L’étymologie populaire est un procédé analogique par lequel le sujet parlant rattache erronément un terme dont il cherche l'étymologie à un terme qu'il connaît et comprend. Par abus de langage, on désigne aussi par « étymologie populaire » une explication étymologique qui s'appuie sur de simples ressemblances formelles et apparentes dans la même langue ou non, sans recours à la méthode scientifique des philologues et linguistes.
Raisons de l'étymologie populaire L'étymologie populaire s'appuie avant tout sur des ressemblances formelles fortuites entre le signifiant d'un mot et ceux d'autres mots ou radicaux déjà connus ; elle peut laisser ses empreintes dans le lexique d'une langue en modifiant l'orthographe et la prononciation d'un mot ancien mal analysé. D'un point de vue normatif, l'étymologie populaire est une erreur, mais ces « erreurs », de ce type ou d'un autre, ont été lexicalisées de sorte que de nombreux mots issus d'une étymologie populaire ont maintenant le statut de lexèmes « normaux ».
D'un point de vue linguistique, l'étymologie populaire est une volonté comme une autre de rationaliser la langue : en adaptant le signifiant d'un terme devenu inanalysable, elle permet de remotiver un mot, même si le signifié réinterprété est étymologiquement incorrect, ce qui lui donne plus de poids dans la mémoire. Il est en effet plus aisé de mémoriser des termes motivés (que l'on peut analyser en morphèmes, comme maisonnette, dans lequel un locuteur lambda est capable de reconnaître maison et -ette, un diminutif). C'est une forme de nivellement analogique : le mot obtenu par étymologie populaire doit être recréé par imitation d'autres signifiants mieux connus. Le plus souvent, le mot modifié est :
un emprunt à une langue étrangère ; un mot ancien devenu, à force d'usure phonétique, inanalysable. un mot isolé n’ayant pas de famille
Exemples courants Girouette Un cas d'école est fourni par l'étymologie du mot girouette.
Il apparaît de prime abord comme un mot-valise, composé de girer « tourner » (cf. giratoire) et un élément -rouette, qui peut sembler être une forme tronquée de pirouette (faire la pirouette signifiant « faire volte-face »), voire un rouet, objet qui tourne, basé sur le nom de la roue. Ces sens s'accommodent précisément de ce qui constitue la nature d'une girouette : le fait de tourner.
En réalité, il n'en est rien. Le terme est attesté dans un texte normand : le Roman de Rou de Wace (au ) wirewire ou wirewite. qui est lui-même issu du vieux norrois veðrviti « girouette » (comme de nombreux termes de la marine ancienne). Il s'agit d'un composé de veðr « temps (météo) » et viti « qui indique », c'est-à-dire « indicateur du temps ». Il n'a donc aucun rapport étymologique avec l'action de tourner. Ce composé pouvait, dans les textes poétiques, désigner par métaphore un navire (pris dans la tempête).
Au , il est mentionné avec la graphie gyrouete, mais qui reflète déjà la phonétique contemporaine du terme. Cette altération s'est peut-être faite, non pas directement à partir du normand, mais à partir d'un emprunt au dialecte de la Loire guirouée, plus proche phonétiquement du mot français actuel, et qui partage le même étymon norrois avec le mot normandElisabeth Ridel, Le navire viking et les traditions navales d'Europe : Bateaux de type scandinave en Normandie (), in L'héritage maritime des Vikings en Europe de l'Ouest, actes du Colloque international de la Hague, Presses universitaires de Caen, 2002, p. 309..
Le mot a en effet entretemps été réanalysé : puisque guirouée ne renvoie à aucun morphème connu, il est modifié inconsciemment parce qu'il semble fortuitement composé de gire et rouette « petite roue » ce qui, pour le sens, fonctionne, une girouette traçant bien des cercles (rouette) en tournant (gire).
Choucroute De même, choucroute s'analyse a priori comme un composé de chou et de croûte, alors qu'il remonte à Sürkrüt, mot du dialecte alsacien correspondant à l'allemand Sauerkraut, littéralement « chou aigre » (de sauer « aigre » et Kraut « chou ») : il est donc bel et bien question de chou dans l'étymologie réelle, mais cela concerne la seconde partie du mot, non la première. Il est attesté pour la première fois dans le lexique du français sous la forme surcrute (en 1699, suisse romand) puis sorcrotes (en 1739), puis a évolué vers sa forme actuelle à cause de l'influence de chou et de croûte..
Chat-huant Le nom de chat-huant qui désigne la chouette hulotte n'a rien à voir avec les félins. Il est issu du latin vulgaire cavannum (accusatif de cavannus), lui-même issu du gaulois cavannos. Ce dernier est devenu chouan en ancien français, avant d'être refait en chat-huant sous l'influence de chat et du verbe huer (à cause du cri de la chouette).
Capharnaüm Le nom commun capharnaüm, au sens de « grand désordre », est traditionnellement expliqué comme une allusion à la foule immense qui se pressait autour de la maison où Jésus de Nazareth enseignait dans la cité biblique de Capharnaüm. La description de cette foule figure effectivement dans l'Evangile de Marc. Cependant, à l'origine, l'expression péjorative capharnaüm n'a rien à voir avec le Nouveau Testament. Le mot exact était cafourniau, terme dérivé du latin furnum (accusatif de furnus « four ») et qui désignait en moyen français un débarras. Cafourniau a été refait en capharnaüm sous l'effet d'un rapprochement fautif avec l'épisode biblique mentionné ci-dessus.
Fainéant L'orthographe actuelle de l'adjectif fainéant s'explique par l'étymologie populaire qui veut que ce mot soit issu de fait et néant, alors qu'il est en réalité une altération de faignant, ou feignant, participe présent de feindre, au sens ancien de « se dérober (à la tâche), rester inactifLangue française-Questions courantes ».
Se pavaner Le verbe se pavaner et le nom commun dont il dérive, la pavane, sont souvent associés à l'idée du paon qui exhibe fièrement sa roue pour attirer les femelles. Pourtant, ils n'ont rien à voir avec cet oiseau. Pavane (et, par extension, se pavaner) ne provient pas du latin pavonem (accusatif de pavo, "paon"), mais de l'italien dialectal danza pavana. Ce dernier correspond à l'italien standard danza padovana et signifie "danse de Padoue" (Padova en italien, issu du latin Padus, le Pô).
Forcené Le terme s'écrivait auparavant forsené (il y avait aussi un verbe forsener, d'où le verbe, rare, forcener)..
Dans ce cas, l'étymologie populaire n'a provoqué aucun changement phonétique. Si elle est avant tout graphique, les francophones associent, tout de même, forsené à force- de manière intuitive. On peut noter au passage qu'il n'existe aucun suffixe -né dans la langue française.
Ce vocable est issu en réalité de deux éléments : le préfixe for- (cf. forban, fourvoyer, anciennement forvoyer, formariage, etc.) qui passe pour un croisement des affixes d'origine latine for(i)s « dehors » et germanique *fir-, dépréciatif et négatif dans cette acception.
Le second élément est un terme d'ancien français sen (d'origine germanique *Sinnu) qui avait certaines des significations du mot « sens » (lui d'origine latine). On le rencontre également dans le terme assener ou asséner (voir pour l'aspect sémantique notamment la locution « assener des vérités »).
Le forcené est donc celui qui est en dehors du bon sens. Le préfixe for- étant rare et le mot sen s'étant perdu, le francophone aura tout naturellement tendance à recréer une étymologie factice.
Fou (échecs) La pièce du jeu d'échecs que l'on appelle le fou n'a aucun rapport avec les bouffons médiévaux. Son nom dérive de l'arabe classique alfil, qui signifie "éléphant". En effet, dans la version originelle du jeu d'échecs conçue en Inde, cette pièce représentait un éléphant. Entré en français par l'intermédiaire de l'ancien espagnol, alfil a d'abord été simplifié en fil, puis ce dernier a été refait en fol par assimilation abusive avec le mot fol issu du latin follis ("ballon" et, par extension, "malade mental qui erre de-ci de-là"). Le jeu de l'étymologie populaire a ensuite entraîné l'assimilation de la pièce d'échecs à un bouffon.
L'an quarante L'expression populaire S'en moquer comme de l'an quarante est traditionnellement expliquée comme une invention des royalistes sous le Directoire et le Consulat, l'an quarante étant la quarantième année du calendrier républicain, que les partisans de la monarchie espéraient ne jamais voir advenir. Cependant, il s'agit là encore d'une étymologie populaire. En réalité, S'en moquer comme de l'an quarante procède de l'altération de S'en moquer comme de l'Alcoran (c'est-à-dire comme du Coran), expression apparue en France au à la suite des Croisades.
Moukère Comme il est issu du pataouète, l'ancien argot des Français d'Algérie, le terme familier moukère est souvent considéré comme un mot d'origine arabe. Sa première syllabe en mou-, apparemment proche de celle qu'on trouve dans plusieurs noms arabes (Mustafa, moudjahid, etc.), semble conforter cette idée. Cependant, il n'en est rien. Moukère dérive de l'espagnol mujer ("femme"), lui-même issu du latin mulierem (accusatif de mulier, "femme").
Mousmé L'expression familière mousmé, utilisée pour désigner une femme, est souvent perçue comme un mot arabe, qui serait entré en français par l'intermédiaire du pataouète et qui serait apparenté étymologiquement à moukère. Là encore, il s'agit cependant d'une pure étymologie populaire. Mousmé dérive du japonais musume ("jeune fille") et a été introduit en français par l'écrivain Pierre Loti, dans son roman Madame Chrysanthème qui se déroule au Japon. Les idées fausses sur l'origine de mousmé ont été entretenues par la proximité phonétique avec moukère et par le fait que ce mot reflète une transcription du japonais abandonnée depuis la généralisation de la Méthode Hepburn, ce qui ne permet plus de reconnaître son ascendance japonaise.
Fausses étymologies populaires Les exemples suivants concernent des cas où des linguistes et grammairiens ont cru repérer des étymologies populaires, là où il n'y en avait pas réellement.
Remède de bonne femme L'ancien français fame désignait effectivement la « renommée » (cf. mal famé, du latin ). Cette explication apparait une foisRemèdes de bonne femme, Fabrice Bardeau, 1973, cité par .mon-expression.info. On peut aussi le rapprocher de l'italien bona fame, littéralement « de bonne réputation ». , et est contestée par un professeur de françaisexplication par un professeur de français sur TV5 qui lui préfère largement le sens donné par Pierre Larousse : « des remèdes populaires ordonnés et administrés par des personnes étrangères à l'art de guérir ».. Cet emploi historique se retrouve dans les dictionnaires depuis le et dans un texte de Nicolas Alexandre publié en 1714, La Médecine et la Chirurgie des Pauvres, et correspond bien au sens bonne femme que l'on retrouve aussi dans « conte de bonne femme »Voir l'entrée femme sur le dictionnaire du TLFi.
Une autre piste en faveur de cette étymologie est la correspondance avec les expressions comparables dans des langues étrangères. L'anglais dit ainsi old wives' remedyhttp://www.babylon.com/definition/Wife/French : old wives' remedy/tale est traduit par remède/conte de bonne femme (remède de vieille femme) ce qui concorde d'ailleurs avec le sens de « femme âgée » qui était attribué, parmi d'autres, à « bonne femme » par la quatrième édition du D.A.F. (1762).
Cette querelle sur l'étymologie correcte de l'expression est ancienne, puisqu'en 1913 déjà, dans La Chronique médicale, un auteur se posait la question : La Chronique médicale, éditions Rédaction et administration, volume 20, 1913 tandis que la même année, L'Intermédiaire des chercheurs et curieux se posait la question inverse : Benjamin Duprat, L'intermédiaire des chercheurs et des curieux, Librairie de l'Institut, 1913, p. 616.