Étienne de Clave (1587-1645) est un chimiste médecin, auteur d'ouvrages de chimie et de philosophie chimique, célèbre par le scandale provoqué par les thèses chimiques contre Aristote qu'il soutint à Paris en 1624. Il annonçait alors vouloir réfuter la physique d’Aristote par les moyens de la chimie.

Dans ses ouvrages, il développe une théorie des cinq éléments (ou principes) constitutifs de tous les corps mixtes. Ce sont des corps simples, matériels, extractables des corps mixtes, par divers procédés chimiques de séparation. Il les nomme: le phlegme, l'esprit, l'huile, le sel et la terre. En opposition frontale avec la doctrine philosophique des Quatre éléments d'Aristote, il entend donner les procédures expérimentales permettant d'extraire ces éléments à l'état pur plutôt que (Nouvelle Lumière philosophique, p. 470).

Cette théorie novatrice sera ensuite reprise par les chimistes français jusqu'à la fin du . Sa philosophie chimique s'inscrit explicitement dans le courant anti-aristotélicien représenté à ses yeux par Patricius, Sébastien Basson, ou encore Campanella et Gassendi, qu'il rencontra certainement à Paris. Il reste toutefois fidèle à la tradition alchimique, notamment lorsqu'il oppose les paracelsiens aux vrais chimistes que sont pour lui, les « herméticiens ». Face aux disciples ignorants et pédants de Paracelse se trouvent les .

Il partage avec Descartes son refus de la scolastique et sa défense du principe de la libre critique, mais à la différence de ce dernier, il entend édifier une théorie de la matière sur des principes strictement matériels en s'appuyant sur des expériences de chimie. Biographie

Étienne de Clave était bien connu de ses contemporains pourtant sa vie nous reste mal connue. Né vers 1587, mort vers 1645, il est apparenté au médecin astrologue Claude Dariot (1533-1594). Son frère aîné, Jacques de Clave, lui aussi médecin, lui apprend la médecine et la chymie. Il fait ses études de médecine à Montpellier.

Dans les éléments de son autobiographie intellectuelle qu'il donne en 1635 dans Paradoxes (Préface au livre II, ), il indique avoir été tenté par le scepticisme face aux opinions très opposées voire contradictoires des savants sur de nombreux sujets. Il entreprend alors de voyager en vue de rencontrer les plus célèbres médecins mais en revient déçu (p. 197).

Dans ses études, il indique avoir balancé un temps entre la tradition galénique et les innovations paracelsiennes en vogue à cette époque, pour finalement préférer le paracelsien danois Pierre Séverin (Severinus) qui l'influença durablement. Il s’attèle alors à travailler sur le problème de la résolution des substances en leurs éléments, (p. 199).

On le trouve vers 1610, en Bretagne où il pratique l'iatrochimie puis à Paris où il exerce la médecine et donne des cours de chimie.

Il semble qu'il commence à donner des cours de chimie avant 1613, c'est-à-dire à l'époque où Les Éléments de chimie (Tyrocinium chymicum, 1610) de Jean Béguin, rencontre un vif succès. En ce début du , ce qu'on appelait « chymie » n'était en fait, qu'un état intermédiaire entre l'alchimie et ce qui allait devenir la science chimiqueon peut choisir de distinguer cette phase de transition de l'alchimie à la chimie, en écrivant « chymie » (variante orthographique de chimie) ou bien suivant la proposition de D. Kahn « (al)chimie ». À l'époque, les termes de « chimie » et de « alchimie » s'employaient indifféremment. Quelques savants qui ressentaient la nécessité de renouveler l'étude de la matière, lancèrent des idées nouvelles pour sortir des impasses laissées par les Anciens et par les supercheries de certains alchimistes. Au siècle précédent, la vogue de la distillation auprès des médecins et apothicaires avait fait découvrir les potentialités d'une analyse empirique des substances par cette technique.

Avec Jean Bitaud et Antoine de Villon, le nom d'Étienne de Clave apparaît dans une affaire de placards affichés à Paris en 1624. Ils y annoncent leur intention de soutenir publiquement quatorze thèses contre Aristote, Paracelse et les cabalistes. Leurs propositions de , était certes un sujet litigieux mais si leurs thèses leurs valurent de sérieux ennuis c'est parce qu'elles apparurent subversives pour la foi catholique. Censuré par la Faculté de Théologie (la Sorbonne) et banni par le Parlement de Paris, on pensa longtemps qu'Étienne de Clave dut se retirer à Rennes, comme l'écrivait Christoph Schelhammer en 1642. Mais un manuscrit déniché par Didier Kahn, nous apprend qu'il se réfugia en Italie, où il enseigna l'iatrochimie dans les universités de Padoue et de Mantoue. Il passa quelque temps à la cour du duc d'Urbino où sa réflexion sur les principes des sciences naturelles connurent leur maturité.

Il revient à Paris en 1629 où il continue d'exercer la médecine et de donner des cours privés de chimie, probablement très suivis. Il aurait alors rencontré Théophraste Renaudot et Campanella.

Il entreprend la publication d'ouvrages de chimie et de philosophie chimique. Les deux premiers, Paradoxes (1635) sur la minéralogie et Nouvelle Lumière philosophique (1641) sur la théorie des cinq éléments, sont publiés de son vivant alors que le Cours de chimie de 1646, probablement publié après sa mort, aurait été établi à partir de manuscrits anciens non publiés.

L'affaire des Placards (1624)

Les événements

Au , les savants commencèrent à s'apercevoir que le développement des sciences se heurtait à la doctrine aristotélicienne, telle qu'elle s'était trouvée enfermée dans le carcan de la théologie chrétienne, au sein des universités du Moyen Âge. Les Péripatéticiens y enseignaient qu'Aristote avait découvert et révélé la vérité, et que le travail philosophique consistait dorénavant à commenter et à expliciter ses thèses. Dans le même temps, le physicien Galilée, par des observations et expériences précises, établit les principes qui rendent compte du mouvement des corps et obligent en conséquence à renoncer à la physique des péripatéticiens. En médecine, la rupture avec Aristote et le galénisme fut plus lente et difficile. Un tournant s'est opéré à la suite des tentatives de Paracelse et de médecins (al)chimistes pour fonder une analyse originale de la matière, complètement étrangère à la conception d'Aristote.

Antoine de Villon (1589-ap.1647), professeur de philosophie à l'Université de Paris, est selon toute vraisemblance, à l'origine du projet de soutenir publiquement des thèses dirigées contre Aristote, Paracelse et les cabalistes. Voulant réfuter la doctrine aristotélicienne des principes et des éléments, par « les moyens de la chimie », il fit appel à Étienne de Clave, connu pour ses compétences en matière de travaux de laboratoire. Le troisième protagoniste, Jean Bitaud, n'est qu'un comparse, élève des cours de chimie d'Étienne de Clave. Ainsi, le philosophe réputé Villon et l'habile chimiste de Clave, « riant de leur propre folie »d'après Avé-Lallemand, cité par Didier Kahn, Alchimie et paracelsisme..., firent deux campagnes d'affichage pour mettre au défi les doctes de réfuter leurs thèses de philosophie naturelle puis dans une dernière affiche (ou placard), le vendredi , ils annoncent qu'ils soutiendront publiquement quatorze thèses, le 24 et dans l'ancien l'hôtel de la Reine Margueriteil occupait dans sa partie centrale l'emplacement actuel du rue de Seine et 5 et 7 quai Malaquais, dans le .

Le président de la cour du Parlement de Paris, une juridiction très prestigieuse, alarmé du contenu polémique des thèses par le recteur de l'université, décida aussitôt de son propre chef d'interdire purement et simplement le débat. Le lendemain, le samedi , une foule très nombreuse se retrouva entassée dans une des salles et dans la cour de l'hôtel, et après une longue attente par une chaleur écrasante, se vit dire par Villon que la soutenance était interdite. Les conférenciers durent se retirer sous les huées et les sifflets de l'assemblée.

Une partie du public était indignée par cette interdiction, car dans la salle se trouvaient quelques personnes capables de contredire les orateurs. L'intervention des autorités laissait donc entendre que Villon serait probablement sorti victorieux du débat.

La Faculté de Théologie prit alors le relais. Elle présenta au Parlement une requête pour que Villon, Bitaud et de Clave soient assignés à comparaître devant la Cour puis le , elle se réunit pour rédiger la censure des thèses. Villon soupçonnant le danger s'enfuit, mais Étienne de Clave resta et fut arrêté. Les thèses furent jugées (Paris, Arch. Nat., MM251, fol129r). Étienne de Clave et ses associés furent bannis de la capitale et il leur fut interdit d'enseigner la philosophie dans tous les lieux de son ressort. Après cette condamnation, il rejoignit avec son frère, en Italie, le cercle des amis du libertin érudit Gabriel Naudé.

Cette affaire allait servir d'avertissement pour tous ceux qui voudraient professer d'autres philosophies que celle de la Faculté. Descartes qui entendait pouvoir réfléchir librement, choisit quatre ans plus tard, en 1628, de s'installer en Hollande pour jouir de la tranquillité. écrit-il à Jean-Louis Guez de Balzac en 1631, cf lettre à Jean-Louis G. dit Balzac. Dans ses travaux, Règles pour la direction de l'esprit (1628-1629), puis dans le Discours de la méthode (1637), il affirme haut et fort sa rupture avec la tradition scolastique.

Les thèses de Villon et de Clave annoncent le retournement complet qui allait s'opérer au . Les cours de chimie allaient devenir de plus en plus populaires et un siècle plus tard les grandes figures des Lumières comme Rousseau et Diderot, Condorcet, Turgot et Malesherbes allaient se presser aux cours de chimie de Rouelle.

La réception des thèses L'ampleur du projet d'Antoine de Villon et d'Étienne de Clave est impressionnante. Didier Kahn (2007) la résume en quelques formules percutantes: .

Ils proposent de remplacer la théorie des Quatre éléments d'Aristote, par la doctrine des cinq principes et la théorie atomique de la matière. La traduction du texte latin des thèses a été publiée par Didier Kahn (2007).

Les cinq principes

{| style="border:1px solid #7ba05b;" cellspacing="2" cellpadding="2" align="center"

| Le mixte est composé de cinq corps simples ou elemens, existans en luy actuellement & formellement, à sçavoir de Terre, d'eau, de sel, de souphre ou huile & de Mercure ou esprit acide: qu'on peut estimer les vrais & seuls principes naturels ; comme ceux qui ne sont faicts ny d'eux-mêmes, ny d'autres choses, mais desquels sont faits tous les composez naturels

Dans ses ouvrages ultérieurs, de Clave poursuivra sa réflexion et argumentera précisément sur les raisons qui l'ont fait abandonner le feu et lair parmi les éléments d'Aristote et garder l' eau et la terre à côté des trois principes de Paracelse (sel, soufre, mercure). Dans la décennie précédente, Jean Béguin dans sa tentative de concilier Aristote et Paracelse, avait gardé les Quatre éléments et la Tria prima paracelsienne.

Dans le Cours de chimie (1646), il développera sa théorie des corps simples en une conception que Hélène Metzger qualifie de si .

L'atomisme

La quatorzième thèse indique qu'il faut substituer l'atomisme à l'hylémorphisme d'Aristote:

{| style="border:1px solid #7ba05b;" cellspacing="2" cellpadding="2" align="center"

| Pour toutes ces choses, il est très manifeste que ces deux dits des Anciens, Toutes choses sont en toutes choses, & Toutes choses sont composées d'atomes ou indivisibles, ont esté ignoramment ou plustost malicieusement bafouées par Aristote. Et parce que l'un et l'autre est conforme à la raison, à la vraye philosophie, & à l'anatomie des corps, nous les défendons obstinément,& soustenons fermement

À quoi la censure de la Faculté rétorque .