La (littéralement « voyage de la bouillie de millet » en allemand) est une expédition fluviale entre Zurich et Strasbourg, réalisée une première fois en et renouvelée en . Lors de cette seconde traversée effectuée pour participer à une compétition de tir, une délégation d'arbalétriers et d'arquebusiers zurichois descend en bateau la Limmat, l'Aar puis le Rhin avant de rejoindre l'Ill et Strasbourg en une seule journée, avec à bord une marmite de bouillie de millet qui, selon la tradition, était encore chaude à l'arrivée.
Cet exploit sportif et nautique constitue surtout une démonstration de la capacité du canton de Zurich à porter rapidement assistance à la ville impériale libre de Strasbourg en cas de conflit. Il s'inscrit dans l'histoire des relations diplomatiques et militaires entre les deux villes, renouvelées au dans le contexte du rapprochement de Strasbourg avec les cantons suisses protestants. L'événement connaît rapidement un important retentissement, notamment grâce aux poèmes (« L'Argo de Zurich »), composé par Rudolf Gwalther en , et (« Le navire de Zurich qui porte chance »), publié par Johann Fischart en .
Le souvenir de la se perpétue au cours des siècles suivants. La marmite et d'autres objets de l'époque sont conservés au Musée historique de Strasbourg, tandis que le voyage est régulièrement réitéré à partir de la fin du . Depuis , plusieurs traversées commémoratives et reconstitutions historiques entretiennent cette tradition et en font un symbole durable des liens entre Zurich et Strasbourg.
Après une édition organisée du au , une nouvelle commémoration a lieu du au .
Histoire
Contexte
Au Moyen Âge, Zurich et Strasbourg connaissent des trajectoires similaires. Ce sont deux villes du Saint-Empire romain germanique qui se sont chacune développées sur des rivières qui alimentent le Rhin : Strasbourg sur l'Ill et Zurich sur la Limmat, affluent de l'Aar. Leur situation géographique leur permet de profiter des échanges commerciaux sur le fleuve, principale voie de communication entre les Alpes et la région des Pays-Bas. Du point de vue militaire, elles ont toutes les deux rejoint la première Ligue rhénane, formée avec d'autres villes de la région en pour assurer leur sécurité. Par ailleurs, les bourgeois de Zurich et de Strasbourg se libèrent progressivement de la tutelle de leur seigneur au cours du pour se gouverner par eux-mêmes.À partir de , le Conseil de la ville de Zurich s'affirme comme une force politique. À Strasbourg, la victoire remportée sur l'évêque en permet à la ville de s'émanciper de son autorité. Leur statut évolue ensuite au : Zurich rejoint la Confédération suisse en , ce qui constitue le début du canton de Zurich, tandis que Strasbourg est officiellement reconnue comme « ville impériale libre » par l'empereur en .
Un épisode survenu en contribue à leur rapprochement : des Zurichois contribuent à la libération de marchands strasbourgeois, faits prisonniers à Eglisau, sur les bords du Rhin, par des nobles de Souabe. À la suite de ce fait d'arme, une délégation zurichoise participe à une compétition de tir organisée à Strasbourg. À cette occasion, les membres de deux confréries de Zurich tentent de parcourir en une seule journée le trajet par voie fluviale. Cette expédition de est considérée, a posteriori, comme la première , bien qu'aucune source ne semble indiquer le transport de marmite de nourriture à cette date.
Vingt ans plus tard, les liens entre Zurich et Strasbourg se renforcent à l'occasion des guerres de Bourgogne. Les Confédérés suisses reçoivent le soutien des Strasbourgeois pour vaincre le duc de Bourgogne, , lors de la bataille de Morat le . La participation de Strasbourg est notamment rapportée par le chroniqueur suisse Diebold Schilling le Vieux. En , la guerre de Souabe place cependant les anciens alliés dans des camps opposés : Strasbourg rejoint la Ligue de Souabe contre les Confédérés suisses. Le conflit s'achève par un accord de paix qui accorde à la Confédération son indépendance du Saint-Empire.
Les relations entre Strasbourg et Zurich reprennent néanmoins au début du . En , une délégation strasbourgeoise se rend à des jeux de tir à l'arbalète organisés à Zurich. Ces compétitions contribuent au rapprochement des villes de la région.
Exploit de 1576
vignette|En , l'artiste Tobias Stimmer réalise une gravure du concours de tir à l'arbalète et l'arquebuse organisé sur un champ de tir à proximité de Strasbourg la même année.(Musée Herzog Anton Ulrich de Brunswick)
Un événement donne lieu à une nouvelle . En , les autorités strasbourgeoises organisent une importante compétition de tir à l'arbalète et à l'arquebuse. Le , le Magistrat de la ville de Strasbourg, nom alors donné aux institutions municipales, adresse une invitation aux seigneurs et aux villes de la vallée du Rhin, de Souabe et de Suisse. Plusieurs délégations font le déplacement pour participer aux épreuves qui commencent le par la compétition des arbalétriers.
vignette|redresse|gauche|alt=Carte topographique montrant le trajet aller par voie fluviale de Zurich à Strasbourg, puis le trajet retour par voie terrestre passant notamment par Sélestat, Colmar, Mulhouse, Bâle et Brugg.|Le , la délégation zurichoise descend en bateau la Limmat, l'Aar et le Rhin puis emprunte un canal pour rejoindre l'Ill et Strasbourg en une journée ; le retour à Zurich se fait par voie terrestre du au .
Le concours se déroule aux abords de Strasbourg, sur un terrain appelé (« champ de tir »), qui devient plus tard le parc des Contades et la rue des Arquebusiers. Plusieurs groupes zurichois se rendent successivement à Strasbourg pour participer aux épreuves. D'abord, quittent Zurich à cheval le . Un deuxième groupe, composé de , entreprend le voyage le 6 juin. Les arbalétriers reviennent à Zurich le . La rencontre se fait en souvenir de l'assistance militaire que les Strasbourgeois et les Confédérés suisses se sont apportée en . Pour célébrer ce centenaire, un troisième groupe de Zurichois décide de renouveler l'expédition fluviale réalisée en . Il s'agit alors d'une double commémoration.
L'initiative revient à Hans Ziegler (-), membre du Grand Conseil de Zurich et prévôt de la corporation du Safran. Le groupe chargé d'accomplir la nouvelle réunit , avec à leur tête Kaspar Thomann (-), également conseiller de la ville et prévôt de la corporation des Boulangers, amené plus tard à occuper les fonctions de bourgmestre de Zurich. Au début du mois de , une lettre officielle est adressée au Magistrat de la ville de Strasbourg pour annoncer l'expédition et lui demander de préparer l'accueil des participants. Le conseil de Zurich avertit également plusieurs villes situées sur le Rhin, dont Bâle, du passage de l'embarcation.
Cette troisième délégation zurichoise doit rejoindre Strasbourg en une seule journée afin de démontrer la rapidité avec laquelle leur ville peut intervenir militairement en cas de besoin. Les participants emportent une bouillie de millet () contenue dans une marmite en bronze de , entourée de sable préalablement chauffé dans un four. Elle doit parvenir encore chaude à destination pour rendre l'exploit manifeste. Le choix du plat est assez commun car le millet est alors l'une des céréales de base de l'alimentation à cette époque.
vignette|Le compte-rendu de la séance du du Conseil des XXI, une des institutions politiques de Strasbourg, détaille l'exploit des Zurichois et leur accueil par les autorités de la ville impériale libre.(Archives de Strasbourg)
Le , les quittent leur ville aux premières heures à bord d'un navire mis à leur disposition. Ils descendent la Limmat, l'Aar puis le Rhin. Ils atteignent Strasbourg le soir même, après vingt-deux heures de navigation, et empruntent le , un bras du fleuve qui débouche sur l'Ill pour devenir plus tard la rue de Zurich. Arrivés à destination, les Zurichois accostent au niveau du faubourg de Krutenau. Selon les témoignages de l'époque, la bouillie de millet aurait été encore chaude à leur arrivée, démontrant symboliquement que les Zurichois peuvent rejoindre Strasbourg rapidement. Ils sont accueillis par les Strasbourgeois avec un vin d'honneur.
Après avoir débarqué, Kaspar Thomann explicite la portée politique de l'expédition en déclarant :
Les deux villes échangent également des présents à l'occasion de l'expédition. Les Zurichois laissent à Strasbourg la marmite ayant servi au transport de la bouillie ainsi qu'un gouvernail portant les noms des participants.
Retentissement
vignette|redresse|Première page de que Johann Fischart publie en .(Bayerische Staatsbibliothek)
L'expédition connaît rapidement un important retentissement dans les chroniques et les documents privés. L'un des de la traversée, Georg Keller, le médecin de la ville de Zurich, rédige un compte rendu du voyage et du séjour des Zurichois à Strasbourg, qu'il offre au Strasbourgeois Johannes Jacob Wicken. Keller relate notamment une anecdote de son arrivée à Strasbourg en :
Le voyage inspire également des œuvres littéraires. Dès , le pasteur zurichois Rudolf Gwalther (-) lui consacre un poème intitulé en latin (« L'Argo de Zurich »), ou en allemand (« Le voyage des Argonautes zurichois »), en référence à la mythologie grecque. De son côté, l'écrivain strasbourgeois Johann Fischart publie en un poème intitulé (littéralement « Le navire de Zurich qui porte chance »). Ce texte de devient l'une de ses œuvres les plus populaires. Fischart y célèbre à la fois l'exploit accompli par les Zurichois et sa portée politique car la rapidité du voyage témoigne de leur capacité à porter secours à Strasbourg en cas de conflit.
Fischart insiste également sur l'amitié ancienne entre les deux villes et sur l'accueil réservé aux Zurichois par les autorités strasbourgeoises. Il relate ainsi leur arrivée :
L'événement est également représenté sur de nombreux objets. Parmi les témoignages les plus anciens figurent des illustrations de la collection de chroniques du chanoine zurichois Johann Jakob Wick ainsi que des objets réalisés par les orfèvres zurichois Abraham Gessner et Ludwig Heidegger. Ce dernier réalise dès une coupe en vermeil. Connue sous le nom de « Coupe des Zurichois », elle est ornée de médailles évoquant le trajet entre Zurich et Strasbourg. Acquise en par le Musée historique de Strasbourg, la coupe y est conservée avec la marmite de bronze. D'autres gravures, médailles, coupes et moules à pain d'épices contribuent à entretenir le souvenir de l'expédition.
vignette|En , la construction d'une nouvelle enceinte de Strasbourg par Daniel Specklin préserve le (en bas à droite) qui permet aux Zurichois d'accéder à la ville.(BNU de Strasbourg)
Le rapprochement dont la constitue une manifestation se traduit quelques années plus tard sur le plan diplomatique. En , Strasbourg conclut une alliance défensive avec Zurich et Berne, également liées à elle par un accord commercial. En cas de menace contre Strasbourg, les deux cantons suisses s'engagent à lui fournir des renforts militaires.
Cette coopération se poursuit au . Après les traités de Westphalie de , Strasbourg cherche à préserver son indépendance face aux revendications françaises dans la plaine d'Alsace. À cette époque, la région est progressivement intégrée au royaume de France pour former la province d'Alsace. Les autorités strasbourgeoises sollicitent alors l'aide de leurs alliés. Zurich et Berne envoient chacune pour renforcer la garnison de la ville. Ces troupes participent notamment en à la défense des possessions strasbourgeoises sur le Rhin, avant de se retirer.
En , Strasbourg est finalement prise par les armées de et signe sa capitulation qui la rattache à la France, ce qui met fin à son statut de ville impériale libre.
Commémorations
vignette|L'expédition zurichoise inspire de nombreux artistes comme Burkhard Mangold en .(École de design de Bâle)