une nouvelle réforme administrative met fin au pachalik de Roumélie et remplace les eyalets par des vilayets : Vilayet de Monastir Vilayet de Prizren (plus tard vilayet du Kosovo) Vilayet de Shkodra
Notes et références
Voir aussi Articles connexes Provinces de l'Empire ottoman Histoire de l'Albanie Bulgarie ottomane Grèce ottomane Hongrie ottomane Macédoine (région) Histoire du Monténégro Serbie ottomane
Sources et bibliographie dans sa version du . Georges Castellan, Histoire des Balkans, Fayard, 1991 Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Fayard, 1989
Liens externes H. K., Description géographique et historique de la Turquie d'Europe, Paris, 1828 Kayapinar Ayşe, « La circonscription ottomane de Varna et sa région au xvie siècle », Études Balkaniques-Cahiers Pierre Belon, 2009/1 (n° 16), p. 291-340. Balivet Michel. Aux origines de l'islamisation des Balkans ottomans. In: Revue du monde musulman et de la Méditerranée, n°66, 1992. Les Balkans à l'époque ottomane, sous la direction de Daniel Panzac . pp. 11-20.
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