Alias Caracalla est un récit autobiographique, sous forme de mémoires, écrit par le résistant français Daniel Cordier et racontant notamment son « expérience de la guerre au jour le jour »Daniel Cordier (avec la collaboration de Paulin Ismard), De l’Histoire à l’histoire, Gallimard, Paris, 2013, p. 104., puis son expérience dans les services secrets jusqu'en , enfin sa vie tournée vers l'art contemporain, en tant que collectionneur et galeriste.

Ce récit est découpé en trois parties d'inégales longueurs. Le premier tome, qui est paru en 2009, est intitulé Alias Caracalla : mémoires, 1940-1943 et compte 944 pages. Le second tome, paru en 2021 (c'est-à-dire quelques mois après le décès de Cordier) et intitulé La victoire en pleurant : Alias Caracalla 1943-1946, compte 323 pages et est introduit par une préface de l'historienne Bénédicte Vergez-Chaignon. Le troisième tome, qui est paru en 2024 et compte 368 pages, est intitulé Amateur d'art : Alias Caracalla 1946-1977 ; Bénédicte Vergez-Chaignon en a établi l'édition sur base du manuscrit achevé en , qu'avait laissé Cordier.

Intentions et forme C'est l'historien Jean-Pierre Azéma qui a suggéré à Cordier d'écrire ses mémoires, alors que celui-ci y répugnait en raison, d'une part, de sa méfiance à l'égard de l'acuité des souvenirs et, d'autre part, de son aversion pour la « mise en vedette du rôle de l'auteur » dans tous mémoiresDaniel Cordier (avec la collaboration de Paulin Ismard), De l’Histoire à l’histoire, op. cit., pp. 101-102.. Cordier a néanmoins décidé d'écrire ses mémoires pour trois raisons : premièrement, le désir de compléter son travail historique sur Jean Moulin par son propre témoignage d'acteur, afin d'« éclairer les historiens »Daniel Cordier (avec la collaboration de Paulin Ismard), De l’Histoire à l’histoire, op. cit., pp. 102 à 104 et p. 109. ; deuxièmement, l'ambition de « faire revivre le souvenir de [ses] camarades » et de « rendre justice » à ses jeunes camarades de la France Libre et à ses camarades civils de « l'armée des ombres » (agents de liaison, secrétaires, radios, saboteurs), qui ont tous été des héros dans la « solitude et [le] martyre » et dont les noms sont oubliés (Cordier rappelle ainsi nommément Suzanne Olivier, François Briant, Maurice de Cheveigné, Laure Diebold, Hugues Limonti, Pierre Kaan)Daniel Cordier (avec la collaboration de Paulin Ismard), De l’Histoire à l’histoire, op. cit., pp. 104 à 109 et p. 149. ; troisièmement, l'intention de raconter son évolution morale et politique de l'extrême droite catholique antisémite à la gauche démocratique, une sorte de « confession » ayant pour but la « recherche de la vérité »Daniel Cordier (avec la collaboration de Paulin Ismard), De l’Histoire à l’histoire, op. cit., pp. 109 à 111.. Son parcours est ainsi allé d'historien de la mission Jean Moulin à mémorialiste de sa propre histoire au sein de l'Histoire, d'où le titre de son livre De l’Histoire à l’histoire, publié en 2013Daniel Cordier (avec la collaboration de Paulin Ismard), De l’Histoire à l’histoire, op. cit., cf. notamment pp. 104-105..

La difficulté consistait à inscrire fidèlement des souvenirs dans une chronologie exacte, en faisant en sorte que cette chronologie personnelle rencontre la chronologie de l'Histoire de la France Libre et de la mission de Jean Moulin. Pour ce faire, Cordier ne s'est pas seulement fondé sur sa mémoire, aussi excellente qu'elle ait été : il s'est servi du Journal qu'il a rédigé par intermittence au cours de sa vie, des Mémoires composés par Maurice de Cheveigné et par le capitaine Paul Hucher, ainsi que des documents d'archives relatifs à sa propre mission auprès de MoulinDaniel Cordier (avec la collaboration de Paulin Ismard), De l’Histoire à l’histoire, op. cit., pp. 117 à 120..

La forme du Journal a permis à Cordier de rendre « la fluidité d'une vie de jeune homme » en restituant véritablement l'expérience de « garçons […] entre la fin de l'adolescence et le début de la vie d'homme », le Journal d'André Gide et La Chartreuse de Parme de Stendhal ayant constitué des révélations littéraires pour Cordier dans sa jeunesse et des inspirations ; c'est pourquoi Cordier a finalement choisi de faire ce récit autobiographique sous la forme d'un Journal « réinventé »Daniel Cordier (avec la collaboration de Paulin Ismard), De l’Histoire à l’histoire, op. cit., pp. 111 à 117..

En ce qui concerne le titre dAlias Caracalla, Cordier le donne à ses Mémoires non pas parce que « Caracalla » aurait été l'un de ses pseudonymes de guerre (comme « Alain »), ce qui n'a jamais été le cas, mais parce que son ami Roger Vailland, dans son roman Drôle de jeu publié en 1945, a donné le nom de l'empereur romain Caracalla à un jeune chef de la Résistance gaulliste dont le personnage lui avait été inspiré par Cordier qu'il avait rencontré dans la Résistance : « […] pour taquiner le “patron”, Caracalla, qui, bien qu'admirateur de l'Armée rouge, est loin d'être un révolutionnaire ; on raconte même qu'avant la guerre, il était inscrit à l'Action française. […] Caracalla c'est un des chefs de la délégation gaulliste […]. Il n'a que vingt-trois ans »Roger Vailland, Drôle de jeu, éd. Libretto, Paris, 2009, pp. 13 et 15.. Cordier le confirme d'ailleurs : « En 1943, je fis la connaissance de Roger Vailland […]. Après la libération, il m’offrit Drôle de jeu, récit à peine romancé de notre relation. “J’ai choisi pour votre personnage le pseudonyme de Caracalla. […].” Aujourd’hui […] ce pseudonyme imaginaire a ma préférence sur tous ceux qui me furent attribués dans la Résistance »Alias Caracalla, tome 1, Préambule, Gallimard, 2009..

Résumé du premier tome : 1940-1943 Daniel Cordier compte parmi les tout premiers Français à rejoindre Londres, le , à l'âge de 19 ans. Après 25 mois de formation militaire, puis d'entraînement au BCRA afin d'être envoyé clandestinement en France, il y est parachuté et devient, pendant onze mois, le plus proche collaborateur d'un chef qu'il ne connaît que sous le pseudonyme de Rex (Jean Moulin), sur qui compte le général de Gaulle pour rallier autour de lui la Résistance intérieure..

Jeunesse Cordier raconte sa jeunesse bourgeoise, ses premiers amours et son éducation familiale maurassienne et royaliste : il était Camelot du roi.. À l'armistice de 1940 signé par le maréchal Pétain, il se révolte immédiatement contre la défaite.

Il souhaite mobiliser des jeunes via son réseau d'activisme politique, afin de continuer le combat en Afrique du Nord. Faute de choix et précipité par la possible fermeture des frontières, en juin 1940 il rejoint Londres et les Forces françaises libres du général de Gaulle, par la mer, accompagné d'une dizaine de ceux qu'il a convaincus. Tous n'ont pas pu monter à bord, faute de place sur les bateaux surchargés, ni rejoindre la mer à cause des couvre-feux et des interdictions de rassemblement. Ils n'apprennent que leur destination est Londres qu'une fois en pleine mer.

Londres Il commence son entraînement militaire dans les Forces françaises libres à Camberley, aux côtés de quelques centaines de Français, dont Stéphane Hessel et Raymond Aron.. Les discussions qu'il aura avec eux participent de l'évolution de ses opinions politiques..

Il est recruté par le BCRA et suit un entrainement d'espion : maniement des explosifs, corps à corps, émission et réception radio, filature., puis parachuté près de Montluçon le 26 juillet 1942 pour être opérateur radio clandestin en France occupée.

Parachuté en France Arrivé à Lyon, Cordier, dont le nom de code est Bip.W, est présenté le 30 juillet 1942 à Rex (Jean Moulin), qui est « le représentant du général de Gaulle en France et le chef des agents du BCRA »Daniel Cordier, Alias Caracalla : mémoires, 1940-1943, Gallimard, coll. Folio, Paris, 2011, p. 397., mais dont Cordier ignore s'il s'agit d'un civil ou d'un militaireDaniel Cordier, Alias Caracalla : mémoires, 1940-1943, op. cit., pp. 404-405. ; celui-ci l'invite à dîner dans un petit restaurant le soir-même et, après lui avoir demandé depuis quand il est engagé dans la France libre et l'avoir écouté raconter sa vie, le choisit pour devenir son secrétaire personnel - « Je vous garde avec moi : vous serez mon secrétaire »Daniel Cordier, Alias Caracalla : mémoires, 1940-1943, op. cit., p. 414. -, au lieu d'être le radio de Georges Bidault conformément à sa missionDaniel Cordier, Alias Caracalla : mémoires, 1940-1943, op. cit., p. 415., et sans que Cordier ne sache trop pourquoi.

Au cours de ses onze mois en tant que chef du secrétariat de Moulin, Cordier a l'occasion d'observer sa personnalité de près. Il l'assiste en effectuant des missions de courrier, de dactylographe, de recrutement et en servant de liaison radio avec Londres. Il assiste à la plupart des réunions auxquelles Jean Moulin prend part, avec des diplomates, dignitaires, syndicalistes et militaires français, et les chefs des principaux réseaux de résistance, qui souvent l'ennuient, lui qui rêve de « tuer du Boche »....

Il raconte le quotidien de la Résistance, d'un caractère moins romanesque et plus dangereux que prévu, et les luttes intestines, entre les différents réseaux de résistance, les partis politiques et les syndicats.

Ses idées morales et politiques évoluent au fil de ses expériences et de ses rencontres ; il devient de plus en plus républicain et abandonne peu à peu l'antisémitisme acquis dans son milieu familial et politique d'extrême droite, dont il comprend l'« infamie » le 25 mars 1943 en croisant à Paris un vieillard et un enfant portant l'étoile jaune, ce qui constitue un véritable choc et le remplit de honteDaniel Cordier (avec la collaboration de Paulin Ismard), De l’Histoire à l’histoire, op. cit., pp. 128 à 131..

Résumé du second tome : 1943-1946 Cordier reprend son récit en juin 1943, au moment où il apprend l'arrestation de Rex (Jean Moulin). Il raconte la poursuite de sa mission en France, avec les différents envoyés de Londres (Claude Serreulles, Pierre Brossolette, Jacques Bingen) et les chefs des mouvements de résistance ; puis son évasion de France par l'Espagne en mars 1944, et sa découverte du musée du Prado ; son retour à Londres deux mois plus tard et son travail pour la France libre ; son débarquement en France en septembre 1944 et son arrivée dans Paris libérée ; ses retrouvailles avec sa famille ; puis, dès octobre 1944, son travail dans les services secrets, le retour l'été suivant de camarades déportés, enfin sa démission de l'armée en janvier 1946.

La vie d'après (juin - août 1943) Ce second tome commence par l'annonce de l'arrestation de Rex, que Germain fait à Cordier lors d'un rendez-vous dans une station de métro de ParisDaniel Cordier, La victoire en pleurant : Alias Caracalla 1943-1946, Gallimard, coll. Folio, Paris, 2021, pp. 21-53.. Cordier est accablé. Il informe ses contacts de cette grave nouvelle et a l'intention de retourner à Lyon pour organiser l'évasion de son patron. Cependant, ses contacts lui rappellent son devoir : poursuivre à tout prix la mission que Rex lui a confiée et donc faire fonctionner le secrétariat.

Quelques jours plus tard, au parc Monceau, Cordier rencontre Serreulles, arrivé de Londres en zone Sud une semaine auparavant et désormais remplaçant de Rex par intérim. Serreulles l'informe des circonstances de l'arrestation de ce dernier à Caluire.

Le travail se poursuit sous les ordres de Serreulles. Pierre Kaan présente Cordier à Jean-Paul Sartre, qui désire participer à la Résistance. Celui-ci lui fait rencontrer d'autres intellectuels, comme Jean Paulhan et Raymond Queneau.

La chute (août - octobre 1943)