L'insurrection de 1864 en Tunisie oppose la majeure partie de la population tunisienne au pouvoir beylical. Elle a pour origine le doublement des impôts payés par chaque habitant — la mejba. Après avoir fait trembler le pouvoir en place, elle est férocement réprimée par l'armée beylicale tunisienne. Les exactions et les confiscations des forces de répression aggravent la situation économique du pays qui n'a d'autre choix que de recourir aux emprunts des banques étrangères, ce qui entraîne la faillite et la mise sous tutelle européenne des finances tunisiennes.
Contexte Constitution de 1861
À partir de 1861, la Tunisie vit sous le régime de la monarchie constitutionnelle. Il y a maintenant trois pouvoirs, le pouvoir exécutif exercé par le bey et ses ministres, le pouvoir judiciaire revenant aux différents tribunaux civils et le pouvoir législatif exercé par un Conseil suprême de soixante membres choisis parmi les ministres, les hauts fonctionnaires et les notables. Toutefois, cette réforme importante imposée par le pouvoir beylical n'est pas comprise par la population tunisienne. On lui reproche d'éloigner le peuple du souverain par la création de tribunaux alors que, jusque-là, la justice était rendue directement par le bey. On y voit également l'influence des puissances européennes à qui le droit de propriété dans la régence est maintenant reconnu. Les nombreuses concessions accordées aux entreprises françaises (constructions de lignes télégraphiques, rénovation de l'aqueduc de Zaghouan) en apportent la preuve visible. Enfin, on rapproche cette évolution politique de l'instauration de la conscription en 1860, qui a rendu le service militaire obligatoire pour une durée de huit ans. Les conscrits sont tirés au sort avec possibilité de rachat, ce qui explique pourquoi seuls les plus pauvres du pays se retrouvent enrôlés..
La présidence du Conseil suprême est confiée à Kheireddine Pacha qui démissionne dès , découragé par l'obstruction systématique opposée à ses tentatives de réformes : ..
Endettement du pays
vignette|Portrait du grand vizir Mustapha Khaznadar.
Le pays est alors fortement endetté. Jusqu'à la promulgation de la Constitution, le grand vizir Khaznadar n'avait fait appel qu'à des créanciers locaux. Mais la création de toutes ces nouvelles charges administratives coûte cher et les caisses sont vides. Les fonctionnaires ne sont plus payés et les fournisseurs sont réglés en teskérés, billets à valoir sur les prochaines récoltes. Les rentrées d'argent servent à régler les intérêts exorbitants des emprunts réalisés auprès de Nessim Samama, receveur général des finances de la régence.
Pour remplir les caisses du gouvernement, un accord est trouvé en entre Khaznadar et la banque parisienne Erlanger pour réaliser un emprunt de 35 millions de francs amortissable en quinze ans et demi, à raison d'annuités se montant à , soit sept millions de piastres, garantis par l'impôt par tête, la mejba.
Mejba
Instaurée en 1856, la mejba est un impôt de capitation dont la valeur s'élève à 36 piastres par an et qui est dû par tous les sujets de sexe masculin ayant atteint l'âge de la puberté. Quand on sait que le journalier agricole touchait quotidiennement 0,80 piastres, la mejba représentait donc 45 jours de travail d'un ouvrier dans le cas, bien entendu, où ce dernier pouvait trouvait de l'embauche durant toute l'année […] La mejba fut désormais l'impôt qui procurait au trésor les recettes les plus importantes : , sur un budget total de , au milieu du ..
Afin d'éviter l'opposition des membres les plus influents du pays, qui pourraient protester contre le principe de capitation qui est interdit par le Coran, les habitants des cinq plus grandes villes de Tunisie — Tunis, Sfax, Sousse, Monastir et Kairouan — sont exemptés. D'autres exemptions sont prévues pour les fonctionnaires du bey, les dignitaires religieux, les étudiants et les soldats. Malgré cela, la mejba devient vite la plus grosse source de revenus du pouvoir. En 1861, elle représente ainsi 42 % des rentrées fiscales..
Pour récupérer le produit de cet impôt, deux fois par an, une colonne militaire appelée mhalla, est mise sur pied. Menée par le prince héritier, le bey du camp, elle sillonne le Nord du pays en été et le Sud en hiver. Son rôle est de dissuader les tribus de la tentation d'échapper aux taxes que les cheikhs et les caïds sont chargés de prélever.
Cause de la révolte
vignette|Portrait équestre de Sadok Bey, Khaznadar est juste derrière le souverain.
Le premier bénéficiaire de l'emprunt de 1863 est Khaznadar, qui capte une partie importante des cinq millions de francs de commission. Loin de servir à l'amortissement de la dette locale, l'emprunt est dilapidé aux trois quarts en moins d'un an. Les rentrées fiscales de la mejba se montant à trois millions de piastres, il est impossible de rembourser la première annuité de sept millions de piastres. L'augmentation de cet impôt déjà très impopulaire est inévitable.
En , décision est prise d'étendre la mejba aux habitants et notables des villes qui en étaient jusque-là dispensés. Cependant, la mesure est insuffisante : le grand vizir Khaznadar propose alors de doubler le montant de la mejba à .
Kheireddine, le général Farhat et le général Husseïn marquent leur désaccord. Ce dernier s'écrie : . Kheireddine affirme que les nouveaux revenus générés par cette augmentation seront largement absorbés par l'entretien des forces militaires qu'il faudra mobiliser pour les prélever. Quant aux notables convoqués par Sadok Bey pour être mis au courant de la réforme, ils ne cachent pas qu'il sera impossible d'appliquer cette nouvelle taxe à leurs administrés.
Dès que la nouvelle se répand, des troubles éclatent dans les régions tribales. Des caravanes sont pillées et les achats d'armes et de poudre se multiplient. Pour calmer l'agitation croissante, le décret du transforme la taxe en impôt progressif. Les contribuables sont classés en six catégories en fonction de leur fortune, auxquelles on applique la mejba qui varie de 36 à 108 piastres, mais il est stipulé que la capitation moyenne au niveau de chaque caïdat doit rester de 72 piastres. Pour montrer la détermination du gouvernement à faire rentrer ces impôts, Sadok Bey demande à tous les gouverneurs de rejoindre leur circonscription pour en assurer la perception.
Assassinat du général Farhat
vignette|Extrait d'une carte d'état-major dressée en 1879 et montrant l'emplacement du meurtre de Farhat.
Gouverneur du Kef et des tribus Ounifa, le général Farhat obéit aux ordres du bey et regagne sa circonscription le . Conscient que toute la région est en pleine insurrection, il demande une escorte armée au souverain. Mais celui-ci n'a plus d'hommes à lui confier. Farhat doit donc faire appel au khalifa du Kef pour que celui-ci le rejoigne avec 150 spahis de la ville. Malgré les mises en garde de son subordonné qui lui conseille de faire demi-tour, le gouverneur poursuit sa route.
Arrivé dans le défilé du Khanguet El Gdim, à du Kef, il est encerclé par les insurgés. Originaires des mêmes tribus que les révoltés, les spahis abandonnent leur chef qui n'a plus comme derniers soutiens que ses serviteurs. Il est massacré avec huit hommes de sa suite. L'olivier criblé de balles devant lequel il trouve la mort sera longtemps vénéré jusqu'à ce qu'il soit coupé et brûlé vers 1950..
Soulèvement des campagnes La mort du général Farhat galvanise les énergies. Le Kef est assiégé par les tribus insurgées qui exigent d'entrer dans la ville, ce que les autorités refusent. À Kairouan, la maison où trouve refuge le gouverneur, le général Rechid, est assiégée. Les défenseurs ouvrent le feu et tuent des assaillants ; des négociations sont entamées qui aboutissent au départ du gouverneur qui rejoint Sousse. Mais devant l'hostilité des habitants de la ville, il doit regagner Tunis à bord d'un bateau anglais. Un gouvernement provisoire est constitué à Kairouan.
Des faits similaires sont observés dans toute la Tunisie. À Béja, Téboursouk, Makthar et Souk El Arba, les gouverneurs n'ont d'autre choix que de fuir pour sauver leur vie et leurs biens sont pillés. Le gouverneur des Madjeur, dans la région de Thala, n'a pas cette chance. Assiégé dans son bordj, il tue des dizaines d'assaillants avant que la place ne soit investie. Il est massacré avec toute sa famille et décapité le . Dans la région de Gabès, le gouverneur échappe au massacre en rendant aux insurgés le produit des impôts déjà perçus ; il est exfiltré par un bateau envoyé par le bey. Le , les insurgés prennent le pouvoir à Sfax, pillent les locaux de la perception des impôts, investissent la kasbah et libèrent les prisonniers. Le , les autorités locales tentent de réagir en faisant arrêter les chefs rebelles mais c'est toute la ville qui se soulève pour exiger leur libération. Le caïd et les notables doivent fuir et même le général Osman, envoyé du bey arrivé trois jours plus tard, ne doit qu'à l'intervention des chefs religieux de ne pas être lynché. Le , c'est Sousse qui se soulève, encouragée par l'exemple de Sfax. Plus aucun impôt n'est payé et les insurgés prennent possession de la ville. Tous les ressortissants européens fuient leurs habitations et trouvent refuge sur la frégate Giuseppe Garibaldi. Partout dans le reste du pays, les tribus se sont soulevées, menaçant ceux qui refusent de suivre le mouvement et pillant les biens des serviteurs du gouvernement.
vignette|Frégate Garibaldi.
L'insurrection se trouve très vite un chef en la personne d'Ali Ben Ghedhahem, un lettré occupant les fonctions de secrétaire du caïd des Madjeur. Il parvient à unir plusieurs tribus autour d'objectifs communs tendant à un retour à la tradition en matière de justice et d'impôts. Dès le mois d'avril, on parle de lui comme le (bey el-omma).
Pour éteindre l'incendie, Sadok Bey n'a d'autre choix que d'annoncer dès le que le doublement de la mejba est annulé. Il annonce le même jour la suppression des tribunaux. Enfin, le , le souverain décide de suspendre la Constitution.
Mais c'est trop tard car le soulèvement est général. Même les soldats refusent de se rendre aux convocations lancées par le général Rechid à Sousse et désertent en masse, excédés par les retards de soldes qu'ils subissent depuis des années et solidaires des revendications des tribus insurgées
Pressions des puissances européennes Dès le début des troubles, le consul de France, Charles de Beauval, malgré les instructions de son gouvernement de ne pas intervenir dans les affaires intérieures de la régence, conseille au bey de renoncer à sa réforme fiscale, de suspendre la Constitution et de renvoyer son grand vizir. Le consul britannique, Richard Wood, intervient à son tour pour demander, au contraire, le maintien de la Constitution et pour apporter son soutien à Khaznadar, bien qu'il ait reçu les mêmes consignes de neutralité de son gouvernement.
vignette|Flottes françaises et italiennes en rade de Tunis en 1864.