Les Karens ou Karènes. (autodénomination : Pwa Ka Nyaw Po), nommés Kariangs (thaï : กะเหรี่ยง) ou Yangs par les Thaïs, sont un groupe ethnique tibéto-birman de de personnesLes estimations varient de , l’opposition karen fournissant les chiffres les plus élevés : , dont 10 % environ vivent en Thaïlande et 90 % en Birmanie. Dans ce dernier pays, ils constituent en nombre la deuxième minorité ethnique après les Shan. La junte militaire birmane a été en conflit depuis 1948 avec la guérilla karen qui l’a accusée de nettoyage ethnique. Sa direction a signé avec le nouveau gouvernement birman de 2011 des accords de cessez-le-feu le 12 janvier 2012. Mais les combats recommencent en 2021 contre la junte birmane.

thumb|Les Karens en Birmanie.

Localisation

Les Karens vivent majoritairement en Birmanie dans trois régions, au Sud-Ouest, dans le delta de l’Irrawaddy, au centre, dans le massif montagneux de Pegu Yoma, et à l'Est, dans les collines frontalières de la Thaïlande, depuis le sud de l’État Shan jusqu’au Tenasserim, les États Karen et Kayah étant les régions qui rassemblent le plus de Karens. Une minorité habite la Thaïlande, où ils sont présents tout au long de la frontière birmane, particulièrement nombreux dans la province de Tak, dans leurs villages d’origine et de plus en plus dans les camps de réfugiésCarte des camps de réfugiés en Thaïlande (cliquer sur la carte pour l'agrandir). Ils seraient environ dont 89 % au Myanmar et 11 % en Thaïlande. Quelques-uns se sont expatriés, particulièrement en Australie, à Singapour, aux États-Unis, au Canada et en Suède.

Ils constituent, après les Shans, la deuxième des minorités de Birmanie, mais il n’existe aucune statistique précise sur leur importance démographique, tant du fait de la situation politique instable que de l’enjeu que représentent les chiffres.

Groupes ethniques

Les Karens ne constituent pas un peuple unifié, mais sont formés de divers sous-groupes aux langues étroitement apparentées. Le nom karen utilisé par les Anglais est la transposition du terme birman kayin qui n'a pas d’équivalent strict dans les langues karens. C'est le missionnaire baptiste qui est à l'origine de cette transposition en 1866, notant que les Birmans l'appliquent à diverses tribus incultes habitant Burma et Pegou et le définissant lui-même comme . Eux-mêmes se nomment Pra/Pwa K’gnaw en sgaw karen, Hploun Hpou en pwo karen, Keyè Li Hpou ou Keya Li Hpou en kayah, ce qui signifie littéralement « les Hommes ». Les Môns les appellent Kareang ; les Thaï du Centre, Kariang ; ceux du Nord ainsi que les Shan les désignent du terme de Yang.

thumb|Femmes d'un village karen en 1922. Le terme s’applique en fait à une mosaïque ethnique constituée d’une quinzaine de groupes ou sous-groupes d’importance très inégale en nombre et dont il est difficile d’établir aujourd’hui le degré d’apparentement, faute de données ethno-linguistiques suffisantes. Alors que les ethnologues distinguent quatre grands groupes : les Sgaw, les Pwo, les Kayah et les Pa-O (ou Taunghtu), un certain nombre de linguistes en proposent trois : les Sgaw, les Pwo et les Bwé, rattachant les Kayah à ces derniers et considérant le pa-o comme un dialecte pwo.

Les Sgaw constituent le groupe le plus important ; ils prédominent dans l’État Karen, mais habitent aussi des villages de part et d’autre de la frontière thaïlando-birmane depuis le sud du Shan jusqu’au Tenasserim ainsi que dans le delta de l’Irrawaddy et la région de Pegu. À quoi il faut ajouter les camps de réfugiés principalement concentrés autour de Mae Sot (Thaïlande, province de Tak). Ils sont estimés entre . Ce nombre et les suivants, qui reprennent les données datant des années 1980Voir dans ethnologue.com, ne visent qu’à donner un ordre de grandeur. L’opposition karen fournit des chiffres plus élevés.

Viennent ensuite les Pwo qui vivent d’une part dans le delta de l’Irrawaddy (Pwo occidentaux) et d’autre part dans les mêmes régions frontalières que les Sgaw (Pwo orientaux), environ 1 million au Myanmar et peut-être en Thaïlande.

Ces deux groupes constituent à eux seuls 80 à 85 % de l'ensemble des Karens.

Les Kayah, appelés aussi Karenni (ou Karens rouges) du fait du châle à rayures rouges qu’ils portent traditionnellement, habitent l'État birman du même nom (environ ). Les femmes kayah ont pu être qualifiées de « femmes éléphants » parce que l’usage voulait qu’elles s’entourent les jambes d’anneaux de coton laqué. Quant aux Padaung, autre sous-groupe de Kayah, ils sont (ou étaient) connus pour leurs « femmes-girafes » au cou entouré d’anneaux de cuivre ou de laitonVoir infra : 5-Traditions et modes de vie. Les Geba, très petit groupe, leur sont apparentés.

Les Pa-O ou Taung Thu ou Karens noirs (environ ) ont subi l’influence des Shan, dans l'État duquel ils vivent très majoritairement, et ils n’éprouvent pas de sentiment d’appartenance au peuple karen, malgré leur langue proche du Pwo oriental qui les y rattache.

On dénombre également plusieurs autres petits groupes : Brghe (ou Bwe), Paku., dont l’apparentement aux groupes plus importants est discuté.

Histoire

Quelques dates

Des origines au

Vraisemblablement originaires du Yunnan et plus anciennement des hauts plateaux tibétains, les Karens font partie des peuples qui, peut-être à cause de l’expansion des Han, ont en plusieurs vagues migré vers le sud en empruntant les vallées du Mékong, du Salween et de l’Irrawaddy. D’après les données tirées de la compilation d’ouvrages sur les Karens, effectuée en allemand par l’université de Fribourg , pages 20, 24-25, 26, 27, 28-29, 33-34, 18, 38-40..

Selon la tradition orale, l'Histoire karen commence par une grande migration depuis "la grande rivière de sable" menée par le héros Tumeipa. Selon certains exégètes, il s'agirait du désert de Gobi. Parvenus en Birmanie en trois vagues successives vers le début de l'ère chrétienne, les Karens s'implantèrent dans un premier temps dans les plaines dont ils furent chassés par les colonisations ultérieures Môn, Pyu et Bamar. Contrairement à leurs voisins Shans ou Kachins, ils ne parvinrent jamais à faire émerger de proto-états.

Tout au long de leur histoire, les Karens ont été tributaires de la politique des États dominants qui les ont combattus ou ont cherché à les assimiler. Leurs territoires ont été successivement le théâtre d’affrontements entre Môns et Birmans, Birmans et Thaïs, Birmanie et Empire britannique. Par ailleurs, le Myanmar, où vit l’immense majorité d'entre eux, a, depuis son indépendance, pour préoccupation majeure le maintien de la cohésion interne d’un pays où cohabite avec l’ethnie dominante un tiers de la population composée de multiples peuples non birmanophones, voire non bouddhistes, et cette politique ne fait que renforcer les aspirations nationalistes.

Les royaumes conquérants de Bagan (-s) et leurs successeurs se sont livrés à des déportations de populations, que les Karens ont subies comme d’autres ethnies minoritaires. À vrai dire, les données sont maigres : une inscription de la région de Bagan (vers 1235) comporte le terme de Karian ; d’autres inscriptions contemporaines, mentionnant plusieurs peuples auxquels appartenaient des esclaves offerts ou libérés à l’occasion de constructions religieuses, y font figurer des Cakraw et des Plaw qu’un auteur birman considère comme étant des Sgaw et des Pwo Karen Than Tun, History of Buddhism in Burma A.D. 1000-1300, Rangoon, 1978, cité dans Birmanie contemporaine, IRASEC/Les Indes savantes, Paris, 2008.

Au , les Sgaw, repoussés par les Birmans, se réfugient dans les monts Yoma (région de Pegou), cependant que les Pwo semblent avoir connu un sort meilleur, aussi longtemps qu’ils ont vécu sous l’influence des Môns, qui ont régné sur la basse Birmanie en étant à la tête du royaume de Pegou jusqu’en 1539. Aujourd’hui encore les Birmans distinguent Pwo et Sgaw en appelant les premiers Talaing Kayin (Karens môns) et les seconds Bama Kayin (Karens birmans).

L'affaiblissement de la dynastie birmane Toungou entraîne vers 1740 des soulèvements populaires de Môns, de Birmans, de Karens et ouvre une période troublée génératrice de massacres. Pendant la dynastie Konbaung les Birmans qui finiront par s’emparer d’Ayutthaya s’affrontent aux Siamois ; les villages karens sont dévastés, de multiples exactions sont commises : enrôlements, travail forcé, déportations. Chassés une nouvelle fois de leurs résidences, beaucoup de Karens s’enfuient vers le Siam où ils sont d’ailleurs incités ou contraints à s’installer par les souverains ou leurs vassaux qui les chargent d’assurer la sécurité de la frontière. C’est le cas, après la reprise de Chiang Mai par les Thaïs (1774), de Chao Kawila, vassal du roi Taksin, vice-roi de la Thaïlande du Nord, qui adopte cette politique pour repeupler son territoire dévasté par les guerres. Les Sgaw qui vivent aujourd'hui sur les pentes de la vallée de la Ping sont probablement les descendants de ces migrants.

Les Karens ont aussi volontairement essaimé dans les zones frontalières de la Thaïlande centrale, inhabitées ou dépeuplées à la suite d’invasions birmanes. Les Annales thaïes signalent que le roi Rama (1782-1809) a encouragé l’installation de Môns et de Karens dans la région de SangkhlaburiAudra Phillipps, The West-Central Thailand and Pwo Karen People, page 1 .

La notion de zomia permet de mieux appréhender une partie des conflits, pré-coloniaux, coloniaux et post-coloniaux, d'antagonismes et de complémentarités entre des zones (basses terres) sous contrôle gouvernemental à économie de riziculture irriguée et zones (hautes terres) hors contrôle gouvernemental : Zomia (2009).

: aspirations nationales en Birmanie et début d’assimilation en Thaïlande

Les Kayahs ou Karenni se sont différenciés, peut-être bien avant le , des autres groupes en créant de petites principautés sur le modèle des Shans, leurs voisins, dirigés par les Saophas, indépendants des souverains birmans à qui ils n'ont jamais payé tribut. En 1875 le roi birman Mindon et la Grande-Bretagne reconnaissent l'indépendance des États Karenni. Seigneurs locaux au pouvoir instable, ils règnent sur des territoires, limités parfois à une bourgade et ses environs, qu’ils n'administrent pas vraiment. Kantarawadi, Kyebogyi, Ngwe Dawng, centre de fabrication de gongs exportés dans tout le pays Karen et au Laos, ont ainsi constitué des principautés Kayahs en état de guerre quasi permanent avec les Birmans et les Shans, dans le but en particulier de contrôler le commerce d'esclaves et du teck. L'occupation anglaise à la fin du siècle met fin à ces conflits.

En Thaïlande, les successeurs de Rama poursuivent sa politique en incitant les Karens, Pwo principalement, à s'installer le long de la frontière depuis la Province de Tak jusqu'à celle de Petchaburi. Rama IV se proclame « Roi des KarensJ. Spiewak, Parlons Karen, L'Harmattan 2006 » ; Rama V (1868-1910) entreprend des tournées dans son pays et visite plusieurs colonies Karens dont les habitants deviennent des citoyens thaïs, payant des impôts, élisant leurs chefs de village et de sous-districts. Ainsi beaucoup s’assimilent, gagnent les villes, sont scolarisés, entrent dans la police et l'armée, adoptent le bouddhisme et leur niveau de vie rejoint celui des Thaïs. Certains s'enrichissent en vendant des produits rares destinés à l’exportation tels que bois précieux (aquilaria), cornes de rhinocéros, défenses d'éléphant.

En Birmanie, deux événements marquants ébranlent la vie des Karens : l’arrivée des missionnaires chrétiens et la colonisation. En 1813 un couple de baptistes américains, Adoniram et Ann Judson, s’installent près de Moulmein, ouvrant la voie à une période d’évangélisation des minorités chin, kachin et karen.