Raymond Farina, né le à Alger est un poète et traducteur français.

Biographie

Une jeunesse multiculturelle

Raymond Farina a passé son enfance en Algérie et au Maroc. La culture plurielle dans laquelle il a baigné lui a été transmise par des ascendants valenciens, italiens et bretons, ainsi que par Catherine, sa nourrice maltaise, illettrée, qui l’élève jusqu’à l’âge de huit ans dans une petite ferme isolée des hauts d’Alger. Il ne fréquente guère l'école primaire mais passe beaucoup de temps dans la nature, parmi les animaux. Au début des années 1950, il quitte l’Algérie pour le Maroc et grandit à la campagne, entre Casablanca et Bouskoura. Il partage son temps entre des études classiques et les jeux des jeunes bergers, avec qui il apprend l’arabe dialectal. Il s’intéresse aux noms et aux mœurs des oiseaux, aux techniques et aux pratiques magiques de chasse, aux croyances et aux contes populaires. C’est la période où la poésie – celle de Verlaine, d’abord - entre dans son existence. Il commence à écrire à l’âge de 13 ans.

De 1958 à 1960, il fait d’autres découvertes : celles de Baudelaire, puis de Shelley, Keats, Shakespeare, Follain, Supervielle, Prévert, Lorca, Whitman, Pasternak, Pouchkine… Il doit à Camus, dont il lit toute l’œuvre à l’âge de vingt ans, la découverte de Char mais aussi de Chestov, de Kierkegaard (Journal), de Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra) et d'autres penseurs qui ont une conception tragique de l'existence.

L’enfance et l’adolescence maghrébines de Raymond Farina sont profondément marquées par la mer, la vivante mosaïque des poissons pêchés en Méditerranée, les promenades sur les plages désertes de Sidi Rahal et les nuits dans les criques du Djorf Lasfar. De son écriture poétique, l’enfance restera la source vive : « petit cosmos » aux « présences essentielles », temps des « mythes familiers », « élément vivifiant qui nous porte », et aussi « lieu d'où s'écrit encore le poème et qui éclaire le mouvement de notre vie. »

Essentielles rencontres

De 1960 à 1962, le futur poète séjourne de nouveau en Algérie. Espérant y faire ses études supérieures, il vit douloureusement l’atmosphère du terrorisme. Cette sombre période lui laisse cependant d’heureux souvenirs : sa rencontre avec Marie-Paule Granès, qui deviendra sa femme ; les moments passés au milieu des enfants de l’École des jeunes sourds d’Alger, où ils sont tous deux répétiteurs ; les leçons philosophiques de maîtres qu’il admire année de licence de philosophie à l'Université d'Alger (année universitaire 1961-62). Il a suivi en particulier des cours de Clémence Ramnoux, Alexandre Matheron, Jeanne Favret..

En France, Raymond Farina obtient sa maîtrise à l’Université de Nancy et, tout en continuant à écrire des poèmes, il enseignera la philosophie, avec son épouse, pendant trente-cinq ans, en divers endroits : dans les Vosges, où naît leur fils Bruno Farina, au Maroc, où vient au monde leur fille Annick Farina, puis en Charente, dans l’Aveyron, le Vaucluse, le Gard, le Var, en Bretagne, en République centrafricaine et enfin à la Réunion, où il vit depuis 1990.

Ses œuvres

Premières parutions : la quête des origines

C’est seulement en 1980 que Raymond Farina décide d’envoyer ses textes poétiques aux rédactions de La Nouvelle Revue Française et d'Europe (revue), qui les publient. Ses premiers poèmes, proches de l'aphorisme révèlent "une écriture fine, altière, un peu grise, arrachée aux marécages de la solitude, des déchirements du non-dit, des nostalgies reconnues et contournées" comme le souligne Charles Dobzynski voyant en lui "une voix sûre mais discrète, qui sait voiler ses cris [...] qui vient de loin, de profond, sans apprêt et sans fard". C’est aussi à cette époque qu’il renoue avec sa passion de traduire : un poème d’Ezra Pound est accueilli dans la revue Obsidiane. Suivront beaucoup d’autres : celles de poètes américains, italiens, portugais et espagnols. La traduction est pour lui une façon de faire chanter en français la polyphonie culturelle dans laquelle a baigné son enfancecf. "Mais il y eut, avant les mots, venus de plusieurs langues, les lettres et leur fascination. Car ce fut avec elle que commença notre pouvoir - le seul sans doute qui soit innocent et inoffensif. Un tout petit chaos de lettres avec lequel on fit des mots, dans une intense jubilation, bien avant de faire des mondes." (Regis Louchaert, « Rencontre avec Raymond Farina », Lieux d'Être, 33, 2001-2002, ) et "Quel joli pelmélange / de langues / ils faisaient / dans leur petite Malte ! " (Raymond Farina, Ces liens si fragiles (extrait), Ibid., ). Ses premiers recueils, aujourd’hui perdus, sont partagés entre la concision du fragment et la tension du lyrismeRecueil Mais dont des extraits sont parus dans les revues Europe (Ibid.) et dans les Cahiers bleus (n. 23, printemps 1982) (il lit alors avec passion Lorca et Char). Il y renoue avec ses rêveries d’enfant solitaire devant les nuagescf. "Voulut lointains tous ses semblables / se sentit proche des nuages / devint peu à peu de leur peuple / Apprit comme eux comment on passe / s'effaça comme eux de son ciel " Raymond Farina, Fantaisies, Édition L'arbre à paroles, Amay (Belgique), 2005, ..

Rêvant de faire un séjour d’un an à Imsouane, petit village situé au Nord d’Agadir, pour y écrire une thèse d’ethnozoologie en participant à l’activité des pêcheurs, il n’obtient pas la bourse espérée. Il écrit en 1981 Les Lettres de l’origine, une chronique de ce village berbère, où il a passé avec sa famille sept étés successifs. La même année, il compose un recueil consacré à Antonio Gramsci, écrivain et théoricien politique italien, communiste, emprisonné pendant onze ans par le régime fasciste de Mussolini : Le Rêve de Gramsci. Par l’écriture, Raymond Farina tente de rejoindre cette grande figure dans son rêve de prisonnier arraché à son sud géographique et spirituel, abandonné par ses amis et une partie de sa famille"Il y a d'abord l'avant: celui d'un lieu, d'un temps de plénitude: l'enfance perdue, toujours présente pourtant dans la lumière des mots [...] Écrire, donc, pour re-vivre l'intensité enfuie. Elégie. C'est ce qui rend sans doute si attachante cette poésie: ce chant de l'autrefois et de l'ailleurs où passe en filigrane l'image de la mère" Jacques Ancet, "Du rêve à l'origine", Sud, n. 43, 1982, , de surcroît privé de ses livres : « Mais je veux être une semence / oubliée par le vent / dans cette cavité du monde »... Il écoute les musiciens de la Renaissance qu’adorait Stendhal et que Gramsci dut aimer aussi - Marcello, Cimarosa, Geminiani… : ce sont eux qui lui donnent le tempo de ce long poème lyrique qui peut rappeler Apollinaire"Comment, en lisant ces vers, ne pas penser à Apollinaire, à son octosyllabe fluide et boiteux, à son goût érudit pour les noms étrangers?" (Jacques Ancet, Ibid.).

Poursuivant sa quête de l’origine, il publie en 1982 Archives du sable, évocation des tablettes d’argile et des stèles de la cité d’Ugarit, dont les caractères cunéiformes, sous sa plume de poète, se changent en oiseaux et les instants, en espace : « ces moments d’ailes donnant ciel / à mes mots ».

Quelques traces de ces archives perdurent dans les Fragments d’Ithaque (1984), mais elles se mêlent aux belles empreintes des diverses « Ithaque » - « toutes ces îles d’arrière songe » - que le poète a pu quitter au cours de son existence. Au même moment est publié le recueil Pays, après l’attribution à son auteur, par le Centre national du livre, d’une bourse de création qui lui permet de se libérer partiellement des contraintes imposées par son activité professionnelle. Depuis quelques années, Raymond Farina résidait en Bretagne, le pays de sa mère. Mais il finit par se sentir étranger dans « ce lent pays tissé d’averses »… Le chant du retour se transmue en un poème d’exil"Car ce pays désigne à la fois la patrie de l'origine (autre mot cher à Farina) et le coin de la terre où l'on laisse ses pieds se reposer de leur fatigue." Pascal Commere, "Nouvelles du Pays", Noah, n. 18, 1984, où se mêlent les images ambiguës d’un passé tissé de bonheurs et d’horreurs : « Ainsi nous sommes désormais / bribes de la vie lasse / Songes de mort cherchant / appui au dernier pan de monde ».

Deux ans plus tard paraît le recueil Virgilianes, né, dès 1983, de la découverte d’un exemplaire ancien des Bucoliques de Virgile, dont la page de garde portait le nom du prisonnier d’un Oflag"Ce livre je l'avais trouvé / dans le Grand Livre où l'on entrait / à l'instant où s'ouvrait la porte / de l'échoppe du Bouquiniste. / Il y avait dans ce Grand Livre / plein de soleils métaphysiques / pour enchanter les vieux enfants [....] C'est dans ce désordre fécond / que j'ai trouvé un jour ce livre: / l'exemplaire des Bucoliques / emporté en captivité / par le survivant d'un Oflag", Raymond Farina, "Le verger de Virgile", Diérèse, été-automne 2016, , . L’homme avait écrit au crayon, dans la marge des poèmes, différentes annotations durant sa captivité en Allemagne. Peu à peu, à l’écoute fervente de Mozart"par la fenêtre / Mozart s'envole / tous les lieux / tombent dans l'oubli " Raymond Farina, Virgilianes, Rougerie, Mortemart, 1986, . et de Berg"et parfois je t'entends / - Est-ce bien dans Wozzeck - / intense et discordante / tu t'éloignes me quittes" Raymond Farina, Virgilianes, ibid., ., un lien se crée dans l’esprit du poète entre Virgile, dépossédé de son verger de Mantoue par l’empereur, et ce prisonnier arraché à son verger de Bretagne"VIII présages d'ailes / vergers volés / dans quelle églogue / ou dans quelle vie / la fin lucide / sur ce moment / comme une plume / le temps pourrit d'être Novembre / et râle Trakl / près d'une orange / le livre attend / les gris insistent / IX comme une plume / un rien léger / que garde à peine / l'épine bleue / est-ce Wozzeck / est-ce Virgile [...]" Raymond Farina, Virgilianes, ibid., pp. 16-17. Dans ces poèmes sourd une colère maîtrisée devant l’arrogance des puissances et leur force brutale. On y sent parallèlement un parti pris tendre et serein pour l’insignifiant, le précaire, « le rien léger »…

Œuvres ultérieures : vers l'apaisement

Si le poète s’est longtemps senti tiraillé entre le lyrisme et le fragment, cette contradiction lui semble dépassée dans Anecdotes, en 1988, où s’opère une sorte d’équilibre en ces deux formes" Il me semble que, dans mes premiers recueils, je suis partagé entre l'extrême tension du poème lyrique et la concision du fragment, comme tiraillé entre deux voix. À quel moment de mon trajet cette contradiction vécue dans l'écriture a-t-elle été dépassée -sans être annulée bien sûr- ? C'est peut-être dans "Anecdotes", publié par René Rougerie en 1988, que s'établit un juste équilibre entre ces deux voix." Regis Louchaert, « Rencontre avec Raymond Farina », Lieux d'Être, 33, 2001-2002, , lire en ligne. L’incessant désir de relier, d’un fil aérien et fragile, les mots et les mondes lui aurait-il, pour une part, insufflé sa prédilection pour les êtres ailés - oiseaux, anges, papillons… ? Epitola posthumus (1990) est né d’une rencontre avec la République Centrafricaine, ce « pays abandonné par le monde entier » où Raymond Farina réside de 1989 à 1991Regis Louchaert, «  », Lieux d'Être, 33, 2001-2002, 127-131 , lire en ligne. Le papillon epitola posthumus, aux ailes bleu-nuit, ourlées de noir, devient l’âme fragile d’une Afrique au grand corps douloureux"Mais si le papillon ne trame rien, il peut, d'un battement d'ailes, engendrer un typhon à mille lieues de là. Raymond Farina joue avec le nom d'Epitola Posthumus en un texte pudique, qui va des "lettres cunéiformes" ou des "fins hiéroglyphes" au "point final", rappelant la balle si soigneusement polie par Potocki" Françoise Han, "Notes de lecture", Europe, , 1990..