vignette|Caricature de l'humoriste Stephen Colbert, auteur en 2005 du concept de « truthiness », illustrant un état d'esprit émergeant alors aux États-Unis, à la suite de la montée en puissance des théories du complot.
Les expressions « ère post-vérité ». et, plus rarement, « ère post-factuelle »...., sont utilisées pour décrire l'évolution des interactions entre la politique et les médias au , du fait de la montée en puissance de l'usage social d'internet, notamment de la blogosphère et des médias sociaux. Apparus aux États-Unis en 2004 et utilisés depuis de façon équivalente, ces néologismes désignent plus particulièrement une culture politique dans laquelle les leaders politiques orientent les débats vers l'émotion en usant abondamment d'éléments de langage et en ignorant, consciemment ou non, les faits ainsi que la nécessité d'y soumettre leur argumentation, ceci à des fins électoralesLe journal The Times indique que l'expression « post-vérité » apparaît en fait dès 1992, dans un essai du dramaturge Steve Tesich paru dans la revue américaine The Nation. « Post-truth » : le mot de l’année choisi par le Dictionnaire d'Oxford, Le mot juste en anglais, 17 novembre 2016..
Contexte historique
Dans le judaïsme et le christianisme, se développe une conception dualiste de l'existence, où l'on oppose frontalement « la réalité » à « la vérité ». La première fait référence à l'existence (le monde dans lequel, concrètement, évoluent les êtres et qui est identifié par la Bible à celui de la Chute). La seconde relève exclusivement de Dieu : seul le Christ, par le mystère de l'incarnation et celui de la résurrection, est à même d'opérer la jonction entre les deux
Au fil de l'évolution du christianisme, notamment sous l'influence du thomisme et du franciscanisme, cette différenciation va s'expliciter en termes philosophiques : la réalité est alors considérée comme d'ordre ontologique (que l'on peut approcher par la raison) tandis que la vérité est une catégorie gnoséologique. Cette dernière concerne la volonté de Dieu et n'est abordable que par l'expérience de la foi. En résumé : les choses sont réelles ou non tandis que ce que l'on en dit est vrai ou faux, (plus précisément : conforme ou non à la volonté de Dieu). Au , Thomas d'Aquin est connu pour avoir formulé l'idée qu'il est possible de concilier la foi et la raison à la condition de ne pas les mettre sur le même plan mais de les faire « cohabiter » de façon dialectique.
Mais ce rapport dialectique est ébranlé à la fin du Moyen Âge du fait de la sécularisation qui gagne l'ensemble de l'Occident, marqué par l'éclosion des philosophies humanistes. À travers l'idéologie du progrès, les humains s'approprient progressivement des capacités que, jusqu'alors, ils attribuaient à Dieu, en premier lieu la connaissance de l'Univers. On peut alors résumer ainsi cette mutation : la raison s'oppose à la foi puis, dans les mentalités, la science se substitue à la religion en tant qu'instance d'autorité ; ce qui concernait la foi relève désormais de la logique, du langage et de la connaissance. Ce que l'on considère comme « vrai » ou « faux » ne relève plus de la volonté de Dieu mais de ce qui, dans l'intellect, est « conforme à la réalité ».
Le rapport des humains à la réalité (la nature, les faits…) se retrouve alors sensiblement modifié. C'est ainsi qu'au , sous l'influence du progrès scientifique, plusieurs intellectuels, notamment Descartes, estiment qu'il est légitime que les humains s'éprouvent « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Et au , portés par la philosophie des Lumières et par le biais cette fois du progrès technique et de la révolution industrielle, les humains façonnent effectivement la nature, se posant en démiurges et banalisant l'athéisme : « Dieu est mort », proclame Nietzsche à la fin du .
À nouveau un siècle plus tard, les philosophes post-modernes et post-structuralistes se montrent plus radicaux encore, ils affirment qu'il est illusoire de croire en une vérité, notamment en une explication englobante et surplombante de l'histoire. À la même époque, et de façon analogue, la montée en puissance de l'individualisme est telle que s'impose dans l'opinion l'idée selon laquelle « chacun détient sa vérité ».
vignette|En 1967, Guy Debord estime qu'en laissant libre cours à l'idéologie capitaliste, l'humanité s'est engagée dans un processus qui rabaisse le réel au rang de « spectacle ».Couverture de son livre, La Société du Spectacle.
Au , l'idéologie capitaliste gagne toute la planète. Et, bien avant la dislocation de l'URSS, le philosophe Guy Debord avance qu'en avalisant le capitalisme, les humains en viennent à « fétichiser les marchandises », si bien que la société n'est plus alors qu'une fiction, le « spectacle » d'un fantasme collectif. Dès les premières pages de son livre, La Société du Spectacle, il cite ces mots du philosophe allemand Ludwig Feuerbach :
Le progrès technique poursuit sa lancée : la démocratisation de l'électricité et de l'automobile, la généralisation du confort ménager, puis de la télévision, des médias et enfin d'internet (pour ne citer que ces exemples) bénéficient d'un accueil enthousiaste. Certes, durant les années 1960, la société de consommation est l'objet d'étude de différents sociologuesCitons Jean Baudrillard, Le Système des objets, 1968. mais seuls de rares intellectuels critiquent en profondeur l'idée qu'« on n'arrête pas le progrès ». L'essor des nouvelles technologies brouille davantage les limites entre « réalité » et « vérité ». À partir des années 1980, la dématérialisation de l'argent et la prolifération des transactions financières par voie électronique promeuvent la nouvelle économie au détriment de la précédente, rabaissée au rang d'« économie… réelle ». De même, les appareillages de réalité virtuelle rendent toujours plus insignifiante (non pertinente d'un point de vue intellectuel) l'idée même de vérité.
Selon Jacques Ellul, auteur de nombreux ouvrages sur la question du progrès, la prolifération des images (notamment par le biais des écrans) et plus généralement le recours à toutes sortes de techniques sont tels que les humains sont de moins en moins ouverts à la parole contradictoire, ce qui a pour conséquences de désamorcer l'esprit critique et de discréditer la notion même de vérité :
Ce qui conduit Ellul à conclure que .
Alors qu'au fil du siècle l'évolution de l'humanité avait été marquée par l'importance croissante accordée à la politique en regard de la religionRaymond Aron qualifie les systèmes totalitaires (fascisme, nazisme, communisme…) de « religions séculières ». et la croyance en une relative objectivité des médias, un renversement radical de tendance s'opère durant la dernière décennie.
Ainsi, l'émergence du concept post-vérité, au tout début du , correspond à l'apparition de deux facteurs : le moment où les humains, de plus en plus nombreux à utiliser internet, ne sont plus seulement des consommateurs de médias mais aussi des producteurs (blogs, partages sur les réseaux sociaux, émissions de messages divers et nombreux depuis les smartphones…) ; ceci sans devoir être nécessairement soumis à des règles déontologiques, comme le sont les journalistes ; la perte de crédibilité du personnel politique, qui est de plus en plus brocardé, voire dénigré (concept de politique spectacle). Ces deux facteurs sont liés car c'est à partir du moment où les technologies confèrent aux humains des capacités nouvelles et accrues qu'ils accordent de moins en moins de pouvoir à leurs dirigeants ainsi qu'aux médias traditionnels. Les conditions sont alors réunies pour que la théorie du complot se développe sans véritable contre-pouvoir, caractéristique première de l'ère post-vérité.
Fin du vignette|Devise des États-Unis, la formule « In God We Trust » traduit le caractère religieux non seulement de la vie politique de ce pays mais du type d'économie que celui-ci promeut à travers le monde. L'expression « post-vérité » est récente et d'origine américaine. Dans son livre Au pays des merveilles. Comment l'Amérique s'est détraquée : d'histoire, publié en 2017Patrice Leroux, Déclin du rationalisme aux États-Unis, Blogspot, 29 août 2017., le romancier américain affirme que, dès la naissance de leur pays, les Américains ont fait de celui-ci un mythe et que, depuis, leur rapport à la politique est pour une bonne partie irrationnel car teinté de religiosité : Cité dans Rémi Sussan, Aux origines de la post-vérité (1/2) : du Mayflower à Donald Trump, Internet Actu, 16 janvier 2018..
Le concept post-Truth fait son apparition à la fin du , mais pas encore l'expression. En 1986, le philosophe américain Harry Frankfurt publie un article intitulé « De l'art de dire des conneries », dans lequel il établit un degré de parenté entre le mensonge (lie) et la connerie ou le baratin (bullshit), mais aussi une distinction entre les deux termes : alors qu'un menteur fait délibérément des déclarations fausses, le second ne se réfère même pas à la vérité, n'en tient aucun compte. Et alors que le premier a besoin de connaître la vérité pour mieux la cacher à l'interlocuteur, le second, n'étant intéressé que par ses propres objectifs, ne s'y intéresse absolument pas. Frankfurt conclut : ..
2001-2003 Au tout début du , toujours aux États-Unis, deux événements vont marquer l'opinion, alimentant considérablement la théorie du complot et contribuant à faire émerger l'expression « post-vérité ». vignette|gauche|Manifestation du en à Los Angeles. La banderole dit que le immeuble du World Trade Center n'a pas explosé tout seul. En 2002, soit quelques mois après les attentats du 11 septembre 2001, se constitue le 9/11 Truth Movement (Mouvement pour la Vérité du 11 septembre) réunissant des milliers de personnes qui, après avoir échangé un très grand nombre de messages sur internet, doutent des versions qu'en donnent le président G.W. Bush et les médias. Plus la presse qualifie ces positions d'incohérentes« Scepticisme ou occultisme ? Le complot du 11-Septembre n’aura pas lieu » - Le Monde diplomatique, décembre 2006.« Comment faire son beurre avec les rumeurs » - Le Canard enchaîné, 3 avril 2002 (sur le site prevensectes.me)., plus ce mouvement se développe par effet de réactance. Le , dans l'hémicycle de l'ONU, le Secrétaire d'État Colin Powell brandit un flacon censé être « la preuve » que les Irakiens fabriquent des armes de destruction massive. Ainsi, alors que l'administration Bush n'a pas encore identifié les commanditaires des attentats, elle désigne l'Irak comme principal responsable et, sur la base d'arguments qui se révéleront par la suite infondés, elle engage la communauté internationale à rejoindre les États-Unis dans la guerre.
Le premier événement révèle un mouvement massif de suspicion à l'encontre d'un Président des États-Unis, censé mentir à son peuple, et des médias censés le soutenir dans son mensonge. Le second est un authentique mensonge, cette fois émanant de son Secrétaire d'État ; mensonge qui sera par la suite reconnu mais jamais sanctionné : ni aux États-Unis, ni par la communauté internationale (en , Colin Powell exprimera simplement son « amertume » à propos de sa présentation du dossier irakien devant l’ONU : interrogé sur ABC, il affirmera avoir été abusé par ses services et conviendra alors que cela a ruiné sa carrière politique.).