Le siège de Lyon est l'encerclement, le bombardement et la prise de Lyon par les forces de la Convention nationale, du au , pendant la Révolution française. Il constitue la phase militaire du soulèvement de Lyon contre la Convention nationale, traditionnellement rattaché aux Insurrections fédéralistes, mais dont le caractère fédéraliste, girondin ou royaliste est discuté par l'historiographie. La ville, défendue par les autorités insurgées et les troupes réunies autour de Louis François Perrin de Précy, capitule après près de deux mois d'encerclement et de combats autour de ses positions extérieures.
Le siège est l'issue militaire d'une crise lyonnaise plus ancienne. Celle-ci se déroule dans une ville de commerce et de soierie, socialement hiérarchisée, politiquement divisée et fragilisée par la crise économique. Elle mêle tensions autour du travail et des subsistances, conflits de sections, lutte entre jacobins et modérés, opposition autour de Joseph Chalier, rejet de l'intervention des représentants en mission et refus des décrets votés après les journées du 31 mai et du 2 juin 1793. Les autorités lyonnaises continuent majoritairement à se réclamer de la République, tandis que la Convention voit de plus en plus Lyon comme une ville passée à la contre-révolution.
L'opération menée contre Lyon combine encerclement, guerre d'usure, artillerie et progression par les faubourgs et les hauteurs qui contrôlent les accès à la ville. Les bombardements frappent surtout la presqu'île et font plusieurs dizaines de morts civils. La prise de Lyon est suivie d'une sévère répression politique et judiciaire : la Convention rebaptise la ville Ville-Affranchie ou Commune-Affranchie, ordonne des destructions surtout symboliques et fait exécuter près de condamnés. Le siège, les mitraillades des Brotteaux et la formule « Lyon n'est plus » marquent durablement la mémoire politique lyonnaise.
Origines
Lyon, devenue en 1790 le chef-lieu du département de Rhône-et-Loire, connaît dès la fin de l'Ancien Régime puis pendant les premières années de la Révolution française une forte conflictualité sociale, religieuse et politique. Grande ville de commerce et de soierie, elle est fragilisée par les crises économiques, les tensions autour des subsistances et les divisions entre autorités municipales, départementales et populaires.
Les travaux de Maurice Garden soulignent le paradoxe d'une ville très peuplée et économiquement active, mais politiquement faible dans les institutions de l'Ancien Régime. La Fabrique de soie donne à Lyon une forte identité ouvrière et marchande, sans effacer la domination des négociants et des marchands-fabricants sur les ouvriers en soie. Cette structure sociale explique une partie des tensions de la période révolutionnaire, mais elle ne suffit pas à identifier mécaniquement un camp populaire et un camp bourgeois pendant la crise de 1793.
La politisation locale passe largement par les clubs et les sections révolutionnaires, c'est-à-dire les assemblées politiques de quartier, dont le rôle devient croissant dans la vie publique lyonnaise ; on compte jusqu'à 32 clubs de section.
Dans ce contexte s'affirme à Lyon un courant jacobin actif, favorable à une politique plus centralisatrice, plus répressive à l'égard des suspects et à une plus forte intervention des autorités sur l'approvisionnement, les prix des denrées et la répression des accapareurs. Figure majeure de ce camp, Joseph Chalier soutient les revendications des sans-culottes et popularise un discours dénonçant les riches, les accapareurs et les modérés. Il ne représente cependant pas à lui seul l'ensemble du mouvement populaire lyonnais, où interviennent aussi des juges, des militants de section et des administrateurs locaux. L'historiographie le rapproche souvent de Jean-Paul Marat en raison de la violence de sa rhétorique politique et de sa dénonciation des ennemis supposés de la Révolution.
Les élections municipales de 1792 et de 1793 sont particulièrement mouvementées. Entre et , les partisans de Chalier, souvent désignés sous le nom de Chaliers, exercent le pouvoir municipal pendant environ 80 jours. Leur politique accentue les tensions avec le département, les modérés et une partie des sections, où se cristallise une opposition de plus en plus hostile au Tribunal révolutionnaire et à l'armée révolutionnaire. Le , une coalition d'anciens patriotes modérés, de sectionnaires et d'adversaires des jacobins, dont la base sociale dépasse le seul milieu des notables et ne se confond pas avec un simple parti royaliste, renverse la municipalité jacobine. Lyon est alors rangée parmi les Insurrections fédéralistes, bien que plusieurs historiens soulignent le caractère imprécis de ce terme pour le cas lyonnais.
La crise lyonnaise s'inscrit dans une géographie politique plus large, marquée en 1793 par les soulèvements ou résistances de plusieurs villes du Sud-Est. Les travaux de Nicolas Soulas sur le couloir rhodanien montrent cependant que ces mouvements ne forment pas un bloc homogène : entre Lyon, Marseille, Nîmes, la vallée du Rhône et les départements voisins, les attitudes vont de l'engagement armé au modérantisme, à l'hésitation ou au reflux rapide.
Après ce basculement, le conflit avec la Convention s'aggrave rapidement. Les autorités lyonnaises refusent de reconnaître les pouvoirs de certains représentants en mission, puis les décrets votés après le ; elles créent une Commission populaire extraordinaire et organisent une force armée départementale. Elles espèrent aussi s'inscrire dans une coalition plus large de départements hostiles à la Montagne, mais cet espoir s'effondre rapidement et contribue à isoler Lyon. Biard décrit cette évolution comme un « double jeu de miroirs déformants » : la Convention voit de plus en plus Lyon comme une ville contre-révolutionnaire, tandis que les autorités lyonnaises décrivent Paris comme dominé par une minorité d'« anarchistes ». Les décrets de la Convention nationale des et déclarent Lyon en état de rébellion et autorisent l'envoi d'une force suffisante pour soumettre la ville insurgée. L'Armée des Alpes, l'une des armées de la République chargées de défendre la frontière sud-est, reçoit alors cette mission. Joseph Chalier est condamné à mort le par le tribunal criminel du département de Rhône-et-Loire et exécuté le , ce qui contribue encore à durcir le conflit.
Forces en présence et dispositif vignette|Plan représentant les positions des troupes révolutionnaires attaquant Lyon. ADRML
Le , des représentants de l'armée des Alpes approuvent publiquement les mesures prises par la Convention nationale contre Lyon. Le , les autorités lyonnaises reçoivent des sommations ; le , les troupes républicaines commencent à encercler la ville ; les premiers tirs entre assiégeants et insurgés sont signalés le à la Croix-Rousse.
Les forces de la Convention sont formées de contingents prélevés sur l'armée des Alpes et de gardes nationaux levés dans plusieurs départements voisins. Elles représentent au total environ , contre moins de du côté lyonnaisRoger Dupuy, La République jacobine: Terreur, guerre et gouvernement révolutionnaire, 1792-1794, de la Nouvelle histoire de la France contemporaine, Le Seuil, coll. Points Histoire, 2005, .. Biard invite cependant à distinguer ces ordres de grandeur des effectifs réellement présents selon les moments du siège, les renforts requis n'arrivant pas tous au front et certaines estimations anciennes exagérant fortement le nombre des assiégeants. Dans cet ensemble, plusieurs auteurs distinguent une « armée du camp devant Lyon », forte d'environ sous les ordres de Kellermann, à laquelle s'ajoutent environ et réquisitionnaires venus notamment de l'Allier, du Puy-de-Dôme, de Saône-et-Loire, de l'Ardèche et de l'IsèreJean-René Suratteau, « Lyon (Ville-Affranchie/Commune-Affranchie) », dans Albert Soboul (dir.), Dictionnaire historique de la Révolution française, Paris, PUF, 1989 (rééd. Quadrige, 2005, )..
Après une offensive sardo-piémontaise en Savoie qui retarde Kellermann, les colonnes républicaines convergent vers Lyon à partir du . Albitte et Laporte s'installent à La Guillotière, Dubois-Crancé et Gauthier prennent position à La Pape, tandis que Reverchon et Javogues approchent par l'ouest. Au fil du siège, le dispositif républicain se répartit autour de la ville : à l'ouest et au sud-ouest opèrent notamment les colonnes de Javogues, de Reverchon, puis celles réunies par Couthon, Châteauneuf-Randon et Maignet ; au nord se trouvent les troupes de Dubois-Crancé et de Gauthier ; à l'est celles de Laporte ; au sud-est celles de Doppet, arrivées de Savoie en septembre. Le , le département de Rhône-et-Loire est scindé en Rhône et Loire, puis, le , Couthon, Châteauneuf-Randon et Maignet sont adjoints aux représentants déjà présents.
En face, les défenseurs de Lyon, commandés par d'anciens officiers de l'armée royale, souvent nobles, comme Précy, tiennent encore les redoutes qui couvrent les accès à la ville. Les travaux dirigés par le colonel de Chenelette renforcent la défense par des postes avancés, des maisons crénelées, des batteries et des retranchements à la Croix-Rousse, à Sainte-Foy, à Fourvière, autour des ponts et sur les quais du Rhône. La stratégie lyonnaise reste surtout défensive, tandis que Kellermann et les représentants en mission privilégient une guerre d'usure, faite d'escarmouches, de bombardements et de resserrement progressif de l'encerclement plutôt qu'un assaut frontal immédiat.
Le siège est aussi un moment de mobilisation et de peur collective. Les défenseurs lyonnais ne forment pas un bloc politique homogène : les cadres militaires comptent des royalistes et des nobles, mais beaucoup d'acteurs de la résistance continuent à se présenter comme républicains. Edmonds souligne le rôle des rumeurs, de la crainte du pillage, de l'attente d'aides extérieures et de l'isolement croissant de la ville face aux campagnes environnantes.
Composition de l'armée de siège Les états militaires publiés par Léonce Krebs montrent que l'armée de siège n'est pas un corps homogène. Elle combine des détachements de l'armée des Alpes, des bataillons de volontaires, de la garde nationale, de la cavalerie, de l'artillerie, des pionniers et quelques éléments de gendarmerie. Ces documents sont surtout utiles pour comprendre la montée en puissance progressive du dispositif autour de Lyon, depuis une formation initiale encore limitée jusqu'à l'encerclement presque complet de la fin septembre.