La définition de la paysannerie est, au , encore assez floue. Le paysan, c’est celui qui vit à la campagne, en milieu rural. Sa condition est aussi caractérisée par une activité : le travail de la terre. Dans la société trifonctionnelle, le paysan fait partie de l’ordre des laboratores. À la fin de l’Ancien Régime, le monde clos de la paysannerie représente plus de 80 % de la population françaiseJacques Solé, La Révolution en questions, Seuil, janvier 1988, .
Le n’a pas connu de révolution agricole. Quelques progrès ont été effectués, certes, mais l’agriculture reste dans son immense majorité étriquée, engoncée dans un système seigneurial très pesant et un communautarisme rural. Cependant l’essor démographique de la seconde moitié du siècle ouvre la voie à 1789 et à l’intensification de l’agriculture.
La décennie de la Révolution française, prolongée par le Premier Empire, joue un rôle décisif pour la paysannerie française. En l’espace d’une génération, les bases de l’organisation sociale des campagnes françaises sont remises en cause. La paysannerie, dont le poids est si lourd dans la société française, ne joue bien évidemment pas un rôle passif dans ce mouvement. Il reste à déterminer le rôle qu’elle a joué dans l’effondrement de l’Ancien Régime et dans la mise en place de la politique révolutionnaire.
La paysannerie de l'Ancien régime Le poids du système agricole L’agriculture, premier secteur quantitativement de l’économie française, a connu au une croissance qui correspond en fait à la croissance démographique générale. Elle ne connaît pas de révolution technique, mais accumule les petits progrès : extension de la culture du maïs et de la pomme de terre, introduction plus courante de plantes fourragères ou industrielles, spécialisation herbagère dans quelques régions, défrichement de près de 2,5 % des terres cultivables entre 1766 et 1789.
Mais les progrès restent limités, et l’intensification de l’agriculture ne pénètre pas dans les campagnes. L’organisation du monde paysan est en grande partie archaïque, à mi-chemin entre le système précapitaliste anglais et le système féodal d’Europe centrale et orientale. La division du finage en trois parties, aux statuts juridiquement très différents, en est caractéristique. Au centre : le village, composé des maisons et des jardins. Le jardin, non soumis à la dîme et souvent aux droits seigneuriaux, est un lieu privilégié auquel le paysan est attaché. Autour du village : les terres labourées, consacrées principalement aux céréales. C’est un espace fortement soumis aux prélèvements seigneuriaux et aux contraintes collectives, qui sont encore aux fondements des sociétés rurales. La vaine pâture est la plus connue : après la moisson, les champs deviennent vains, c'est-à-dire communs. On y vient ramasser les épis laissés là, et surtout la vaine pâture constitue un complément de pacage (on y fait paître les bestiaux) indispensable pour la plupart des paysans. La vaine pâture impose la contrainte de l’assolement triennal : la zone est divisée en trois soles (quartiers), et sur chacune d’elles les cultures se succèdent selon un rythme trisannuel alterné. Les trois cultures successives sont : les blés d’hiver (froment, seigle, blé), semés fin octobre et récoltés en août ; labours jusqu’en mars, où l’on sème les « mars » (orge, avoine, voire froment ou fèves), récoltés en août ; jachères pendant plus d’un an (le sol est plusieurs fois labouré). Enfin, dernière zone : les communaux, espaces non cultivés où les paysans font paître les bêtes. Au cours du , les seigneurs cherchent à étendre leur emprise sur les communaux : une partie est divisée entre seigneurs et paysans. Pour les petits paysans c’est un gain de terre appréciable. Pour les grands paysans, c’est au contraire une perte de pâture. Les partages des communaux ont exacerbé les clivages au sein de la société rurale.
L’assolement triennal est une impasse technologique. On donne la priorité aux cultures de subsistance, principalement aux céréales. Le rendement est très faible, 4 à 6 grains pour un dans le cas du blé, et une grande partie est prélevée par la semence. L’archaïsme d’un système agricole trop pesant est au cœur des crises agricoles jusqu’à celle de 1788-1789.
En résumé, le système agricole pèse doublement : poids économique et poids sur la vie des communautés rurales. L’agriculture est le premier secteur de l’économie, par le nombre de ceux qu'elle occupe plus que par la prospérité. Sa croissance suit la croissance démographique, et les progrès techniques sont limités. Son organisation rend en effet toute révolution technique impossible : le système d’assolement triennal (biennal dans le Midi) est une impasse technologique. Le système de la vaine pâture, la division du finage en trois parties distinctes (village, terres labourées, communaux) caractérisent ce monde rural d’Ancien Régime dépendant d’une agriculture très fragile. Les contraintes du système seigneurial et de la collectivité font partie de la vie des communautés rurales.
Un ordre social pesant et figé La hiérarchie sociale de l’Ancien Régime est fondée sur la terre. Seule une petite partie de la paysannerie est propriétaire de ses exploitations, et même dans ce cas là la propriété paysanne n’est pas pleine et entière. Le système seigneurial lui impose des limites, sous forme de droits seigneuriaux et d’autres charges.
Les charges sont très lourdes pour le monde paysan. La plupart des paysans sont amenés à travailler la terre d’autrui, sous forme de métairies de taille souvent petites, dont le fermage en nature, souvent accompagné de compléments monétaires, est déjà lourd. À cela s’ajoutent les droits seigneuriaux : droit de justice, droits honorifiques qui placent la paysannerie dans une position de subordination, et droits réels, payables en nature ou monnaie, et renforcés par la réaction seigneuriale à partir de 1760 ; la dîme (7 à 9 % du la récolte brute) ; les impôts royaux, surtout les impôts directs. Au total, près de la moitié du revenu paysan passe dans tous ces impôts, droits et dîmes, poussant une partie de la population rurale à une migration saisonnière en ville, dans l’espoir de gagner de quoi survivre. Toutes ces exigences sont lourdes. Mais ce qui les rend insupportables pour la population paysanne, note Tocqueville, c’est qu’en même temps que ces impôts se renforcent, la noblesse cesse d’accomplir ses tâches – de justice et sécurité principalement.
La cellule de base de la vie sociale en milieu rural est la communauté d’habitants, en 1789, qui correspond souvent à la paroisse. Dans ce cadre s’effectue l’administration villageoise, avec l’assemblée d’habitants. Les pouvoirs seigneurial et royal s’imposent inégalement selon les régions. L’autonomie, voire l’autarcie, de ces communautés rurales est aussi inégale.
Diversité du monde paysan de l’Ancien Régime Les deux points précédents sont les caractéristiques communes d’une paysannerie diversifiée. La diversité, elle, est double : régionale d'abord, elle existe aussi au sein même de la communauté rurale.
Il y a un souci pointilleux de hiérarchisation au sein de la communauté paysanne. Les dépendants, d’abord : au bas de l’échelle, le mendiant ; puis le journalier, manouvrier, brassier ; puis les petits exploitants, propriétaires ou non de petites exploitations à peine suffisantes pour survivre. L’indépendance économique (relative) vient avec une propriété de quatre à dix hectares : cela va du simple laboureur au gros propriétaire paysan, qui se mêle à la bourgeoisie et a tendance à dominer le reste de la paysannerie. L’élite rurale est composée de ces grands propriétaires et des cabaretiers et aubergistes, c'est-à-dire de ceux qui ont un patrimoine culturel. Il n’y a néanmoins pas de clivage net, plutôt une solidarité par liens d’intérêts réciproques. Cette diversité ne disparaît pas entièrement avec la Révolution (voir plus bas).
Crise rurale et crises générales Crises économiques À la fin du règne de Louis correspond une grave crise économique. C’est un marasme général, avec notamment une forte baisse du prix du vin. L’été 1788 est catastrophique : la saison s'avère très humide et les récoltes sont détruites par le gel dans le Nord du royaume. L’hiver 1788-1789 est aussi très rigoureux, le froid et le gel touchent toute la France. La soudure de printemps est difficile et cause une crise de disette et de cherté du grain. Les conséquences sociales sont doubles : l’irritation de la population envers les privilégiés augmente, tandis que la population paysanne est souvent réduite à la mendicité et à l’errance.
Cependant, ce n’est pas la première crise agricole qui frappe le royaume. La crise est latente depuis plus d’une décennie. Les réformes de Turgot, de 1774 à 1776, ont pour objectif d’établir la libre circulation des grains, pour relancer l’économie d’une part et pour permettre l’approvisionnement en blé de tout le royaume d'autre part. Mais ces réformes passent mal auprès d’une population qui dénonce un « pacte de famine » et déclenche une « guerre des farines » en 1774. L’engouement pour l’agronomie, depuis 1750, n’a pas eu de réel impact sur l’agriculture. Les physiocrates, tel François Quesnay et Turgot, pensent que « la terre est l’unique source de richesses et c’est l’agriculture qui les multiplie ». On crée des académies champêtres, sociétés d’agriculture. On s’inspire du modèle anglais. Mais les effets sur l’agriculture sont quasi nuls, comme le note Voltaire dans son Dictionnaire philosophique : « On écrivit des choses utiles sur l’agriculture : tout le monde les lut, excepté les laboureurs »Dictionnaire philosophique, article « Blé ou Bled ».
Crise politique La crise agricole qui éclate en 1788-1789 n’est donc pas la seule de l’Ancien Régime, tant s'en faut. Il se trouve qu’elle a coïncidé avec une crise politique grave, une crise financière et monarchique. L’alliance des deux crée un cocktail politiquement explosif…
Pour tenter de remédier à la grave situation où elle se trouve, la monarchie convoque des états généraux et organise la rédaction des cahiers de doléances.
S’il y a eu des violences avant 1789 dans le monde paysan, elles n’ont jamais résulté d’un mouvement global. L’éclatement révolutionnaire ne résulte pas d’un long crescendo de révoltes.
Le monde paysan dans la crise révolutionnaire de 1789 La convocation des états généraux apparaît comme une faiblesse de la monarchie : ils ne l'avaient en effet plus été depuis 1614. Pour beaucoup, c’est une occasion à saisir. La paysannerie s’exprime dans deux actes : la rédaction des cahiers de doléances et la Grande Peur.
Les cahiers de doléances La consultation nationale effectuée en cette occasion est large, voire démocratique : on rassemble une assemblée par communauté d’habitants ou paroisse ; chaque homme de plus de 25 ans et qui paie des impôts en fait partie. À l’échelle supérieure, dans les assemblées de bailliage ou de sénéchaussée, les élus ruraux se mêlent aux élus urbains. Finalement, le monde paysan est peu représenté dans les élus du Tiers état : un seul député est paysan… Le filtre bourgeois laisse quand même passer la parole paysanne dans les cahiers de doléances, organisés aussi à deux niveaux. Ils témoignent des conditions de vie paysanne, et de l’organisation sociale du monde rural. Il n’y a pas de remise en cause de la monarchie, mais une volonté de mettre fin aux privilèges et aux charges qui pèsent sur le monde paysan.
La Grande Peur