Mémoires pour servir à l'Histoire des Plantes, publié en 1676, est un ouvrage fondateur de la science botanique en France. Dans la première partie, intitulé Projet de l'Histoire des plantes, Denis Dodart dresse le cadre directeur d'un des grands desseins de la jeune Académie royale des sciences : la création d'une Histoire des plantes, catalogue exhaustif des espèces végétales ; dans la seconde partie, intitulée Descriptions de quelques plantes nouvelles, les académiciens de Louis XIV décrivent et baptisent en français rapportées du Nouveau Monde. Chacune d'elles est accompagnée d'une gravure de Nicolas Robert.
Le projet de l'Académie se distingue moins par son ampleur que par l'esprit dans lequel il est conçu. En effet, à la description de chaque plante, aux particularités de sa culture, à ses vertus médicinales ou autres, elle joint pour la première fois une analyse chimique et des études de physiologie végétale.
Historique
Un besoin encyclopédique Entre 1550 et 1700, le nombre de plantes connues est quadruplé alors que dans le même temps le nombre d'encyclopédie botaniques décline. Pour tenir compte de ses découvertes, une nouvelle Histoire Naturelle des plantes devient donc nécessaire à la fin du .
En 1674, le naturaliste britannique John Ray note l'absence d'une . Il se plaint d'avoir à consulter et combiner plusieurs publication pour une simple étude, citant Bauhin, Columna, Alpin, Cornut, Parkinson, Margrave, Morison et Boccone. La plupart de ces auteurs ne sont déjà plus actifs à cette époque. Mais au moment où John Ray écrit ces lignes, les membres de l'Académie royale des sciences de Paris ont déjà décidé de relever le défi de cataloguer toutes les plantes connues. C'est même un des premiers objectifs qu'il se donnent à la fondation de l'Académie.
L'inspiration de Huygens Christian Huygens est le premier à proposer que l'Académie publie une histoire naturelle. Le projet décrit, universel et baconien, doit étudier le poids, la température, la couleur, l'attraction magnétique, la composition des éléments, la respiration animale, le développement des métaux, plantes et os. L'Académie devra répartir les sujets entre ses membres, qui devront rendre compte chaque semaine de l'avancée de leurs recherches.
Ce programme cadré est une des raisons qui convainc Jean-Baptiste Colbert et ses ministres de fonder l'Académie des Sciences, bien que finalement les collègues de Huygens modifient ses idées initiales et adoptent deux programmes spécialisés pour les anatomistes, les botanistes et les chimistes. Ce sont les histoires naturelles des animaux et des plantes.
Le programme de Perrault vignette|Claude Perrault, par Gérard Edelinck vers 1660
Histoire naturelle contre philosophie naturelle Claude Perrault, ami proche de Huygens, propose en que l'Académie publie une histoire naturelle des plantes. Des modèles antérieurs inspirent la vision de Perrault, et notamment le Pinax de Bauhin, que Nicolas Marchant avait déjà commencé à réviser. Perrault essaye de définir le champ d'étude et de différencier les types de recherches nécessaires pour une étude exhaustive des plantes. Il identifie deux manières : pure botanique et risotome (, descriptive) et philosophie naturelle (, explicative).
La première étudie l'histoire des plantes par l'herborisation, c'est-à-dire la collecte de plantes et de racines et l'étude de leurs caractéristiques externes et de leurs propriétés thérapeutiques. Ses principes remontent au moins à Historia animalium d'Aristote, texte fondateur d'une tradition d'histoires naturelles pendant deux-cents ans.
La seconde manière définie par Perrault s'inscrit dans la lignée de Théophraste révisée par Francis Bacon. Elle consiste, au-delà de l'accumulation des données sur la nature, à rechercher les causes des propriétés médicales des plantes, la reproduction des végétaux et la nutrition végétale. Elle implique selon Perrault des analyses chimiques, l'observation au microscope des graines et du pollen, l'expérimentation et le test de certaines théories de l'époque sur la propagation et la génération, dont l'étude pour savoir si la sève circule dans les plantes comme le sang dans le corps humain.
Un catalogue sans classification Le plan de recherche de Perrault est plus basé sur les connaissances théoriques que pratiques. Il est à la fois grandiose et modeste. L'Académie devra traiter de toutes les plantes connues dans une publication accessible contenant pour chacune d'elles description, illustration et index topographique, mais en tirant ces données de la littérature préexistante. La classification est encore un vrai problème au , et Perrault suggère que les académiciens choisissent un système existant voire s'en dispose radicalement. Une des évidentes impasses du système aristotélicien est la découverte dans le Nouveau Monde de plantes sensitives, comme la Mimosa pudica, qui remettent en cause la distinction scolastique entre plante et animal, puisqu'elles réagissent au toucher.
Un catalogue avec tous les noms connus de plantes serait utile, mais les noms et descriptions antiques ne sont pas toujours reliés aux plantes modernes. Le compendium devra être illustré à partir des eaux-fortes peintes sur vélin pour la collection du duc d'Orléans par Nicolas Robert plutôt que d'après natureLes 18 volumes du duc d'Orléans Histoire naturelle des oyseaux et des plantes peints en miniature sont rachetés par la Bibliothèque du roi. Elle fait maintenant partie de la collection des vélins du Muséum national d'histoire naturelle.
Un ouvrage collectif modeste De même que Huygens, Perrault a une conception traditionnelle de l'histoire naturelle. Il prend référence chez les Anciens mais ignore les Amériques, et en effet l'Académie regarde d'abord vers l'Europe et le Proche-Orient pour les espèces inusuelles, laissant l'étude de la flore américaine à Charles Plumier, prêtre Minime. Il est de formation médicale, et oriente délibérément la recherche encyclopédique, par essence fondamentale, vers la science appliquée. Le but de l'Académie est de collecter l'information utile aussi efficacement que possible et de la rendre disponible au plus grand nombre. Cette approche littéraire est particulièrement adaptée à une société de recherche qui n'existe officiellement que depuis un mois, et ne possède pas encore de laboratoire, possède peu d'instruments, et s'organise encore en assemblées générales. Perrault est aussi inquiet de la pérennité du soutien de la couronne. Une publication modeste, ancrée dans un travail bien entamé, a une chance de réussir et devrait permettre de persuader le gouvernement de financer des recherches plus approfondies.
Les collègues de Perrault désapprouvent l'idée d'étudier les livres, et veulent étudier directement d'après nature. Ils commencent par la littérature et vont au-delà. De fait, la littérature européenne sur le sujet ne traite qu'une infime portion des plantes connues, et le besoin le plus pressant est l'étude des plantes nouvelles ou rares. Ici encore, l'Académie est influencée par le travail de Guy de La Brosse, premier des surintendants du Jardin royal des plantes, et par les recherches menées par Marchant sous le mécénat du duc d'Orléans. De plus, les académiciens ajoutent une dimension expérimentale à l'histoire naturelle voulue et conçue par Perrault, en incorporant des analyses chimiques des spécimens pour éclaircir leur description. Duclos y contribue tout particulièrement. Perrault, lui, se concentre sur la rédaction de lHistoire des animaux. Il publie le pendant du Mémoires des plantes en 1671 et 1676, le Mémoires pour servir à l’histoire naturelle des animaux. La vision de Duclos vignette|349x349px|Colbert présente à Louis XIV les membres de l'Académie Royale des Sciences créée en 1667, Henri Testelin
Classification et analyse chimique Samuel Cottereau du Clos est désigné directeur du projet, et y porte rapidement sa marque. Aux éléments initiaux - gravure et description des plantes - il ajoute une classification selon le système de Théophraste, datant du . Il développe les descriptions pour compenser le manque d'illustrations.
Duclos ajoute des analyses chimiques à l'ouvrage. Il fait distiller les plantes pour pouvoir mentionner dans la description la consistance, couleur, odeur et le goût de ses composants. Ainsi, il espère pouvoir révéler la constitution chimique des plantes, testant une décoction de sève ou de jus dans plusieurs solutions chimiques, et en étudiant les cristaux formés par les jus condensésLes solutions mentionnés par Duclos sont le vitrol de mars, le sel de plomb, et la noix de galle.. Mais sous la prétendue raison de compléter les descriptions, il porte les recherches aux limites de la philosophie naturelle. En cela, Duclos conduit l'ouvrage collectif vers d'autres ambitions, qui rendent le projet controversé et retarde son achèvement.
La flore française L'académicien protestant estime en outre que lHistoire naturelle doit d'abord se concentrer sur l'étude de la flore nationale. Premièrement, il demande que les noms vulgaires français soient intégrés dans la liste des synonymes des plantes : . Les Histoires naturelles des plantes et des animaux, de même que pratiquement toutes les recherches des académiciens, sont publiés dans la langue de Molière. L'Académie divulgue avant tout le savoir auprès des francophones, savants mais aussi mécènes, et le Roi et ses ministres étaient sans doute peu familier du latin. Ce choix s'inscrit plus largement dans la querelle des Anciens et des Modernes, et entre "réaliste" et puristes", qui agitent alors l'Académie française autour de la rédaction du Dictionnaire. Duclos peut compter sur de nombreux soutiens au sein des académiciens, qui développent des néologismes pour pouvoir décrire les plantes dans leur langue, lesquels sont rajoutés à partir de 1670 sur certaines gravures.
En revanche, la volonté de se limiter à la flore métropolitaine suscite beaucoup moins d'enthousiasme, malgré ses intérêts pratiques. Duclos préfère l'expérience à l'argument d'autorité, il veut que les descriptions reposent sur l'observation directe, ce qui dans les conditions du pose certaines limites. Selon lui, les cercles académiques n'apprécient pas à leur juste valeur la diversité de la flore du royaume. Il craint que les espèces ne se transforment une fois transplantés à d'autres latitudes.
Ses collaborateurs résiste toutefois à ces restrictions. Les jardiniers du Grand Siècle sont très fiers de leurs collections de fleurs et fruits exotiques, et les orangeries du Roi Soleil sont célèbres pour défier climats et saisons. Les savants rêvent d'une connaissance exhaustive des espèces du Créateur, pas seulement de celles propres à la France. Bien que la proposition de Duclos soit formellement approuvée, l'Académie ne cessera jamais de cultiver, décrire et illustrer les plantes rares et ne limitera jamais le projet du livre à des lignes géographiques. Finalement, le manque de concentration qui en découle entrave la réalisation de l'ouvrage.
L'impulsion de Dodart vignette|Denis Dodart (1634-1707), par Ambroise Tardieu
Une synthèse innovante L'immensité de la tâche à accomplir demande une longue persévérance, et l'entrée en scène du jeune Denis Dodart en 1673 bouscule le travail de Duclos. Les principes du jeune médecin janséniste apparaissent dans le Projet pour l'Histoire des plantes, publiés en 1676 avec les Descriptions de quelques plantes nouvelles de Nicolas Marchant, sous le titre de Mémoires pour servir à l'histoire des plantes. Le livre est une introduction contradictoire au projet, Dodart traitant tout du long d'analyses chimiques alors que Marchant les omet dans ses descriptions.