thumb|Façade de la maison de Dostoïevski à Staraia Roussa. Le roman Les Frères Karamazov témoigne de la richesse de l'imagination de Fiodor Dostoïevski. Celle-ci est fécondée par de nombreuses idées, des images et des épisodes qui sont empruntés à des réalités apparues bien avant le début de l'écriture du roman. Les premières d'entre elles se retrouvent déjà dans l'œuvre de l'écrivain en 1846, alors que la première édition séparée du roman date de 1880. Dans les années 1850, Dostoïevski rencontre en prison Dmitri IlinskiC'est là que Dostoïevski rencontre Dmitri Ilinski, un parricide noble reconnu coupable alors qu'il était innocent et qui devient le modèle de Dimitri Karamazov/ Musée Dostoïevski http://www.md.spb.ru/texts/karamazov/ , dont l'histoire personnelle est devenue la base de l'intrigue du roman. Dans les années 1850, plusieurs personnages sont d'une manière ou d'une autre des précurseurs des héros du roman de 1880 Les Frères Karamazov. À l', alors qu'il écrit L'Adolescent, il inscrit dans une de ses notes de travail le plan du roman Les Frères Karamazov. En , il écrit qu'il va entreprendre « une œuvre unique qui a été réalisée […] imperceptiblement et involontairement ».
La conception, l'idéologie, le dessein philosophique et religieux du roman sont marqués par l'influence des œuvres d'écrivains tels que Victor Hugo, Léon Tolstoï, de philosophes et penseurs religieux comme Vladimir Soloviev et Nikolaï Fiodorov. C'est au printemps 1878, que Dostoïevski commence à mettre en place ses idées et le plan du roman. Les premières ébauches du récit datent du mois d'avril. Le , est annoncée la publication du roman dans le mensuel de janvier de la revue Le Messager russe. La structure du roman est divisée par l'auteur en différents livres, dont chacun constitue une histoire. Au fur et à mesure qu'il travaillait au roman Dostoïevski comprenait qu'il ne pourrait pas faire rentrer son plan initial dans le calendrier fixé pour la parution. C'est pourquoi certains livres sont ajoutés à ce plan initial pour lui permettre d'étaler son travail. Le volume de l'ouvrage a presque doublé par rapport au projet initial et, outre des livres, des chapitres ont été ajoutés. L'épilogue qui clôt le roman a été achevé le . thumb|Vladimir Soloviev un des modèles du personnage d'Ivan Karamazov 1871.
Contexte de la création Les Frères Karamazov est le produit de longues réflexions de l'auteur sur les problèmes de la littérature et l'art. La plupart des idées, des images et des épisodes du roman sont déjà présents dans les œuvres antérieures de Dostoïevski. Les idées resurgissent de son esprit au moment où il compose, mais elles existaient déjà dans l'imagination de l'écrivain.
Premières œuvres Le thème du dédoublement de personnalité apparaît pour la première fois en 1846 dans son récit Le Double, le deuxième roman de l'écrivain. Les désirs secrets qui surgissent du fond de l'âme du héros (Goliadkine) font naître dans son esprit l'image détestée de son double. En 1877 Dostoïevski écrivait : « mon récit n'est vraiment pas une réussite, pourtant mon idée était assez claire et vraiment, je n'ai jamais rencontré rien de semblable en littérature ». Dans le chapitre « Le diable. Cauchemar d'Ivan Fiodorovitch » du Livre onzième des « Frères Karamazov », Dostoïevski reprend l'idée du double et montre les puissantes possibilités artistiques qu'il représente.
En 1847, est publiée la nouvelle La Logeuse, qui contient quelques idées anticipant sur le récit et conte philosophique du Grand Inquisiteur, dans le chapitre V du livre cinquième des Frères Karamazov qui porte ce titre éponyme. L'héroïne principale, Catherine (Katerina Ivanovna Verkhovtseva), rappelle GrouchenkaГрушенька Светлова - Agrafena Alexandrovna Svetlova. Toutes les deux apparaissent comme des pécheresses à la croisée des chemins entre le passé et l'avenir. Mais seule Svetlova réussit à faire le bon choix vers une nouvelle vie. C'est à cette époque aussi que Dostoïevski reprend le thème des familles de fonctionnaires indigents, les images de fous autodestructeurs et d'adolescents des grandes villes.
Le point de départ du roman : Dmitri Ilinski Dans les années 1850, dans la prison du bagne d'Omsk, Dostoïevski fait la connaissance de Dmitri Ilinski, qui a été injustement reconnu coupable de parricide. Son histoire est présentée deux fois dans les Souvenirs de la maison des morts, avant de servir de modèle pour celle de Dmitri Karamazov. Dans les années 1860, après son séjour au bagne, Dostoïevski fait la connaissance du critique Apollon Grigoriev, dont la vie lui fournit des images pour composer le personnage de Dmitri Karamazov : la noce, la bohème, les passions orageuses pour les femmes, les pulsions romantiques en opposition avec son vécu. Ce sont des grands traits que l'on retrouve dans le caractère de Dmitri Karamazov. Dans les œuvres de Dostoïevski des années 1850, apparaissent également des personnages qui d'une manière ou d'une autre ont été précurseurs des héros du roman Les frères Karamazov. Parmi les plus importants, on peut citer comme précurseur d'Aliocha Karamazov : Aliocha Valkovski du roman Humiliés et offensés et le prince Mychkine du roman L'Idiot ; Pour Fiodor Pavlovitch Karamazov : Eugraphe Yèjévikine et Foma Opiskine du récit Le Bourg de Stépantchikovo et sa population, et Lebedev du roman L'Idiot ; pour Ivan Karamazov : Hypolite Terentev également de L'Idiot ; pour Pavel Smerdiakov : le laquais Vidopliasov du récit Le Bourg de Stépantchikovo et sa population.
En 1862, dans sa préface du roman de Victor Hugo Notre-Dame de Paris, Dostoïevski exprime son souhait de « rivaliser avec Dante » et de créer un roman de type encyclopédique qui exprime pleinement les aspirations et les caractéristiques de son époque.
(extrait de la préface de Dostoïevski pour le roman Notre-Dame de Paris de Victor Hugo)
Les romans Crime et châtiment et L'Idiot, qui ont suivi et qui retracent la reconstruction de personnages détruits peuvent être considérés comme une approche de la réalisation des souhaits de Dostoïevski. À l'époque où Léon Tolstoï termine son roman Guerre et paix, Dostoïevski formule son dessein de créer une épopée consacrée à la renaissance d'êtres détruits. En 1868, dans des lettres à son ami Apollon Maïkov, l'écrivain décrit un cycle de romans sur l'athéisme, dont le principal héros, traversant la Russie, abandonne la foi pour l'incrédulité, pour y revenir ensuite grâce à un idéal de « Christ russe ». En 1869, l'idée du cycle sur l'athéisme fait place à celui sur la « Vie d'un grand pécheur ». Ces cycles sont deux sujets de réflexions qui sont présents dans la problématique des Frères Karamazov.
De 1870 à 1872, Dostoïevski travaille à son roman Les Démons, puis à L'Adolescent et au Journal d'un écrivain. À l'automne 1874, tout en travaillant à L'Adolescent, il décrit dans une de ses notes de travail le plan des Frères Karamazov : « Le . Un drame. À Tobolsk, il y a vingt ans, une histoire dans le genre de celle d'Ilinski. Deux frères, un père âgé, la fiancée d'un des deux frères que l'autre frère aime secrètement. Mais elle aime le plus âgé. Celui-ci, un jeune enseigne, fait la noce et des bêtises, se dispute avec son père. Le père disparaît […] L'aîné est jugé et condamné au bagne […] Après son frère vient le voir. Une scène durant laquelle silencieusement ils se comprennent […] Le jour anniversaire du plus jeune. Les hôtes sont rassemblés. Il sort. « C'est moi qui ai tué ». On pense que c'est un coup. Fin : l'autre revient. C'est une étape. Le plus jeune demande à l'aîné d'être le père de son enfant. « Il est sur le droit chemin ! ». » Cette remarque de l'écrivain, selon Gueorgui Friedländer, peut être considérée comme le point de départ du roman.
Des notes à la création Dans ses notes, en 1874, l'action qui va se dérouler est circonscrite autour de la psychologie du crime et de la renaissance éthique des deux frères, sans interaction avec la vie sociale de leur entourage. Les thème de la lutte et des changements de générations ne sont pas décrits dans ces notes. Le plan de l'histoire des frères correspond davantage à un drame psychologique qu'à un roman. Ce n'est qu'en 1878, que l'écrivain commence à travailler systématiquement sur sa conception d'un roman en deux ou trois tomes sur le vécu d'Alexeï Karamazov, le « grand pécheur » des projets précédents, et de ses frères. Quatre ans plus tard, c'est ce même plan qui servira de pivot narratif, autour duquel se formera progressivement le sujet du roman à partir des nombreuses réflexions de l'auteur durant les années 1874-1878.
Au début de la réalisation de son roman L'Adolescent, Dostoïevski pensait en faire une œuvre pour enfant. Plus tard la thématique du livre s'oriente du côté du père et des enfants. Mais de la conception initiale a subsisté le plan d'un récit comprenant trois frères : « l'un est athée. Désespéré. L'autre est un vrai fanatique. Le troisième représente la génération future, la force de vie, l'homme nouveau » et aussi une conception de la « nouvelle génération ». Dans « Les frères Karamazov » ces idées sont incarnées dans les personnages d'Ivan, de Dmitri et d'Alexeï Karamazov. Mais encore dans le petit Kolia Krasotkine et d'autres garçons. Dans ces mêmes notes préparatoires au roman est développé un des thèmes important du récit, celui du « Grand Inquisiteur ». Après avoir terminé son ouvrage L'Adolescent, Dostoïevski en parla comme d'un « roman sur les enfants russes actuels, et bien entendu, sur les pères actuels, et sur les relations existant actuellement entre eux ». C'est, en fait, son premier essai de développement de ces thèmes. thumb|Francisco Goya - Scène nocturne de l'Inquisition Certains aspects du thème des enfants, du thème du déclin de la noblesse, du déclin économique du pays, de l'appauvrissement dans les villages, celui de la justice dans les tribunaux, celui de l'Église russe et du catholicisme, celui de l'isolement dans le monde, celui de l'Europe occidentale et de la Russie dans leur passé qu'ils soient actuels ou passés, ont été analysés par Dostoïevski dans son Journal d'un écrivain, après les années 1876—1878. Selon l'opinion des chercheurs, cela a joué un rôle particulier dans l'histoire de la conception des idées des « Frères Karamazov ». Dans les documents préparatoires à la rédaction de son « Journal » on trouve déjà certains éléments et certains traits de caractère qui apparaîtront dans le roman . « […] me préparant à écrire un très grand roman […] j'ai pensé en somme, à me plonger spécialement dans l'étude, non de la vie à proprement parler, je suis dedans, mais des particularités actuelles qui la modifient. C'est une des tâches les plus importantes que je m'assigne […] La jeune génération et la famille russe actuelle sont loin d'encore ressembler, c'est mon sentiment, à ce qu'elles étaient il y a vingt ans […] » — écrit Dostoïevski en 1876, éprouvant la nécessité d'écrire son « Journal » pour préparer la réalisation de son futur roman.
En 1877, dans le numéro d'octobre du Journal d'un écrivain, Dostoïevski écrit qu'il compte interrompre la publication du journal pendant un an ou deux. Dans le numéro de décembre il explique que la revue ne paraîtra pas en 1878 : « Cette année de repos me libèrera des publications urgentes et j'accepterai que du travail de nature artistique, après avoir accepté ces deux années passées l'édition du « Journal », sans conviction et sans vraiment le vouloir ».
Influence littéraire et philosophique
Littérature thumb|left|140px|Victor Hugo.