Yves Kermen, né le à Bulat-Pestivien, est un syndicaliste français et résistant communiste fusillé au Mont-Valérien le . Trois mois durant, il fut pour la région parisienne le chef militaire de la Résistance du PCF à l'Occupation.
Secrétaire permanent de la section CGT de Renault à Billancourt depuis 1936, la plus importante en France, il se voit en confier par le Comité militaire des FTP à la suite d'Eugène Hénaff la stratégie militaire de l'OS en parallèle du mouvement Solidarité mis en place par Simon Cukier en septembre au sein de la MOI. Jusqu'à son arrestation par la police française, le , il réorganise, arme et supervise l'action des groupes de guérilla que dirige sur le terrain celui qui, prenant le nom de colonel Fabien, mènera la Libération de Paris aux côtés d'Albert Ouzoulias. Il est l'un des vingt trois adultes condamnés par un tribunal militaire allemand au procès de la Maison de la Chimie, prélude du procès de l'Affiche rouge.
Biographie De la Bretagne à la condition ouvrière (1910-1931) Yves Marie Auguste KermenAndré Rossel-Kirschen, Le procès de la Maison de la chimie (7 au 14 avril 1942): contribution à l'histoire des débuts de la résistance armée en France., , Coll. Mémoires du XX siècle, L'Harmattan, Paris, 2002 . nait dans une Bretagne bretonnante rurale et pauvre de Brigitte Le Naour, qui ne parle pas françaisPierre Labate, « Joseph KERMEN – 45703 », in C. Cardon-Hamet & al., Mémoire Vive, Association Mémoire vive, Nanterre, 2013., et de Joseph Marie Kermen, paysan modeste de Crec'h ar Bleiz, la Colline au loup, un lieu-dit situé au sud du château de Bulat-Pestivien. Chose tout à fait commune en Basse Bretagne, le foyer compte douze enfants qui accaparent entièrement leur mère. Celle-ci a quarante cinq ans quand nait le benjamin YvesJ. P. Besse, A. Prigent & S. Tilly, « KERMEN Yves, Auguste, Marie; », in Mémoire et Espoirs de la Résistance, Les Amis de la Fondation de la Résistance, Paris, [s.d.]. Le père de celui-ci en a alors quarante-neuf.
Après la Grande guerre, dont les aînés Pierre et Théophile ainsi que deux beaux-frères ne reviennent pas, la famille s'installe dans la commune voisine de CallacC. Cardon-Hamet « KERMEN Joseph, Marie », in Convoi du 6 juillet 1942, Association Mémoire vive, Nanterre, juin 2012, exposition.. C'est à la ferme, au lieu-dit PeulvenM. Burlot-Eskénazy, « La Résistance dans le Poher », in Kaier ar Poher, , , Centre généalogique et historique du Poher, Carhaix, décembre 2010., écart situé au nord du bourg, que le garçon grandit, et ce n'est qu'à l'âge de sept ans qu'il est scolarisé, à l'école primaireT. Burlot, dir. A. Prigent & F. Prigent,, « KERMEN Yves », 2011, in J. P. Besse, Th. Pouty & D. Leneveudir, dir. C. Pennetier, Les Fusillés (1940-1944), Dictionnaire biographique des fusillés et exécutés par condamnation et comme otage ou guillotinés, L'Atelier, Paris, juillet 2015., qui se fait en français.
À quatorze ans, en 1924, il est mis en apprentissage chez le petit garagiste de Callac mais il doit suivre le mouvement massif de l'exode rural qui affecte son Poher natal pour pouvoir envisager un avenir. À la fin de l'année, ses parents l'envoient avec son frère Joseph, qui a deux ans de plus, suppléer au mari mourant d'une sœur aînée, Nathalie, installée à Béthune, ville du premier bassin minier de France où affluent les immigrés de Pologne et d'ailleurs. Comme la plupart de ces enfants dont la langue maternelle est le breton et qui ont dû surmonter dès l'école une forme de discrimination raciale à degré variable, il devient une sorte d'immigré de l'intérieur.
À Béthune, pendant que son frère est formé à la mécanique dans un atelier de montage, il travaille comme cantonnier à la Compagnie des chemins de fer du Nord, puis les deux frères exercent leur métier de mécaniciens dans les ateliers de la Compagnie des mines de Bruay. Son frère parti au service militaire, il travaille comme aide tourneur dans une distillerie de la ville puis rentre au pays, où il se fait embaucher successivement dans plusieurs garages de Guingamp avant d’effectuer à son tour, en , son service militaire. Cette situation l'émancipe et l'autorise à se marier, avec Jeanne Le Bars, dont il a un enfant, MadyM. Burlot-Eskénazy, « La Résistance dans le Poher », in Kaier ar Poher, , , Centre généalogique et historique du Poher, Carhaix, décembre 2010., alors qu'il est encore sous les drapeaux. Le couple aura un second enfant« Yves Kermen », in Coll., Raflés, internés, déportés, fusillés et résistants du XIe. Mémorial., Comité du souvenir de la Libération du XIe, Paris, 1994., Bernard.
Yves Kermen, chef de famille, est libéré de ses obligations militaires en , au moment même où la crise de 1929 ouvre en France une longue période de chômage de masse. Il trouve des emplois précaires, un travail dans une distillerie du Calvados puis de nouveau en Bretagne chez un marchand de bestiaux, dont la flotte de transport requiert un mécanicien de maintenance.
De la politique au syndicalisme (1932-1939) En , Yves Kermen trouve enfin une situation stable. Il est embauché par une usine qui produit à Neuvillette de l'alcool combustible sur une chaîne, la Distillerie coopérative agricole. Il est affecté comme mécanicien à Faÿ, près de Chaumont-en-Vexin, dans une unité qui recueille pour la Neuvillette les betteraves de la région. Les vacances se passent en famille à Callac.
Un de ses beaux-frères, Trémeur Burlot, est maire-adjoint SFIO de Callac. Lui même, en 1935, se présente aux élections municipales de Faÿ sous l'étiquette du Parti communiste français auquel il venait d'adhérer, ce qui lui vaut, n'ayant pas été élu, d'être renvoyé par son employeur. En octobre, il est embauché comme ajusteur aux usines automobiles Renault de Billancourt, qui sont alors le premier pôle industriel de la France et un bastion du syndicalisme ouvrier où sont recrutés un grand nombre d'immigrés. Il prend une chambre dans le 18 arrondissement et garde sa résidence principale à Faÿ.
Le , à la suite de la victoire du Front populaire aux élections législatives du 3 mai, alors que le poids du PCF dans le prochain gouvernement n'est pas encore fixé, Billancourt se met en grève. Le lundi suivant, Yves Kermen, membre du comité central de grève, est choisi par ses camarades pour siéger au bureau, lequel décrète l'occupation des usines. Durant l'été, il implante à Faÿ une cellule du Parti et organise un syndicat d’ouvriers agricoles.
Désormais secrétaire permanent de la section CGT de Renault-Billancourt, il devient en 1938 un cadre syndical de premier plan et a l'occasion d'obtenir le soutien du maire, André Morizet. En 1939, il est choisi pour être le Secrétaire général du comité intersyndical de Boulogne-BillancourtE. Couratier, Les Rues de Boulogne-Billancourt, chapitre "T-U-V-Y", Société historique de Boulogne-Billancourt, Boulogne-Billancourt, 1962 (dépôt aux Archives municipales). et le représenter au congrès syndical annuel de la Seine.
De la mobilisation à la résistance (1940-1941) Mobilisé en 1940, durant la drôle de guerre, Yves Kermen entretient une correspondance secrète avec le Parti communiste. Ce parti politique, de même que ses députés, ses élus et toute personne ou organisme affiliés, est, à la suite de la signature du Pacte germano-soviétique, accusé de trahison par le gouvernement radical-socialiste d'Édouard Daladier et interdit dès le par un décret du ministre de l'intérieur Albert Sarraut.
En , trois mois après l'invasion de la France, Yves Kermen est démobilisé et rejoint ses camarades dans la clandestinité. À Callac, son beau-frère, Trémeur Burlot, est exclu du conseil municipal pour avoir refusé de prêter serment au Maréchal. Le , avec André Kirschen, Christian Rizo, Tony Bloncourt, Maroussia Naïtchenko et Isidore David Grinberg, Yves Kermen manifeste devant le Collège de France contre l'emprisonnement par la Gestapo du professeur Paul LangevinB. Rayski, Stèle pour le sous-lieutenant Grunberg, lycéen et résistant guillotiné par Pétain., , Éditions du Rocher, Monaco, 2014 ., savant de renommée mondiale et compagnon de route du Parti. Ces étudiants, communistes adhérents à l'UEC, seront le 11 novembre suivant aux Champs Élysées du défilé qui brave le couvre-feu. Plusieurs actions, manifestations, arrachages d'affiche, crayonnage sur les murs, ont été accomplies par de jeunes communistes, souvent spontanément.
C'est alors qu'Yves Kermen est affecté au service de propagande du PCF qu'est l’Organisation spéciale, lequel était chargé avant guerre de réunir les hommes du service d'ordre déployés lors des manifestations. Il ne vivra plus que de cache en cacheM. Burlot-Eskénazy, « La Résistance dans le Poher », in Kaier ar Poher, , , Centre généalogique et historique du Poher, Carhaix, décembre 2010. Habitant Clamart, il prend en charge le secteur de Viroflay, ville voisine qu'un bus relie à Billancourt. Il organise le stockage de matériel, la distribution de tracts et la pose d'affichettes. C'est dans cette petite ville reculée de la banlieue que vient se cacher le responsable du matériel et de l'hygiène de la municipalité de Boulogne-Billancourt, Pierre Gernier, proche d'André Morizet et Vénérable de la loge Phoebus qui anime un réseau de passeurs vers la Zone sud.
En , le domicile d'Yves Kermen, 55 rue du Parc à Clamart, est perquisitionné. En avril, la gendarmerie de Callac vient à Paris enquêter sur les liens possible de son frère avec des tracts qu'ils ont saisis. Le , une seconde perquisition faite à son domicile conduit Yves Kermen à changer de secteur pour celui de Clichy. Le , un dossier « Joseph et Yves Kermen » est ouvert à la Brigade spéciale que Pierre Pucheu a mise en place un an plus tôt au sein des Renseignements généraux. Le désormais fugitif confie son jeune fils Bernard à sa sœur Yvonne Lemaire, qui héberge celui-ci à Faÿ L'été venu, sa fille de dix ans, Mady, est recueillie par une autre de ses sœurs, Catherine Burlot, qui tient un café à Callac.
Il se rend avec son frère Joseph Kermen Rapport de police, cité in Labate, op. cité. Léon Mayer Sandler était un cadre du parti communiste, ajusteur à la STCRP, arrêté le 7 mars 1943 après l'arrestation de Paul BROSSARD. Il est détenu politique à la Santé, déporté à Auschwitz en mai 44, libéré d'un camp au Tyrol autrichien par les Américains le . Il est mort en 1984, toujours communiste. Archives familiales et APP. BS1 cote GB 155 Affaire Quillement-Mayer Sandler.. Dans la nuit du 18 au , Joseph, ajusteur au dépôt de la rue des Poissonniers de la STCRP et syndicaliste cégétiste, est arrêté à son domicile., dénoncé à la direction de l'établissement par un agent de service qui l'avait surpris déposant des tracts intitulés La Défense des travailleurs de la STCRP sur une banquette d'autobus.
De la clandestinité à l'action armée (IX 1941 - I 1942)