vignette|Le campus de l'université de Chicago L'École de Chicago est un courant de pensée sociologique américain apparu au début du dans le département de sociologie de l'université de Chicago. Son objet d'étude est essentiellement la sociologie et l'organisation des milieux urbains.

Ce département, créé en 1892 par Albion Small, est souvent présenté comme le premier département de sociologie au sein d'une université aux États-Unis, alors qu'en réalité c'est celui de l'université du Kansas, créé en 1889..

Histoire

La première École de Chicago La première école a commencé au début du , elle s'attache à étudier les relations inter-ethniques et la délinquance dans les grandes villes aux États-Unis. Celles-ci apparaissent alors comme une sorte de laboratoire social qui permet d'étudier les nombreuses transformations des milieux urbains. Chicago accueille de nombreux immigrants de l'étranger ainsi que du sud des États-Unis. Les représentants de cette première école sont notamment William I. Thomas, Robert E. Park et Ernest W. Burgess.

Les deuxième et troisième Écoles de Chicago Après les années 1940, arrive une deuxième génération de chercheurs. Ils se consacrent plus à l'étude des institutions et des milieux professionnels. Bien que ces sociologues aient utilisé de nombreuses méthodes quantitatives et qualitatives, historiques et biographiques, ils sont reconnus pour avoir introduit, en sociologie, une nouvelle méthode d'investigation, largement inspirée des méthodes ethnologiques, qu'est l'« observation participante ». Celle-ci leur permet de comprendre le sens que les acteurs sociaux donnent aux situations qu'ils vivent. Les principaux représentants de cette troisième école sont notamment Erving Goffman, Howard Becker, Anselm Strauss et Eliot Freidson. Everett Hughes apparaît comme un maillon intermédiaire entre ces deux écoles.

La sociologie de l'École de Chicago a été fertile, elle a fortement contribué à l'étude des villes (sociologie urbaine, urbanisme, sociologie des migrations), à l'étude de la déviance (criminologie), à l'étude du travail (et des métiers) ainsi que de la culture et de l'art.

Sociologie urbaine La ville de Chicago a connu une urbanisation extrêmement rapide qui s’opérait sur fond de déracinements multiples, d’extrême hétérogénéité sociale et culturelle, de déstabilisation permanente des activités, des statuts sociaux et des mentalités. Chicago devint aussi le lieu emblématique de la confrontation des origines et des cultures, ainsi que le symbole même de la délinquance et de la criminalité organisée. Pour les sociologues de son université, elle représentait un terrain d’observation privilégié ou, mieux encore, pour reprendre le mot de Robert E. Park, un véritable « laboratoire social ».

Regard positif sur l’immigration Travaux de Thomas et Znaniecki W. I. Thomas et Florian Znaniecki ont fortement contribué à rejeter le réductionnisme biologique en montrant que le comportement des immigrants n’était pas lié à une question de race, c'est-à-dire une question physiologique, mais était directement lié aux problèmes sociaux intervenus dans leur vie quotidienne. Ils affirment ainsi que : . Leur objectif est de comprendre le comportement humain, ce qui se démarque complètement des travailleurs sociaux, appelés aussi « do-gooders », qui travaillaient alors sur ces questions à des fins moralistes.

En 1918, Thomas et Znaniecki publient The Polish peasant in Europe and America. Thomas décide de faire une étude sur l’immigration et l’intégration en suivant un groupe d’immigrants et en étudiant leur vie dans leur pays d’origine jusqu’à leur arrivée sur le sol américain. Il choisit de prendre le peuple polonais, à cause de la grande richesse de documents existants à leur propos. L’ouvrage est composé de quatre parties distinctes : L’organisation du groupe primaire : étude de la famille polonaise traditionnelle avec ses habitudes sociales. Ils entendent par « organisation » l’ensemble des conventions, attitudes et valeurs collectives qui l’emportent sur les intérêts individuels d’un groupe social ; La désorganisation et la réorganisation en Pologne : l’individu n’est plus fondu au sein d’une famille élargie : il prend de plus en plus d’importance pour lui-même et la famille se rétrécit, approchant ainsi le modèle de la famille moderne contemporaine, déclin de l’influence des règles sociales sur les individus, valorisation des pratiques individuelles. Il y a désorganisation quand les attitudes individuelles ne peuvent trouver satisfaction dans les institutions, jugées périmées, du groupe primaire. La désorganisation sociale est la conséquence d’un changement rapide (changements technologiques majeurs, catastrophes naturelles, crises économiques ou politiques), d’une densification de la population urbaine ou d’une désertification ; L’organisation et la désorganisation en Amérique : alors que le mariage reposait en Pologne, traditionnellement, avant la désorganisation, sur le respect, le mariage repose désormais sur l’amour aux États-Unis ; L’histoire de vie d’un immigrant : Wladeck.

Selon Thomas et Znaniecki, toutes les manifestations de la déviance ne sont pas toujours le signe d’une désorganisation sociale : il peut aussi s’agir de déviance individuelle. Ils distinguent la désorganisation individuelle et la désorganisation sociale. Selon Thomas, il n’y a pas de lien direct entre les deux. La pathologie individuelle n’est pas un indicateur de désorganisation sociale. S’il y a un processus de réorganisation sociale, un individu peut demeurer inadapté, en retrait de ce phénomène social collectif. C’est vrai surtout des individus de la seconde génération qui se trouvent touchés par la délinquance, l’alcoolisme, le vagabondage, et le crime. Si ce processus de réorganisation est difficilement suivi par l’individu, c’est parce qu’il exige de se défaire des liens anciens pour en inventer de nouveaux.

La réorganisation prend une forme mixte et passe par la constitution d’une société américano-polonaise, c'est-à-dire qui ne soit ni tout à fait polonaise, ni tout à fait américaine, mais qui constitue la promesse d’une assimilation des générations futures. C’est pourquoi il faut favoriser les formes sociales mixtes et provisoires, encourager les institutions qui nouent un lien de continuité avec le passé : associations, fêtes, scolarisation bilingue… Thomas insistait pour que les immigrants continuent de lire et parler dans leur langue pour favoriser la transition vers l’assimilation. Thomas considère que l’assimilation est à la fois souhaitable et inévitable. Elle requiert la construction d’une mémoire commune entre le natif et le migrant passant par l’apprentissage d’une nouvelle langue, d’une nouvelle culture et l'histoire à l’école publique. Il recommande aussi que les Américains se familiarisent avec les cultures des pays dont ils accueillent les ressortissants. Pour Thomas l’assimilation est surtout un processus psychologique. Il néglige l’aspect politique de la question et les conditions de vie économique de l’immigrant. L’assimilation sera accomplie quand l’immigrant portera le même intérêt aux mêmes objets que l’Américain d’origine. On retrouve beaucoup la notion de désorganisation dans le patrimoine de l’École de Chicago. C’est un concept majeur dans l’étude de la grande ville américaine et qui implique de nombreux changements sociaux. On le retrouve notamment chez : Nels Anderson (1923) sur les travailleurs saisonniers, Frederic Thrasher (1927) sur les gangs, Harvey Zorbaugh (1929), Paul G. Cressey (1929) sur les dancings publics, Ruth Cavan (1928) sur le suicide, Ernest Mowrer (1927) sur la désorganisation de la famille, Louis Wirth (1926) sur le ghetto et Walter Reckless (1925).

Travaux de Park En 1921, en décrivant le processus de désorganisation - réorganisation qui jalonne les interactions entre les groupes sociaux autochtones et immigrants, Robert E. Park distingue quatre étapes, chacune représentant un progrès par rapport à la précédente : La rivalité est la forme d’interaction la plus élémentaire, elle est universelle et fondamentale. Elle se caractérise par l’absence de contact social entre les individus. Cette étape va entraîner une nouvelle division du travail et réduire les relations sociales à une coexistence fondée sur les rapports économiques. La deuxième étape est le conflit, qui est selon Park inévitable lorsqu’on met en présence des populations différentes. Le conflit manifeste une prise de conscience, par les individus, de la rivalité à laquelle ils sont soumis. « D’une façon générale, on peut dire que la rivalité détermine la position d’un individu dans la communauté ; le conflit lui assigne une place dans la société. » La troisième étape est l’adaptation, Park la définit comme pouvant « être considérée telle une conversion religieuse, comme une sorte de mutation ». L’adaptation est un phénomène social, qui concerne la culture en général, les habitudes sociales et la technique, véhiculées par un groupe. Pendant cette phase, il y a coexistence entre des groupes qui demeurent des rivaux potentiels mais qui acceptent leurs différences. L’étape ultime après l’adaptation est selon Park l’assimilation, au cours de laquelle les différences entre les groupes se sont estompées et leurs valeurs respectives mélangées. L’assimilation est un phénomène de groupe, dans lequel les organisations de défense de la culture immigrée par exemple, ou les journaux en langues étrangères vont jouer un rôle déterminant.

Park rejette l’hypothèse communément admise à l’époque selon laquelle l’unité nationale exige une homogénéité raciale. Tout comme Thomas, il donne une grande place à l’école dans les étapes menant à l’assimilation (). Young, qui s’intéresse à l’intégration des Molokans, (paysans russes faisant partie d’une secte religieuse persécutés par le Tsar) voit menant à des hybrides culturels. Il montre ainsi que le sacré s’institutionnalise et qu’il devient profane au fur et à mesure que la vie communautaire se désintègre et que commence le processus d’assimilation culturelle.

Débats sur la ségrégation et les conditions de l'assimilation Dans son ensemble, l’École de Chicago a développé une vision optimiste de l’immigration, sous la forme du concept de l’homme marginal, qui devient un hybride culturel, partageant intimement deux cultures distinctes, mais pleinement accepté dans aucune et marginalisé par les deux. Le métissage est, pour les chercheurs de Chicago, un enrichissement. Pourtant, quelques chercheurs noirs, faisant partie de la commission mixte chargée d’étudier les causes des émeutes de juillet et d' ayant fait , font figure d’exceptions. Johnson reprend le cycle des relations ethniques de Park pour décrire les relations entre la population noire et blanche de Chicago. Il s’aligne sur les recommandations de Park concernant l’école mais amène des nuances. Il affirme ainsi que les enfants noirs ont des performances plus mauvaises que les enfants blancs à l’école du fait de leur environnement : parents illettrés, familles instables, mal logées, sans emploi. Il insiste surtout sur l’absence totale de loisirs. Il démontre aussi que les noirs américains souffraient encore d’une ségrégation informelle (ils étaient accusés de commencer les grèves dans les usines par exemple). Brown, s’inspirant lui aussi des étapes de Park, remet en cause que le conflit ne soit qu’une étape menant à l’assimilation. Pour lui l’assimilation n’est jamais totalement possible entre la population noire et blanche car la culture noire est perçue comme inférieure à la culture blanche.