Afonso Arinos de Melo Franco (Paracatu, Minas Gerais, 1868 — Barcelone, 1916) était un juriste, professeur d’université, écrivain, essayiste et journaliste brésilien.

Issu d’une famille patricienne mineira, ayant dans ses jeunes années longuement parcouru les sertõesLe mot sertão a pour pluriel sertões, pluriel régulier en portugais. De sertão sont dérivés l’adjectif et le substantif sertanejo, resp. ‘relatif au sertão’ et ‘habitant du sertão’. de sa province natale, il suivit une formation de juriste, tint un cabinet d’avocat, puis enseigna le droit. Cependant, il s’intéressa de bonne heure à la littérature, et composa, dès ses années d’étudiant, une série de récits, rassemblés ensuite dans le recueil Pelo sertão. Dans son œuvre, qui est considérée comme un représentant typique du régionalisme littéraire brésilien de la fin du , il glorifia le sertão comme socle de la nationalité brésilienne, et le sertanejo, en particulier le tropeiro ou vaqueiro (gardien de bétail), comme parangon de l’homme brésilien, vigoureux, résilient et demeuré fidèle à ses racinesMônica Pimenta Velloso, A brasilidade Verde-amarela: nacionalismo e regionalismo paulista, éd. CPDOC, Rio de Janeiro 1987, .. Afonso Arinos s’inscrit ainsi dans une lignée d’écrivains qui prirent à tâche de mettre en scène et de valoriser la culture du sertão, en soulignant l’authenticité de celle-ci par opposition aux influences étrangères qui tendaient à prédominer dans les principales villes de l’époque, au premier rang desquelles la capitale Rio de JaneiroVanderson Roberto Pedruzzi Gaburo, O sertão vai virar gente, ..

De conviction monarchiste, dirigeant pendant quelque temps le journal monarchiste O Commércio de São Paulo, il s’opposa par ses articles à la jeune république brésilienne proclamée en 1889 et prit, par ses articles de presse et aussi par son roman Os Jagunços, la défense des rebelles conselheiristes pendant et après la sanglante guerre de Canudos qui les opposa à l’armée républicaine. Redoutant une désintégration du pays par suite de l’instauration du nouveau modèle républicain fédéraliste, lequel selon lui tendait à exacerber les disparités régionales, il préconisait au contraire — dans ses essais, ses articles et ses conférences, pour la plupart publiés après sa mort — un projet unificateur et fondateur de la nation, dans lequel le sertanejo, au lieu d’être exterminé comme à Canudos, serait intégré et aurait, dans le projet national qu’il avait en vue, un rôle inspirateur fondamental à jouer. Canudos aura du moins servi à ceci qu’il permit de mettre le Brésil en contact avec ces Brésiliens authentiques, jusque-là dédaignés par les élites du littoral.

Biographie

Fils de Virgílio de Melo Franco et d’Ana Leopoldina de Melo Franco, frère du futur diplomate et homme politique Afrânio de Melo Franco, Afonso Arinos de Melo Franco était issu d’une famille traditionnelle mineira aux ascendances bandeirantes. Ces derniers du reste ne cesseront de fasciner l’auteur ; ainsi, dans une lettre qu’il adressa à Augusto Lima à l’occasion de l’entrée de celui-ci à l’Académie brésilienne des lettres en 1903, affirma-t-il étudier beaucoup les bandeiras, principalement celle de Fernão DiasVanderson Roberto Pedruzzi Gaburo, O sertão vai virar gente, mémoire de maîtrise, .. Il eut par ailleurs parmi ses ascendants le médecin naturaliste et poète satirique Francisco de Melo Franco (1757-1823), auteur du poème héroïco-comique O Reino da estupidez (qui circula sous le manteau vers 1785 et où il railla les méthodes d’enseignement pratiquées à l’université de Coimbra), du premier livre de puériculture jamais rédigé au Brésil, et de plusieurs ouvrages scientifiques sur des sujets médicaux ; la vie libertine de cette personnalité des Lumières portugaises et son attitude polémique lui valurent, sous l’accusation d’hérésie et de violation du sacrement du mariage, une condamnation à quatre années d’emprisonnement par le tribunal de l’InquisitionBruna de Carvalho Teixeira Silva, O espaço e o imaginário popular nos contos de Afonso Arinos, mémoire de maîtrise, .. Dans la sphère politique, la famille de l’auteur eut part à la Révolution libérale de 1842, par l’intermédiaire en particulier d’un autre médecin, Manuel de Melo Franco, député du parti libéral à l’assemblée provinciale d’Ouro Preto, qui s’engagea directement auprès des insurgés et fut fait prisonnier en même temps que les autres meneurs du mouvement. Afonso Arinos, sans aucun doute instruit de tous ces épisodes et de ces souvenirs familiaux, en fera la matière de quelques-uns de ses récits, notamment de Joaquim MirongaB. de C. Teixeira Silva, O espaço e o imaginário popular […], ..

Il fit ses premières études dans la petite ville de Goiás, dans l’État fédéré homonyme, vers laquelle son père, qui était magistrat et deviendra par la suite député national pour sa province, avait été muté. Pendant son enfance et son adolescence, séjournant, au gré des mutations de son père, dans plusieurs villes de l’intérieur de Minas Gerais et de Goiás, il effectua de fréquentes incursions dans les campagnes environnantes, habitude qui jouera un rôle important dans sa subséquente identification avec le sertão et ses populations particulièresV. R. Pedruzzi Gaburo, O sertão vai virar gente, ..

Il suivit un enseignement secondaire à São João del-Rei et à Rio de Janeiro. En 1885, il entreprit à São Paulo des études de droit, mais manifestera dans le même temps, dès ses années d’étudiant, un intérêt croissant pour les études littéraires et se mit à composer quelques récits. Au moment où beaucoup de ses condisciples se sentaient attirés par l’idéal républicain, Melo Franco adopta le point de vue monarchiste contraire, qu’il maintiendra ensuite tout sa vieV. R. Pedruzzi Gaburo, O sertão vai virar gente, ..

Son diplôme de droit obtenu en 1889, il se transporta avec sa famille à Ouro Preto, alors encore capitale de l’État de Minas Gerais, où il monta un cabinet d’avocatV. R. Pedruzzi Gaburo, O sertão vai virar gente, ., puis réussit à être nommé à un poste, alors vacant, de professeur d’histoire au Liceu Mineiro. Plus tard, il fut l’un des fondateurs de la faculté de droit de l’État de Minas Gerais et y enseigna le droit pénal.

Lors de la révolte de l'Armada de 1893-1894, alors que la répression menée par le gouvernement de Floriano Peixoto battait son plein, il offrit dans son logis l’asile à des écrivains qui avaient été contraints de fuir Rio de Janeiro. Étant donné que l’État de Minas Gerais n’était pas soumis à l’état de siège, et que donc de nombreux écrivains vinrent y trouver refuge, le domicile et le bureau de Melo Franco se furent bientôt transformés en véritables centres intellectuels, où venaient se rencontrer notamment Diogo de Vasconcelos, Olavo Bilac, Coelho Neto, Gastão da Cunha, entre autres personnalitésB. de C. Teixeira Silva, O espaço e o imaginário popular […], ..

Dans les années 1890, Melo Franco publia une série d’articles dans les revues Revista Brasileira et Revista do Brasil. Cependant, ses premiers articles avaient paru dans le journal Estado de Minas, fondé à Ouro Preto en 1889, dont il était devenu collaborateur régulier. Ensuite, il fut invité par Eduardo Prado à accepter la fonction de directeur du journal O Comércio de São Paulo, dont Prado venait de faire l’acquisition. Melo Franco avait fait sa connaissance par l’intermédiaire du frère de celui-ci, Paulo Prado, qui était son collègue à la faculté de droit. Déclinant provisoirement cette offre, Melo Franco entreprit en 1896 un premier périple en Europe, mais revenu au Brésil cette même année 1896, il accepta l’offre qui lui avait été faite et élut domicile à São Paulo. O Comércio de São Paulo, pour lequel il composa son premier éditorial en , joua un rôle important au tournant du siècle en ceci qu’il maintint un positionnement clair en faveur de la monarchie et donc opposé à la république récemment proclamée, positionnement partagé par Melo Franco dès avant son entrée audit journal. Nonobstant cette nouvelle fonction, il continua de rédiger des articles pour le compte d’autres périodiques, notamment sous le pseudonyme de Gil Cássio ; en particulier, plusieurs de ces articles parurent dans Revista Brasileira, importante revue intellectuelle brésilienne de la fin du , que dirigeait alors José Veríssimo. Selon son neveu homonyme, la période à São Paulo fut la phase la plus agitée de la vie de l’écrivain, « la seule au cours de laquelle il fit de la politique, défendant avec sincérité et intrépidité la cause perdue de la restauration monarchique »A guerra dos jagunços: o conflito de Canudos e o sertanejo nos escritos de Afonso Arinos, article de Flávio Raimundo Giarola, paru dans Revista de História 5, 1-2 (2013), ..

Dès la première de ses œuvres à diffusion nationale, Pelo Sertão, recueil de nouvelles paru en 1898, Melo Franco explora les divers aspects des régions brésiliennes intérieures, les sertões, notamment leurs paysages, coutumes et individus. Les tropeiros en particulier, variantes locales du gardien de bétail, apparaîtront fort souvent dans ses écrits et seront représentés en général comme des aventuriers, courageux et impavides. Figure authentiquement nationale et typique des arrière-pays, le tropeiro fut jugé par Melo Franco comme élément essentiel dans l’expansion territoriale du Brésil, et à qui l’on doit d’avoir préservé, par son travail modeste et patient, l’« œuvre épique, mais éphémère, du bandeirante »F. R. Giarola, A guerra dos jagunços […], ..

En , il fut nommé membre correspondant de l’Institut historique et géographique brésilien. La même année, il postula avec succès comme membre de l’Académie brésilienne des lettres, où il occupera le fauteuil , succédant à Eduardo PradoB. de C. Teixeira Silva, O espaço e o imaginário popular […], .. Il était l’oncle du juriste et homme politique Afonso Arinos de Melo Franco.

En 1904, après un bref séjour à Rio de Janeiro, il s’installa à Paris, où il établit une maison de commerce. Il revint visiter le Brésil en 1914, où le surprendra le déclenchement de la Première Guerre mondiale, ce qui le contraignit à rester dans son pays natal jusqu’en 1916, quand il put enfin retourner en Europe. Durant ce voyage, il tomba malade sur le navire qui l’emmenait et dut subir une opération chirurgicale à Barcelone, où il mourut en février de la même annéeV. R. Pedruzzi Gaburo, O sertão vai virar gente, .. La plupart de ses œuvres ne furent publiées que posthumément, entre 1917 et 1921.

Conceptions politiques et littéraires

La question nationale

À la fin de l’époque romantique, alors que le mythe de l’Indien semblait avoir fait son temps, une partie des intellectuels brésiliens — les tenants de la littérature régionaliste — en quête du véritable symbole de leur nation, de l’élément représentatif de leur identité nationale, se tournèrent vers l’intérieur du pays, vers le sertão et ses habitants, et se mirent à valoriser sa culture et son mode de vie comme ce que le Brésil possédait de plus authentique, le socle sur lequel la nation pût être fondée. À l’opposé de cette mouvance, il y eut un ensemble d’intellectuels qui au contraire considéraient l’intérieur du pays comme un lieu culturellement retardé, dans une large mesure responsable du « retard » du Brésil relativement aux grands centres européens, et duquel il n’y avait pas lieu d’escompter un quelconque salutV. R. Pedruzzi Gaburo, O sertão vai virar gente, ..