Spleen I est la pièce LXXV du recueil Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire. Ce sonnet exprime la tristesse mortifère d'un jour d'hiver glacial et pluvieux. Le monde des vivants y dialogue de façon inquiétante avec l'au-delà. Témoin passif et solitaire accompagné de son seul chat, prisonnier d'un cadre étriqué autant que lugubre, le poète relate cet échange sinistre.
Genèse Le poème est publié en 1851. En 1857, il paraît dans la section Spleen et Idéal des Fleurs du mal.
C'est la plus ancienne de quatre pièces portant toutes le titre de Spleen, terme anglais qui désigne une tristesse profonde. On ignore sa date exacte de composition. L'allusion au bourdon de Notre-Dame pourrait indiquer qu'elle remonte aux années 1842 à 1846, quand Baudelaire habitait l'Île-Saint-Louis.
Texte 1 Pluviôsecinquième mois du calendrier républicain, couvrant la période du 20 janvier au 18 février environ. Il s'agit du milieu de l'hiver, période réputée la plus froide de l'année., irrité contre la villel'édition de 1868 comporte la coquille « vie » pour « ville ». Mais on observe la poésie de cette erreur et sa totale adéquation à l'ambiance morbide du sonnet. entière, De son urneimage découlant du mois de Pluviôse, qui correspond au signe astrologique du Verseau. Ce dernier renverse un récipient pour en faire couler l'eau, d'où son nom. à grands flots verse un froid ténébreux Aux pâles habitants du voisin cimetière Et la mortalité sur les faubourgs brumeux.
5 Mon chat sur le carreau cherchant une litière Agite sans repos son corps maigre et galeux ; L'âme d'un vieuxla répétition d'un mot (à part les articles et les pronoms) est théoriquement proscrite dans un sonnet. Or au vers 12, vieille répète vieux du vers 7. poète erre dans la gouttièreimage inspirée de l'écrivain Saint-Amant (voir chapitre Le poète). Avec la triste voix d'un fantôme frileuximage inspirée de l'écrivain Jean-Baptiste Gresset (voir chapitre Le poète)..
9 Le bourdongrosse cloche à son grave. Baudelaire vécut sur l'Île Saint-Louis de mai à décembre 1842 puis de juin 1843 à octobre 1846. Il put y entendre distinctement le célèbre bourdon de la cathédrale Notre-Dame toute proche. se lamente, et la bûche enfumée Accompagne en faussettechnique vocale dite aussi voix de tête, par laquelle un chanteur masculin émet des sons aigus que sa voix naturelle (dite voix de poitrine) ne lui permet pas. la pendule enrhumée, Cependant qu'en un jeu plein de sales parfums,
12 Héritage fatal d'une vieille hydropiquel'hydropisie désignait jadis un épanchement de sérosités dans les tissus internes. Aujourd'hui, on parlerait d'œdème. Elle était incurable, le seul traitement consistant en de douloureuses ponctions. Le patient mourait après de longues souffrances., Le beau valet de cœur et la dame de pique Causent sinistrement de leurs amours défunts.
Thème L'œuvre évoque la tristesse accablante que provoquent : une journée d'hiver froide et pluvieuse ; la fuite du temps ; la vacuité de l'existence.
Ce profond ennui va jusqu'à la dilution du moi. Comme la pluie qui brouille les contours, le spleen efface la frontière entre le monde des vivants et celui des morts. Il provoque même une hallucination auditive et visuelle : un poète défunt gémit ; les personnages d'un jeu de cartes s'animent et dialoguent.
Forme Un sonnet irrégulier Premier d'un groupe de quatre poèmes homonymes, Spleen I est aussi le plus court et le seul à adopter la forme du sonnet.
Les rimes suivent le schéma suivant : A B A B, A B A B, C C D, E E D.
Celles des quatrains sont croisées au lieu d'être embrassées : le sonnet est donc de type « irrégulier ». Par contre, celles des tercets respectent la forme dite « marotique ». Tour à tour féminines et masculines, elles obéissent aussi à la règle d'alternance fixée par Ronsard.
Dans Les Fleurs du Mal, Baudelaire s'affranchit des règles héritées du passé. Il assouplit la forme rigide du sonnet pour donner libre cours à son expression.
Quatre poèmes homonymes Le poème présente de nombreuses analogies avec ses trois homologues.
● Traits communs à tous les poèmes : l'écriture en alexandrins ; l'ennui profond ; l'obsession sépulcrale (le terme cimetière réapparaît dans Spleen II).
● Traits communs à certains poèmes : l'hiver (Spleen II) ; l'écoulement du temps (Spleen II) ; la pesanteur du souvenir (Spleen II) ; le parfum (Spleen II) : la vieillesse et le passé (Spleen II et III) ; l'animal de compagnie (Spleen III) ; la maladie (Spleen III) ; la pluie (Spleen III et IV) ; les ténèbres (Spleen IV) ; l'âme errante des morts (Spleen IV) ; la cloche (Spleen IV).
Il s'en distingue par une expression plus retenue. Baudelaire y suggère ses sentiments plutôt qu'il ne les exprime.
Analyse
La structure grammaticale L'analyse logique met en évidence un enchaînement d'idées élaboré, voire complexe.
● Quatrains
♦ Quatrain 1 Une longue et unique phrase se structure en : sujet, apposition du sujet (syntagme adjectival), complément circonstanciel de lieu indiquant l'origine, complément circonstanciel de manière, verbe, complément d'objet direct , complément d'attribution + complément de nom, conjonction de coordination, complément d'objet direct , complément circonstanciel de lieu indiquant la destination.
♦ Quatrain 2 Deux phrases autonomes sont séparées par un point-virgule :
Phrase 1 sujet, complément circonstanciel de lieu indiquant l'endroit où l'on est, apposition du sujet (syntagme participial), verbe, complément circonstanciel de manière, complément d'objet direct ;
Phrase 2 sujet + complément de nom, verbe, complément circonstanciel de lieu indiquant l'endroit où l'on est, complément circonstanciel de manière (syntagme nominal + complément de nom).
● Tercets En écho à celle du premier quatrain, une longue phrase se développe sur les deux tercets :
♦ Tercet 1 sujet 1, verbe 1 (réfléchi), conjonction de coordination, sujet 2, verbe 2, complément circonstanciel de manière, complément d'objet direct ;
♦ Tercet 2 conjonction de subordination, complément de lieu précisant l'endroit où l'on est (syntagme nominal et adjectival), sujet 1, conjonction de coordination, sujet 2, verbe, complément circonstanciel de manière (adverbe), complément d'objet indirect.
Les articles L'utilisation des articles mérite attention.
Baudelaire emploie 14 articles définis (« le » ; « la » ; « l' » ; « les »), dont deux sont contractés (« aux » ; « du »), contre 7 articles indéfinis (« un » ; « une » ; « de »). Les premiers s'avèrent donc deux fois plus nombreux que les seconds.
L'univers du poème apparaît ainsi comme précisément identifié et nettement délimité.
Les adjectifs Baudelaire affectionne l'adjectif.
Ici, on dénombre 20 épithètes pour 32 substantifs. Plus de la moitié des noms (59 %) s'assortissent d'un qualificatif.
Le nom seul suffit rarement à Baudelaire. Il éprouve le besoin d'y accoler un, voire plusieurs adjectifs qui, en précisant l'un de ses caractères saillants, lui donnent une coloration spécifique (froid « ténébreux » : fantôme « frileux » ; pendule « enrhumée » ; « sales » parfums ; amours « défunts »...).
À part les « pâles habitants du voisin cimetière » (qualificatif étrange pour des cadavres décomposés, qui présentent un aspect noirâtre...), aucun adjectif ne désigne une couleur. Seules les deux cartes évoquent sans les nommer, tout à la fin du sonnet, le rouge du roi de cœur et le noir de la dame de pique.
Le poème baigne donc dans une incertitude chromatique proche de la grisaille, en totale harmonie avec un jour pluvieux d'hiver.
On remarque l'emploi de quatre adjectifs possessifs : « son » urne (se rapportant à Pluviôse) - vers 2 ; « mon » chat - vers 5 ; « son » corps (syntagme enclavé dans le précédent) - vers 6 ; « leurs » amours (se rapportant au valet de cœur et à la dame de pique) - vers 14.
Ils esquissent le schéma suivant : « l'hiver répand sur terre son froid mortel. Mon chat agite son corps maladif. Deux personnages d'un jeu de cartes, qui semblent prendre vie, devisent de leurs amours passées ». Ainsi, une structure alternative se dessine entre le monde extérieur, qui borne le poème (le ciel pluvieux du début ; le jeu de cartes final) et le locuteur, doublement suggéré par « mon chat » et « son corps » peu avant le milieu du sonnet. Situé entre deux éléments hétérogènes, l'ego en semble donc prisonnier. D'autres éléments confirment ce sentiment d'isolement et même d'oppression (voir infra, Un cadre révélateur, Un spectateur passif et Une composition cinématographique).
Les champs lexicaux Huit champs lexicaux se superposent et peuvent s'interpénétrer : le milieu urbain (« ville » ; « faubourgs » ; « bourdon ») ; la démographie (« habitants » ; « mortalité » ; « hydropique », comme cause de décès) ; l'hiver (« Pluviôse », deuxième mois hivernal du calendrier républicain ; « froid » ; « ténébreux » ; « brumeux » ; « frileux » ; « bûche ») ; l'élément liquide (« Pluviôse », mois de la pluie ; « urne » ; « flots » ; « verse » ; « brumeux » (la brume étant un amas de fines gouttelettes) ; « gouttière » ; « hydropique ») ; le mal-être physique ou moral, la maladie se conjugant à la tristesse (« irrité » ; « froid » ; « ténébreux » : « pâles » ; « agite » ; « sans repos » ; « maigre » ; « galeux » ; « erre » ; « triste » ; « frileux » ; « se lamente » ; « enrhumée » ; « sales » ; « hydropique » ; « sinistrement ») ; la totalité (« entière » ; « à grands flots » ; « plein ») ; la temporalité (« Pluviôse », nom d'un ancien mois ; « pendule ») qui engendre un passé presque toujours révolu (« Pluviôse », cinquième mois d'un calendrier aboli ; « cimetière » ; « vieux » ; « fantôme » ; « héritage » ; « vieille » ; « défunts ») ; la mort et l'au-delà (« urne » ; « cimetière » ; « mortalité » ; « âme » ; « fantôme » ; « héritage » ; « fatal » ; « défunts » auxquels, par métonymie, on peut ajouter « froid », « ténébreux » et « pâles »).
Quelques éléments positifs apparaissent : la bûche enfumée qui « accompagne en fausset » le tic-tac de la pendule enrhumée (ce duo comique inattendu, en contrepoint du glas lugubre, constitue la seule note d'humour) ; un « jeu » de cartes, ce dernier terme n'étant que suggéré ; le « beau » valet de cœur ; les « amours » (quoique défunts).
Le verbe « causent » illustre le goût de Baudelaire pour les termes du parler populaire, qu'il mêle volontiers à un langage soutenu. De même, l'accord du mot « amour » s'avère hardi pour l'époque, la règle voulant que le terme, masculin au singulier, soit féminin au pluriel. Ces traits illustrent la modernité du langage baudelairien.
On retient aussi l'ironie grinçante des : « pâles habitants » du cimetière ; « sales parfums » du jeu de cartes, dont l'oxymore fait écho au titre du recueil, Les Fleurs du mal.
Les quatre éléments
Les quatre éléments de la philosophie naturelle s'affirment à travers : la terre, où sont inhumés les morts d'un cimetière proche ; l'air, qui véhicule : la pluie et le brouillard, le bruit du chat qui s'agite, le glas d'une cloche, l'odeur et le sifflement de la bûche qui fume dans la cheminée, le tic-tac et le timbre de la pendule, le relent moisi du jeu de cartes ; l'eau, avec la pluie qui a donné son nom au mois de pluviôse ; la brume, composée de fines gouttelettes ; l'l'hydropisie, causée par une accumulation pathologique de sérosités ; le feu, qui tente de consumer une bûche.