Aşıklı Höyük est un site archéologique situé en Cappadoce, à environ au sud-est de la ville d'Aksaray, en Turquie. Ce village a été occupé à partir de la fin du et durant la plus grande partie du , durant le Néolithique acéramique, phase contemporaine du Néolithique précéramique B du LevantEsin, U., and S. Harmankaya, 1999, Aşıklı, in Özdoğan M., Başgelen N. (eds), Neolithic in Turkey : the cradle of civilization, Arkeoloji Ve Sanat Yayinlari, Istanbul.

Historique

Les recherches scientifiques sur le site ont été initiées par Ian A. Todd, dont la première visite sur place date de 1964Singh P., 1974, Neolithic cultures of western Asia, Academic Press, LondonTodd I. A., 1966, Aşıklı Höyük – A Protonelolithic Site in Central Anatolia, Anatolian Studies, vol. 16, p. 139-163. Cependant, les fouilles n'ont débuté qu'en 1989 et étaient motivées par le fait que la zone était menacée d'inondation en raison d'une modification dans la gestion des eaux du lac artificiel de Mamasın. Cette menace ne s'est finalement pas concrétisée. Ces recherches ont été menées par plusieurs archéologues de l'université d'Istanbul : d'abord par Ufuk Esin jusqu'en 2001Esin U., Bıçakçı E., Özbaşaran M., Balkan-Atlı N., Berker D., Yağmur I., Korkut-Atlı A., 1991, Salvage excavations at the Pre-Pottery Neolithic site of Aşıklı Höyük in Central Anatolia, Anatolica, vol. 17, p. 123-174, puis par Nur Balkan Atlı jusqu'en 2003. Lors de cette phase, environ ont été fouillés, soit 12,5 % de la surface du site. Une nouvelle phase de fouilles est menée depuis 2010 sous la direction de Mihriban ÖzbaşaranÖzbaşaran M., 2011, Re-starting at Aşıklı, Anatolia Antiqua, vol. XIX, p. 27-37. Un parc archéologique a été créé autour du site, incluant la reconstitution d'un quartier domestique. Une structure couvre une partie des zones fouillées.

Chronologie

L'ancienneté du village a été reconnue très rapidement, notamment grâce aux datations par le carbone 14Mellaart J., 1975, The Neolithic of the Near East, Thames & Hudson, London. Ces dernières, réalisées sur des éléments provenant de trois des douze phases d'occupation, permettent de situer la fréquentation du village entre et 7 400 / 7 000 Thissen L., 2002, Appendix I, The CANeW 14C databases, Anatolia 10,000-5000 cal. BC, in Gérard F., Thissen L. (eds), The Neolithic of Central Anatolia. Internal developments and external relations during the 9th–6th millennia cal BC, Proc. Int. CANeW Round Table, Istanbul 23–24 November 2001, Ege Yayınları, Istanbul. Cette période est celle de l'Anatolie centrale ancienne II qui est contemporaine du Néolithique précéramique B moyen.

Plusieurs grands niveaux sont distinguésGüngördü F. V., 2010, Obsidian, Trade and Society in the Central Anatolian Neolithic, Master Thesis, Bilkent University, Ankara, 120 p. : niveau 1 : 7 500 - 7 400 av. J.-C. niveau 2 (phase 2a à 2j) : 8 000 - 7 500 av. J.-C. niveau 3 (phase 3a à 3c) : 8 200 - 8 000 av. J.-C.

Aşıklı Höyük est le plus ancien village connu dans la région bien que celle-ci était fréquentée dès le Paléolithique, notamment pour l'exploitation de l'obsidienneSteadman S. R., 2004, Heading Home: The Architecture of Family and Society in Early Sedentary Communities on the Anatolian Plateau, Journal of Anthropological Research, vol. 60 n° 4, p. 515-558.

Environnement

Le village se situe dans une boucle de la rivière Melendiz, dans une vallée de moyenne altitude (). Le substrat géologique de l'ensemble de la région est constitué de tufs volcaniques. L'environnement est et était favorable à l'implantation des communautés humaines puisque les sols sont fertiles et l'eau est assez facilement disponible. Parmi les autres ressources importantes disponibles à peu de distance, on trouve notamment l'obsidienne du Göllüdağ, d'Acıgöl et du Nenezi DağDüring B. S., 2006, Constructing communities: clustered neighbourhood settlements of the Central Anatolian Neolithic ca. 8500-5500 Cal. BC, Nederlands Instituut voor het Nabije Oosten Faculty of Archaeology, Leiden University, Leiden

Architecture et organisation du site

Le village s'étend sur et a été partiellement détruit par la rivière. Sa population est estimée à quelques centaines de personnes. À l'image des autres tells, le site se caractérise par des phases de reconstructions successives des maisons sur les fondations non arasées des maisons précédentes. Aşıklı Höyük se distingue par le fait que la structure des maisons et leur orientation ne différait pas du tout d'une phase à l'autre, contrairement à des sites au moins en partie contemporains comme Çayönü Hodder I., 1998, The domus, some problems reconsidered, in Edmonds M., Richards C. (eds), Understanding the Neolithic of north-western Europe, Cruithne Press, Glasgow. La durée d'occupation des structures avant leur destruction partielle et une nouvelle phase de construction est inconnue. Si on l'estime à 30-60 ans, comme à Çatal Höyük, alors certains bâtiments montrent des phases de reconstruction pendant .

Les bâtiments sont semi-souterrains et construits en briques crues. Leurs caractéristiques comprennent des foyers, une petite plate-forme, des meules et des fosses funéraires Reyhan Yaka et al., Variable kinship patterns in Neolithic Anatolia revealed by ancient genomes, Current Biology, 14 avril 2021. Avec le début du millénaire avant notre ère, des changements ont eu lieu dans l'architecture et les modèles de peuplement. Des structures rectangulaires ont remplacé les bâtiments ovales et semi-souterrains. Ces bâtiments rectangulaires étaient pour la plupart à une seule pièce. Bien que peu nombreux, des bâtiments à deux ou trois pièces sont également présents. Vers la fin de l'occupation des colonies, les bâtiments ont commencé à se regrouper. Les grappes de bâtiments, génératrices de quartiers, étaient séparées par des espaces étroits ou des passages avec accès aux dépotoirs communaux.

Les bâtiments sont regroupés en quartiers qui partagent les mêmes cours intérieures. Ces dernières étaient dévolues à différentes activités, notamment la préparation de la cuisine et probablement la prise des repas, mais aussi le travail de l'obsidienne ou encore le travail des peaux d'animaux. Les limites et les relations entre ces différents quartiers sont méconnues en raison de l'état de conservation de ces espaces et en raison du fait que certains se trouvent sous les bermes qui entourent les espaces fouillés. Les quartiers sont séparés par des allées étroites mesurant de de large ou par des cours ouvertes pouvant mesurer jusqu'à de diamètre.

Il n'y a aucune structure de stockage. Toutefois, la comparaison avec d'autres sites comme Çatal Höyük suggère que certaines pièces ont pu être employées à cette fin Bogaard A., 2009, Private pantries and celebrated surplus: storing and sharing food at Neolithic Çatalhöyük, Central Anatolia, Antiquity, vol. 83, p. 649-668.

Les pièces des maisons sont petites puisqu'elles ne mesurent que en moyenne. Elles sont regroupées par 5 ou 6 et sont reliées les unes aux autres par des ouvertures. Par contre, il n'y a pas d'ouverture qui donne sur l'extérieur. L'accès se faisait donc sans doute par les toits, à l'image de ce qui est connu à Çatal Höyük Hodder I., 2006, Çatalhöyük: the leopard's tale - revealing the mysteries of Turkey's ancient "town", Thames & Hudson, London.

Il y a également des bâtiments de plus grandes dimensions mais dépourvus de foyers. Ils sont interprétés comme des bâtiments publics. Leur structure interne diffère également de celle des autres bâtiments. L'un d'entre eux ("complex HV") est plus grand que le plus grand bâtiment "normal". Il s'étend sur . Ces structures sont constituées de pièces multiples et possèdent de larges cours intérieures. Leurs murs sont plus massifs que ceux des autres bâtiments. Leur interprétation reste encore peu claire à ce jour, mais ces bâtiments avaient visiblement des fonctions distinctes des autres structures. Il ne s'agit pas d'une spécificité d'Aşıklı Höyük puisque de tels bâtiments sont connus dans des sites contemporains comme Nevalı Çori, Behida ou encore 'Ain Ghazal Rollefson G. O., 2001, The Neolithic Period, in MacDonald B., Adams R., Bienkowski P. (eds), The archaeology of Jordan, Sheffield Academic Press, London Verhoeven M., 2002, Ritual and ideology in the Pre-Pottery Neolithic B of the Levant and southeast Anatolia, Cambridge Archaeological Journal, n° 2, p. 233-258.

Les foyers apparaissent dans 30 à 40 % des pièces fouillées. Ils sont rectangulaires et généralement placés dans un des coins d'une des pièces. Ils mesurent de ² Özbaşaran M., 1998, The Heart of a House: The Hearth, in Mellink M. J., Arsebük G., Schirmer W. (eds), Light on top of the black hill, Studies presented to Halet Çambel, Ege Yayınları, Istanbul Sey Y., 1999, Housing and settlement in Anatolia a historical perspective, Tepe Architectural Culture Centre, Istanbul. Par contre, il n'y a aucun véritable four.

Les objets découverts sur le site L'outillage en pierre taillée

En dehors de quelques éléments en silex importés d'une autre région, l'outillage en pierre taillée est exclusivement réalisé en obsidienne. Malgré l'abondance des éléments en cette matière sur ce site et malgré la proximité des gisements dont elle provient, il n'y a pas de preuve qu'il ait pu constituer un centre de production dont les produits auraient été distribués dans toute la Cappadoce et au-delàBinder D., Balkan-Atlı N., 2001, Obsidian exploitation and blade technology at Kömürcü-Kaletepe (Cappadocia, Turkey), in Caneva I., Lemorini C., Zampetti D., Biagi P. (Eds), Beyond Tools. Redefining the PPN Lithic Assemblages of the Levant, Proceedings of the Third Workshop on PPN Chipped Lithic Industries, 1st-4th November 1998, University of Venice, ex oriente, Berlin, p. 1-16. Les lames issues des débitages naviformes produites dans les ateliers autour notamment du Göllüdağ, tels que ceux fouillés à Kaletepe, qui sont distribuées vers les régions méridionales, jusqu'à Chypre, ne sont pas documentées sur le siteBinder D., 2002, Stones making sense: what obsidian could tell about the origins of the Central Anatolian Neolithic, in Gerard F., Thissen L. (Eds.), The Neolithic of Central Anatolia. Internal developments and external relations during the 9th-6th millenia cal BC, Proceedings of the International Canew Table Ronde, Istanbul, 23-24 novembre 2001, Yayinlari, Istanbul, p. 79-90. La technique de la pression y est également inconnueBinder D., 2007, PPN Pressure Technology : Views from Anatolia, in Astruc L., Binder D., Briois F. (dir.), Systèmes techniques et communautés du Néolithique précéramique au Proche-Orient, Actes du colloque international, Fréjus, 2004, Éditions APDCA, Antibes, p. 235-243.

Certaines traditions dans l'outillage trouvent vraisemblablement leur origine dans celui des chasseurs-cueilleurs du Mésolithique, par exemple les géométriques et les demi-lunes microlithiques et la méthode du microburin. On trouve des pointes à dos abattu ayant servi à des fonctions multiples. Leur typologie les rapproche de celles contemporaines du Néolithique précéramique B, mais ces dernières sont obtenues par des méthodes nettement plus complexesBalcı S. Y., 2011, The typological analysis of the Aşıklı arrowheads and problems, in Healey E., Campbell S., Maeda O. (Eds), The state of the Stone. Terminologies, Continuities and Contexts in Near Eastern Lithics, Proceedings of the sixth PPN Conference on Chipped and Ground Stone Artefacts in the Near East, Manchester, 3-5 March 2008, with papers from the Fourth PPN Workshop on Chipped Lithic Industries, Niğde, 4-8 June 2001 (coordinated by Nur Balkan-Atlı). SENEPSE 13, Ex Oriente, Berlin, p. 411-415. Les grattoirs sont abondantsBalkan-Atlı N., Binder D., Gratuze B., 2008, Göllü Dağ (Central Anatolia): Obsidian Sources, Workshops and Trade, Der Anschnitt, vol. 21, p. 203-210.