Louis Massignon, né le à Nogent-sur-Marne et mort le à SuresnesActe de naissance à Nogent-sur-Marne, , vues 110-111/227, avec mentions marginales du mariage à Saint-Gilles (Bruxelles) en 1914 et du décès à Suresnes en 1962., est un universitaire et islamologue catholique français.
Professeur au Collège de France de 1926 à 1954, il a contribué à une meilleure connaissance de l’islam sur le plan académique, tout en prônant sur le plan spirituel la nécessité de la réconciliation des « religions abrahamiques ». Il est en cela un précurseur du dialogue interreligieux.
Parfois controversé, Louis Massignon est une figure complexe à saisir, alliant plusieurs domaines de compétence (scientifique, politique, spirituelle), imbriquées les unes aux autres.
Biographie Enfance et famille Descendant d’une famille originaire du pays de Bray (Forges-les-Eaux), son père, Ferdinand Massignon, est mieux connu sous son nom d'artiste Pierre Roche : sculpteur et graveur, il fait partie du courant art nouveau et symboliste, sans négliger la veine régionaliste bretonne, région où il bâtit et décore une maison, près de Pordic (Côtes d’Armor), lieu de villégiature familiale. Il épouse Marie Hovyn, issue d’une famille de tisserands du nord de la France. De leur union naît Louis. Sa mère est une chrétienne pratiquante ; son père est incroyant, et rationaliste, mais il est proche des milieux d'avant-garde, et d'amis chrétiens convertis comme Charles-Marie Dulac ou Joris-Karl Huysmans. Louis est le fruit d'un couple mais aussi d'un siècle, celui de la Troisième République, où s'affrontent esprit clérical et esprit laïc.. Très jeune, il est tiraillé entre ces deux aspirations incarnées par ses parents. Son œuvre participe entièrement de ces deux postulationsLouis Massignon, Écrits mémorables, sous la direction de Christian Jambet, avec F. Angelier, F. L’Yvonnet et Souâd Ayada (2 vol.), Bouquins Laffont, 2009 / Repères biographiques, T.I, p. XXIX.
Études, jeunesse et incroyance À Paris, il suit d'abord ses études au lycée Montaigne. En 1896, âgé de treize ans, il entre au lycée Louis-le-Grand et se lie d’amitié avec le futur sinologue Henri Maspero, fils de l’égyptologue Gaston Maspero. Tous deux se passionnent pour les sciences, la botanique, la linguistique, l’ethnologie et les expéditions coloniales. Encouragé par son père, Louis Massignon voyage seul en 1898, en Autriche et en Allemagne, puis en Italie avec ses parents en 1899. Progressivement, il bascule dans l'incroyance.
En 1900, il est titulaire d’un baccalauréat de philosophie, puis de mathématiques l’année suivante. Le , sur le conseil de son père, il rencontre l'écrivain catholique Joris-Karl Huysmans à Ligugé. Cette entrevue qui dure six heures marquera plus tard sa spiritualité.
Après avoir passé sa licence ès lettres en 1902, il consacre son diplôme d'études supérieures d’histoire et de géographie au voyageur et géographe du Hassan al-Wazzan, alias Léon l'Africain, musulman converti au catholicisme, avec comme mémoire le Tableau géographique du Maroc dans les quinze premières années du d'après Léon l'Africain.
En 1902 et 1903, il fait son service militaire durant lequel il se lie d’amitié notamment avec Jean-Richard Bloch, Roger Martin du Gard ou André SiegfriedLouis Massignon, « L’amitié de Jean-Richard Bloch », Opera Minora, Textes recueillis, classés et présentés par Youakim Moubarac, Presses Universitaires de France, 1969, ( éd. 1963), Tome III, p. 545-555. Publié aussi dans le Bulletin de l'Association des Amis de Louis Massignon, , 1999, p. 11-12.
Découverte de l'Orient et de l'islam Dès 1901, il entreprend un premier voyage à Alger. En 1904, il se lance au Maroc dans une expédition entre Tanger et Fès, avec le sculpteur Pierre Sainte, ami de son père, pour confronter sur place les observations recueillies dans son mémoire sur Léon l'Africain. L'intérêt qui le pousse vers le monde musulman se mue en passion et il se jure alors d’apprendre l’arabe.
Plongé dans l'étude du Maroc, il transmet ses travaux via Henry de Castries et le futur maréchal Lyautey à Charles de Foucauld, dont il a beaucoup apprécié l'ouvrage Reconnaissance au Maroc (1888). Ce dernier lui répond qu'il prie pour lui, mais, à ce moment-là, le jeune Massignon ne réagit pas.
En 1906, il sort diplômé d’arabe littéraire et vulgaire à l’École des langues orientales vivantes, tout en suivant les cours d’Hartwig Derenbourg à l’École pratique des hautes études et d’Alfred Le Chatelier au Collège de France. L'année suivante, il est nommé à l'Institut français d'archéologie orientale au Caire. Il rencontre un jeune aristocrate espagnol converti à l’islam : Luis de Cuadra. C’est lui qui lui fait découvrir le saint musulman Mansur al-Hallaj. Tous deux vont aussi entretenir une liaison amoureuse. Cette expérience de l’homosexualité n’est plus taboue. Massignon dit en souffrir et ne veut pas rester en Égypte. Fin 1907, il est envoyé en mission archéologique en Mésopotamie. À Bagdad, il délaisse le milieu consulaire et s’installe dans un quartier musulman, bénéficiant de l’hospitalité de deux notables lettrés de la famille Alusi. Avec leur aide, il commence ses recherches sur Mansur al-Hallaj, soufi crucifié à Bagdad en 922, à qui il va consacrer sa thèse.
La conversion en 1908 Fin , il dirige une expédition pour explorer la forteresse sassanide d’Al-Okheïdir. Début mai, il est arrêté à Kût el-’Amâra par les autorités ottomanes. La région est en proie à la prochaine révolution des Jeunes-Turcs et le Français est considéré comme un potentiel espion. Il est forcé de rentrer à Bagdad sur un bateau remontant le Tigre. Bien que toute la lumière ne soit pas faite sur les événements, il se croit condamné à mort et tente vainement de se suicider. Il vit alors une expérience mystique, la Visitation de l’Étranger, qui marque son retour à Dieu et au christianisme.
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Hospitalisé à Bagdad, il est donné pour mort mais il s’en sort et décide de rentrer en France par Alep puis Beyrouth. En route, il éprouve d’autres expériences mystiques.
Cette conversion au contact de l’islam s’inscrit dans le contexte plus large du renouveau catholique qui, en France, voit un nombre important de jeunes gens se convertir. On les appelle les « convertis de la Belle Époque ». Massignon va d'ailleurs rencontrer d’autres convertis, tels Paul Claudel, Jacques Maritain, ainsi que Charles de Foucauld qui a une influence décisive sur le cours de sa vie et devient l'un de ses maîtres spirituels.
En 1914, il épouse sa cousine, Marcelle Dansaert et s’installe à Paris, 21 rue Monsieur. Ils auront trois enfants : Yves (1915-1935), Daniel (physicien, 1919-2000) et Geneviève (ethnolinguiste, 1921-1966)Fonds Geneviève Massignon à la BNF dont Paul Claudel est le parrain.
Première Guerre mondiale Mobilisé en 1914, il intègre le service de presse du ministère des Affaires étrangères, bientôt replié à Bordeaux, où il côtoie entre autres Paul Morand et Jean Giraudoux. Il est ensuite affecté au de zouaves à Saint-Denis, avant de rejoindre le front d’Orient dans les Dardanelles. Sur le conseil de Foucauld, il demande à quitter l’état-major pour passer dans la troupe et endure les combats dans les tranchées de Macédoine. Décoré de la croix de guerre, il rentre à Paris. Envoyé en Égypte comme assistant de François Georges-Picot pour la mise en œuvre des accords Sykes-Picot, il découvre les arcanes diplomatiques et rencontre T. E. Lawrence (et devient l'ami de Mark Sykes, dont il rédige un éloge, en anglais, après sa mort.)D'après Henry Laurens, cours au Collège de France sur la réorganisation du Moyen-Orient consécutive à la Première Guerre mondiale (Conf. 7/12). Diffusé par FC le . Ce texte est publié dans les : Opera minora. Textes recueillis, classés et présentés avec une bibliographie, Beyrouth, 1963.. Bien que rivaux, ils entrent ensemble le 7 dans Jérusalem abandonnée par les Ottomans, derrière le général Edmund Allenby.
Entre-deux-guerres vignette|Académie de langue arabe du Caire, janvier 1934. Autour des années 1920, il poursuit son rôle diplomatique, chargé par Georges Clemenceau de négocier les relations avec l'émir Fayçal qui rêve d’un royaume panarabe.. Puis il reprend ses activités universitaires et enseigne au Collège de France, continuant d’effectuer des missions pour le Quai d’Orsay, ou bien une enquête sur les corporations au Maroc pour le maréchal Lyautey. Sa vie académique devient plus intense, mais cela ne l’empêche pas de maintenir sa vie spirituelle. En 1926, il participe à l’inauguration de la mosquée de Paris, en présence de Gaston Doumergue, du sultan marocain Moulay Youssef (père de Mohammed V), du Bey de Tunis et du cheikh Ahmad al-Alawi. L'année suivante, il participe activement à la création de l'Association des anciens élèves et amis de l'École des langues orientales (AAEALO) en participant à la réunion préparatoire puis à l'assemblée générale constitutive du . La même année, il est nommé à la Commission interministérielle des Affaires musulmanes pour le centenaire de l’Algérie. Au cours des années 1930, il remet sa vie spirituelle en avant, notamment après la perte de son fils aîné, Yves, en 1935.
Seconde Guerre mondiale Capitaine de réserve, il devient chef de bataillon d’infanterie coloniale dans l’entre-deux-guerres. Mobilisé à sa demande en 1939, il accompagne le général Weygand en mission en Orient. Lors de la grande débâcle, il se replie vers le sud-ouest en pensant rallier Alger, mais Weygand s’y oppose. L’armistice signé, il est démobilisé et rejoint Paris où il reprend ses activités de recherche et d’enseignement, sous l’occupation. Le régime de Vichy suspend son traitement de professeur car il refuse de prêter serment au maréchal Pétain. Il n’est pas un résistant, mais il est proche de Germaine Tillion et Claude Bourdet, membres du groupe du musée de l'Homme qu’il essaiera en vain de faire libérer.
1945-1962 thumb|redresse|Tombe de Louis Massignon au cimetière de Pordic (carré E). Après-guerre, le général de Gaulle l’envoie en mission, d’Égypte jusqu’en Inde pour rétablir les relations culturelles de la France en Orient. Il bénéficiera dès lors d’un passeport diplomatique. Il bascule progressivement en faveur des décolonisations et devient un intellectuel catholique engagé, prenant position pour de multiples causes (voir infra). Il est l'une des figures des libéraux du Maroc qui font entendre leur voix dans le quotidien Maroc-Presse, malgré les intimidations des policiers regroupés dans La Main rouge, émanation et paravent du SDECE.
Sur cette période, l’imbrication entre vie savante, vie spirituelle et engagements politiques est centrale. En 1954-1955, il fonde le pèlerinage islamo-chrétien des Sept Dormants au Vieux-Marché en Bretagne afin de favoriser « une paix sereine » en pleine guerre d'Algérie.
Massignon enseigne à l'Institut d'études politiques de Paris, dispensant un cours sur l'islam. Il fait partie des quelques enseignants de Sciences Po qui, après la guerre, donnent des cours sur les études religieuses, avec Gabriel Le Bras et André Latreille.
Louis Massignon meurt la nuit du . Le caveau familial est situé dans le cimetière de Pordic (carré E), dans les Côtes-d'Armor.
L'islamologue Rôle dans l’islamologie française vignette|left|180px|Portrait de Louis Massignon, en 1956.