Ivan Karamazov ou Ivan Fiodorovitch Karamazov (en russe : Ива́н Фёдорович Карама́зов) est un personnage du roman de Fiodor Dostoïevski : Les Frères Karamazov. Aussi nommé Vanka, Vania, Vanechka dans le roman, c'est un des fils de Fiodor Karamazov, ainsi que le frère d'Aliocha et de Dmitri Karamazov.
Genèse du personnage
Les brouillons des Frères thumb|Vladimir Soloviev, un des prototypes d'Ivan Karamazov 1871 photo d'A. Eichenwald.|gauche|287x287px Dans les brouillons du roman, Ivan est souvent appelé : ou . Selon le philologue Kiïko, Dostoïevski a pensé à plusieurs étapes de son roman rendre Ivan responsable du crime du père Karamazov. Le sujet du roman aurait alors été plus proche de l'histoire de Dmitri Illinski accusé à tort d'un parricide à Tobolsk. À ce stade de composition du roman, Pavel Smerdiakov n'est pas mentionné.
Quant à lui, le critique Arkadi Dolinine considère que Dostoïevski veut confronter . L'introduction dans le roman du personnage de Pavel Smerdiakov, qui devient le quatrième frère permet , qui devient un héros et athée. Le meurtre du père Karamazov par Smerdiakov ne fait qu'accroître ce sentiment de responsabilité morale et de culpabilité d'Ivan.
Plus tard, Dostoïevski a revu le sujet du roman, et écarte du récit la rivalité entre les frères malgré le fait qu'Ivan aime aussi la fiancée de Dmitri. Kiïko observe que l'image d'Ivan poursuit une série de héros athées de l'œuvre de Dostoïoevski : Rodion Raskolnikov de Crime et Châtiment et Stavroguine des Les Démons. Comme Raskolnikov, Ivan n'a pas supporté ses propres idées et est pris de fièvres.
Modèles d'Ivan Selon le philologue Moïse Altman, Dostoïevski a utilisé comme prototype pour le personnage d'Ivan ses amis de longue date : Ivan Chidlovski et le philosophe Vladimir Soloviev.
Dostoïevski a lui-même souligné l'importance de son amitié pour Ivan Chidlovski, dont les traits de caractère se retrouvent chez l'un des frères Karamazov. C'est ainsi que s'adressant à Vsevolod Soloviev, qui avait l'intention d'écrire un article sur Dostoïevski, l'écrivain lui demande : . Le critique littéraire Arkadi Dolinine partage cette opinion. Après avoir étudié les activités et les portraits psychologiques du personnage et du prototype, Moïse Altman remarque que, comme Ivan Karamazov, Chidlovski s'intéressait à l'histoire de l'Église, qu'il avait une nature contradictoire surtout dans les matières religieuses, et que des périodes de foi profonde alternaient chez lui avec d'autres de scepticisme. Par ailleurs, l'adhésion de Chidlovski au romantisme comme le cite Ivan lui-même. C'est sur ces bases qu'Altman reprend l'idée suivant laquelle, consciemment ou non, Dostoïevski utilise son ami Chidlovski comme prototype.
Par ailleurs, on sait grâce à l'épouse de Dostoïevski, Anna Dostoïevskaïa, que le philosophe Vladimir Soloviev a été utilisé comme prototype d'Ivan. Toutefois, selon l'opinion d'Altman, du fait de la entre Chidlovski et Solovev, dans la perception qu'en avait Dostoïevski, cela ne fait que confirmer la version de Chidlovski. Selon les propos de l'épouse de Dostoïevski, son mari a expliqué un jour les raisons de son attachement au philosophe : .
Le philologue Eugène Kiïko observe le qui relie Ivan Karamazov à Rodion Raskolnikov, héros du roman Crime et Châtiment, à Hippolyte Terentev, personnage du roman L'Idiot, et à Nikolaï Stavroguine, du roman Les Démons. Toujours suivant Kiïko, le personnage du jeune homme révolutionnaire du cercle de Dergatchev dans le roman L'Adolescent a fortement influencé celui d'Ivan Karamazov. Ce personnage apparaît dans le projet du roman et il se présente comme . Mais en privilégiant les critères moraux pour résoudre les problèmes sociaux, il contraste avec le régime de la Terreur de la révolution en France telle que l'a décrite Victor Hugo. Le critique Gueorgui Friedländer remarque également le entre Ivan Karamazov et Hippolyte Terentev du roman L'Idiot, qui sont tous deux des figures à la fois de et de .
Personnalité
Situation familiale C'est le deuxième fils de Fiodor Pavlovitch Karamazov, mais le premier fils de son second mariage. Il est rationaliste convaincu, il a . Dostoïevski compare Ivan au Faust de Goethe. L'image d'Ivan se retrouve dans son œuvre chez ses héros révoltés professant des convictions athées, appelant à la révision des principes moraux existants. , dit-il à la fin du chapitre La RévolteFiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, édition Mermod, Livre 5 Chapitre 4 . Son image est entourée de mystère. Il a grandi dans sa famille d'adoption comme un enfant à l'air maussade. À un âge précoce on lui découvre de sérieuses capacités. Il étudie les sciences naturelles à l'université. Il subvient à ses besoins en donnant des cours particuliers à petit prix et en travaillant pour une revue. Pour son frère aîné Dmitri, . Son frère cadet Aliocha ajoute : . Le comportement d'Ivan est difficilement compréhensible et ambigu : alors qu'il est athée, il écrit des essais sur l'organisation théocratique de la société.
Caractéristiques Le littérateur russe Kennosuke Nakamura décrit Ivan Karamazov comme un homme intelligent mais faible et d'un naturel sombre. Ivan souhaite la mort de son père mais a peur de l'admettre. Il aime la fiancée de son frère Dmitri, mais ne l'avoue pas vraiment. Il a peur de se connaître et est dès lors incapable de prendre facilement des décisions.
La vie d'Ivan est une recherche constante d'excuses, remarque Nakamura. L'image d'Ivan suscite toujours de la sympathie de la part des intellectuels parce qu'il a les caractéristiques typiques des intellectuels : sa solitude, son incapacité à profiter de la vie avec d'autres, son discours stérile, son besoin d'auto-justification.
Après une conversation confidentielle avec Aliocha à l'auberge, Ivan se renferme en lui-même et ne veut plus se dévoiler, comme si exprimer de la cordialité était d'un trop grand poids pour lui, le fatiguait. Ivan n'est pas capable d'exprimer de la compassion, montre tout le temps sa supériorité intellectuelle, il se laisse envahir par son incrédulité et sa colère.
Philosophie d'Ivan Karamazov Ivan Karamazov montre dans le roman la profondeur de l'homme qui réfléchit et tente de trouver la réponse à la question éternelle pour . Les résultats de ces réflexions sont souvent formulés sous forme d'un court aphorisme tel que : .
Les opinions d'Ivan ne sont d'ailleurs pas exprimées par lui-même mais bien par Piotr Mioussov, notamment au du deuxième livre intitulé Ainsi soit-il !, et au : Pourquoi faut-il que vive un tel homme ?, lors de l'entrevue avec le starets ZosimeФёдор Михайлович Достоевский, Братья Карамазовы, — Книга II, Глава VI. Ce dernier lui demande :
Dans le roman Peu de temps avant les événements décrits dans le roman, Ivan est revenu chez son père et a vécu dans sa maison durant quelque temps. Durant les repas, ils discutent à plusieurs reprises entre père et fils. Des discussions, dont il est témoin, le domestique Smerdiakov tire la conclusion qu'Ivan l'athée a raison et que , et que par conséquent on peut tuer Fiodor Karamazov le père d'Ivan, alors qu'Ivan considère, quant à lui, que c'est une chose inacceptable.
Fiodor Karamazov demande à son fils de se rendre dans un village pour résoudre une affaire pour lui. Avant le départ d'Ivan, ce dernier a un entretien de portée ambiguë avec Smerdiakov. De cette conversation le domestique conclut qu'Ivan n'est pas hostile à la mort de son père et c'est la raison pour laquelle il part vers ce village, afin d'éviter d'être soupçonné.
Après l'accomplissement du meurtre, Ivan se rend chez Smerdiakov et apprend que c'est lui qui a tué Fiodor Karamazov. Toutefois, après avoir parlé avec le domestique, Ivan comprend que c'est lui-même qui l'a poussé à agir et qu'aux yeux de Smerdiakov, c'est Ivan le vrai criminel. Ivan se décide à se dénoncer à la police et d'expliquer comment il a participé au crime. Mais en chemin, il change d'avis et ajourne sa résolution d'avouer.
La nuit, Ivan est . Dans ses rêves lui apparaît le diableDostoïevski Op. cit. Livre onzième chapitre, qui déstabilise son équilibre mental en bousculant les notions de et de de son . Ivan se rend compte qu'il existe en lui un autre qui agit et parle.
Analyse et traitement littéraire Ah, Ivan est parti à Pétersbourg Le philologue Moïse Semionovtich Altman signale l'importance de l'épisode dans lequel apparaît un moujik ivre dans le chapitre VIII du onzième livre intitulé Troisième et dernière entrevue avec Smerdiakov. En deux lignes de couplet seulement, répétées par ce moujik, Ivan est obligé de se rendre compte de la . Altman explique cet épisode comme suit : Ivan comprend que le refrain qui est répété le vise personnellementBien que le couplet parle de Saint Pétersbourg alors qu'Ivan projette un voyage à Moscou. Ivan sait que son père peut être tué, mais il n'est pas sur ses gardes et s'éloigne rapidement. Ainsi, avec ce refrain, il a entendu , à laquelle il tente à tout prix d'échapper en abandonnant le moujik gelé dans la neige. Cette interprétation est confirmée lors de sa conversation avec Smerdiakov durant laquelle ce dernier lui raconte le meurtre de son père et que le refrain résonne tout à coup dans la tête d'IvanDostoïevski Op. cit. Refrain repris par le moujik ivre lors de la troisième entrevue d'Ivan avec Smerdiakov (Livre onzième, chapitre VIII). Piter désigne la ville de Saint-Pétersbourg en langage familier. La troisième fois qu'il est question de cette chanson, c'est lors de la comparution d'Ivan devant le tribunal au chapitre V du douzième livreDostoïevski Op.cit .
Selon Altman la répétition de cette chanson résonne comme un leitmotiv de l'état d'esprit d'Ivan après la mort de son père. Dans les calculs de Smerdiakov, le départ d'Ivan s'explique comme suit : Dostoïevski Op.cit Ch.VIII Livre onzième. Ivan envisage d'ailleurs de partir pour Moscou, et il part finalement là où son père lui demande à Tchermachnaïa qui ne demande qu'un petit détour de douze verstes au plus.
La coupe et les feuilles Dans le livre cinquième du roman intitulé Le pour et le contre, le critique Sergueï Botcharov relève deux leitmotivs dans la conversation entre Ivan et Alexeï. Le premier est celui de la . Dostoïevski, Op. cit. Livre V, chapitre 3, .. Cette coupe symbolise la soif de vivre à un moment d'intense lutte intérieure dans l'esprit d'Ivan. Selon Botcharov, l'image résulte d'une réminiscence du roman Eugène Onéguine. L'autre est celui des tendres feuilles qui rappellent Pouchkine et son poème Les vents froids soufflent encore…, Ещё дуют холодные ветры... Ещё дуют холодные ветры И наносят утренни морозы. Только что на проталинах весенних Показались ранние цветочки, Как из чудного царства воскового, Из душистой келейки медовой Вылетала первая пчелка, Полетела по ранним цветочкам О красной весне поразведать: Скоро ль будет гостья дорогая, Скоро ли луга позеленеют, Скоро ль у кудрявой у берёзы Распустятся клейкие листочки, Зацветет черемуха душиста (Alexandre Pouchkine) .DostoïevskiOp. cit. Livre V chapitre III.
La coupe est aussi une référence à lOde à la joie de Friedrich von Schiller selon Botcharov. Mais Ivan, dans le même chapitre V du livre cinquième, proclame : . Au livre quatrième chapitre VDostoïevski Op. cit Dmitri Karamazov fait également une citation de Schiller Dostoïevski Op. cit. Livre Troisième chapitre III ce qui permet de comparer les deux frères Karamazov et de constater par cette allusion au même poème que la coupe va passer de Dmitri à Ivan. Si Dmitri éprouvait une joie à n'importe quel prix pour Ivan, la soif de vivre et de se délecter à tout prix est présente aussi, mais il anticipe déjà la possibilité de trente ans plus tard et de partir Dieu sait où. Ce qui selon Botcharov est une réminiscence des vers du roman en vers Eugène Onéguine de Pouchkine.