Carlos Lamarca (Rio de Janeiro, 1937 — Pintada, Bahia, 1971) était un militaire et guérillero brésilien.

Gagné aux idées marxistes, et en désaccord avec la dictature militaire instaurée au Brésil en 1964, il résolut, au milieu de sa carrière dans l’armée où il avait obtenu le grade de capitaine, de déserter de son poste et d’aller rejoindre en 1969 l’organisation de guérilla armée d’extrême gauche (VPR), qui combattait le régime militaire et dont il devint bientôt l’un des commandants. Bien que traqué par les forces de sécurité à travers tout le pays après qu’il eut dirigé plusieurs attaques de banque (dont une se solda par mort d’homme), il créa un foyer de guérilleros et un camp d’entraînement dans la région du Vale do Ribeira, dans le sud de l’État de São Paulo ; lorsque l’armée eut découvert le camp et tenta de le cerner, Lamarca ne réussit à s’échapper que de justesse, au prix de l’exécution d’un jeune lieutenant que son groupe avait emmené en otage. Il fut ensuite à la tête du commando de ravisseurs qui en 1970 enleva l’ambassadeur suisse Giovanni Bucher à Rio de Janeiro, puis qui, contre l’avis de l’organisation, le remit en liberté en échange de la libération de 70 prisonniers politiques. Poursuivi pendant plus de deux ans par les militaires, il fut finalement repéré dans le sertão bahiannais et tué par les forces de l’ordre le à l’issue d’une longue traque. Condamné comme traître et déserteur par le Tribunal militaire supérieur et désigné comme principal ennemi du régimeQuitaúna: 70 anos de história acontecem sob nossos narizes, article sur un site gouvernemental., il sera hissé par la gauche brésilienne au rang d’icône révolutionnaire socialiste ; cependant, les péripéties juridiques autour de ses droits posthumes attestent qu’il demeure une figure controversée. Le cinéaste Sérgio Rezende le prit pour sujet d’un de ses films biographiques, Lamarca, de 1994.

Carrière militaire

Fils d’un père cordonnier et d’une mère femme au foyer, il vécut jusqu’à l’âge de 17 ans sur la colline Morro de São Carlos, dans le quartier Estácio de Rio de Janeiro, au sein d’une fratrie de sept frères et sœurs. Il suivit l’enseignement primaire à l’école Canadá et ses études secondaires à l’institut Arcoverde. À ans, il participa aux manifestations de rue organisées dans le cadre de la campagne nationaliste O petróleo é nosso (litt. le pétrole est à nous) et avait pour livre de chevet Guerre et Paix de Léon Tolstoï. En 1955, il s’inscrivit à l’école préparatoire des cadets à Porto Alegre, et fut transféré deux ans plus tard à l’Académie militaire des Agulhas Negras à Resende, dans le nord-ouest de l’État de Rio de Janeiro, dont il sortit aspirant en 1960, à la sur élèves.. Sa première affectation fut au d’infanterie, à Quitaúna, Osasco, dans l’État de São Paulo. Maigre, mesurant , les yeux foncés, il se distingua bientôt comme un excellent tireur, le meilleur de son régiment, et représenta la lors du tournoi de tir de Recife. La même année, il eut son premier enfant, César, issu de son mariage l’année précédente avec Maria Pavan, sa sœur adoptive.

En 1962, il intégra le bataillon Suez, qui faisait partie des forces de maintien de la paix de l’ONU dans la région de Gaza, en Palestine, où il servit dans la compagnie, sous les ordres du major Alcio Costa e Silva, fils du futur président de la république ; bouleversé par la pauvreté dont il avait été témoin sur place et influencé par les ouvrages marxistes dont il avait entrepris la lecture, il revint au Brésil dix-huit mois plus tard avec ses premières idées socialistes. Dans une lettre à des amis, il affirma que s’il lui fallait entrer en lutte, il le ferait aux côtés des Arabes, tant il avait été impressionné par la réalité de ce peuple dans la région, réalité qu’il qualifia de cruelle. Il servait, depuis son retour au Brésil en 1963, dans la de police militaire, à Porto Alegre, lorsque survint le coup d’État militaire de 1964. En décembre de la même année, alors qu’il servait toujours dans le sud, il permit la fuite du capitaine brizoliste qui se trouvait sous sa garde.

Muté de Porto Alegre sur sa demande, il revint à Quitaúna en 1965, où il fut promu au grade de capitaine en 1967, et où il retrouva son ancien camarade de régiment Darcy Rodrigues, sergent détenu en 1964 mais réintégré depuis dans l’armée. Darcy y faisait un travail de propagande politique, et c’est par lui que Lamarca commença à s’initier aux œuvres de Lénine et de Mao Zedong. Jusque-là, Lamarca n’avait pas eu d’activité militante dans un quelconque parti de gauche organisé. À partir de cette année, il entretint des contacts avec des factions qui préconisaient la lutte armée pour renverser le gouvernement militaire et instaurer un régime socialiste au Brésil. Envisageant de déserter et de se joindre à la guérilla, Lamarca entreprit d’organiser une cellule communiste au sein du , laquelle incluait le sergent, un caporal et un soldat. En , il parvint à rencontrer le chef de l’ALN, Carlos Marighella, qui l’aida à faire quitter le Brésil à sa femme et à ses enfants — ils s’en iront tous vivre à Cuba — pour les mettre à l’abri, précaution nécessaire eu égard à ce qu’il se proposait de faire. Cette même année, ironiquement, alors qu’il mûrissait ses idées socialistes et méditait sa désertion, Lamarca travailla comme instructeur de tir pour les employées de la banque Bradesco, leur prodiguant, sur proposition de l’armée, un entraînement leur permettant de mieux affronter les braquages qui étaient alors sans cesse commis par les organisations de gauche.

Desertion et clandestinité

Depuis , après la promulgation de l’AI-5, Lamarca était resté en contact avec Onofre Pinto, ancien sergent qui, comme lui-même, allait commander le groupe Avant-garde populaire révolutionnaire (Vanguarda Popular Revolucionária, VPR), et avait été à l’origine de différentes opérations de guérilla urbaine exécutées en 1968 avec l’intention de créer un futur foyer de guérilla rural dans l’État du Pará.

Dans l’immédiat, le plan prévoyait que Lamarca et ses compagnons de l’armée déserteraient le , en emportant du près de fusils, une grande quantité de munition et deux obus. La VPR susciterait alors un climat de guerre civile dans le pays, en bombardant le Palácio dos Bandeirantes, l’Académie de police et le QG de la , et en s’emparant de la tour de contrôle de l’aéroport Campo de Marte, tous situés à São Paulo. Cependant un concours de circonstances fit capoter ce plan : trois jours avant la date convenue, le camion peint aux couleurs de l’armée et devant servir au transfert des armes, fut découvert dans une ferme à Itapecerica da Serra., non loin de São Paulo, alors qu’on avait terminé de le maquiller, après qu’un enfant des environs qui s’était approché des lieux et avait été maltraité par les peintres, s’était plaint chez son père, qui appela la police ; trois membres de la VPR, tous anciens militaires, mais se faisant passer pour des contrebandiers, furent appréhendés..

L’incident eut pour effet d’annihiler le facteur surprise escompté et obligea à précipiter l’action prévue. Le , Carlos Lamarca, le sergent Darcy, le caporal José Mariani et le soldat Roberto Zanirato, s’enfuirent du d’infanterie de Quitaúna dans une Volkswagen Transporter, emportant 63 fusils FAL, trois mitrailleuses légères et quelques munitions, autrement dit, bien moins que ce qui avait été envisagé. Lamarca quitta ainsi les forces armées pour plonger dans la clandestinité, dans laquelle il vivra jusqu’à sa mort.

Guérilla

Désormais, Lamarca vivra dans des appareils (en portugais aparelhos, planques) dans la ville de São Paulo. Son quotidien consistera à se réveiller, dîner, fumer, boire du café, étudier, lire des livres traitant du marxisme afin d’accroître ses connaissances théoriques, et dormir. Dans ses premiers mois de clandestinité, il fit la rencontre de Iara Iavelberg, militante du MR-8, de qui il s’éprit et avec qui il se mit en ménage. Sa première action de lutte armée eut lieu le , quand il participa à l’attaque simultanée de deux banques dans le centre de São Paulo. Durant cette opération, Lamarca tua par deux coups de feu le garde civil Orlando Pinto Saraiva, lorsque celui-ci tenta d’empêcher le braquage en ciblant le sergent Darcy, compagnon de fuite de Quitaúna, au moment où il quittait la banque.

La VPR passa ensuite par une période de grande désarticulation interne à la suite de la détention de plusieurs de ses membres. Lors d’un congrès clandestin du groupe, convoqué pour aviser aux prochaines actions, Lamarca fut élu dirigeant. Au milieu de l’année, la VPR s’unit au Commando de libération nationale (COLINA) et au petit groupe gaúcho União Operária, pour constituer la VAR-Palmares. Pendant ces événements, Lamarca accorda un entretien en un lieu inconnu à la revue chilienne Punto Final, où il déclara que les actions du groupe jusqu’à cette date « n’étaient encore que les premiers pas de ce qui sera une longue et douloureuse guerre », et se soumit à une opération de chirurgie plastique pour réduire la taille de son nez..

Ladite opération fut réalisée en par le chirurgien Afrânio de Freitas Azevedo, qui ignorait au début qui était son patient. Freitas Azevedo était un jeune médecin originaire d’Uberlândia (Minas Gerais), qui faisait partie à cette époque de l’équipe d’Ivo Pitanguy et avait un passé de militantisme dans le mouvement étudiant carioca. L’opération chirurgicale pratiquée sur Lamarca valut au jeune médecin d’être retenu pendant 73 jours dans les bureaux de la sûreté (le DOI-Codi) de RioStela Masson, Um disfarce para Lamarca, article paru dans Folha de S.Paulo, PODER 2, , 17 mai 2014. Consultable sur : Folha de S.Paulo. Consulté le 18 mai 2014..

En , toujours caché et changeant constamment de planque en compagnie d’Iara, il pleura en apprenant à la télévision la mort de Carlos Marighella.

Le Vale do Ribeira

Lamarca entra plusieurs fois en conflit avec son organisation en raison de divergences politiques et idéologiques. Un premier désaccord se fit jour peu après son passage à la clandestinité, quand il se vit cloîtré dans les appareils bureaucratiques sans pouvoir disposer, ainsi qu’il l’avait escompté, d’un terrain où il pût commencer l’entraînement des guérilleros et mettre sur pied la guérilla dont il rêvait. Ce n’est qu’au bout d’un certain temps, grâce aux attaques de banque à São Paulo, que l’organisation sera en mesure de faire acquisition d’un terrain qui convienne à l’instruction militaire. Aussi, après être resté terré dix mois dans des appareils en ville, Lamarca put-il enfin quitter São Paulo avec Iara Iavelberg et plus de 16 camarades pour se rendre dans la région Vale do Ribeira, où se trouvait le terrain et où le groupe se proposait de suivre un entraînement militaire. Dans le campement en pleine forêt, l’intellectuelle Iara Iavelberg, psychologue et enseignante de 25 ans, issue des classes nanties de São Paulo et convertie au socialisme, donna des cours théoriques de marxisme aux militaires et guérilléros du groupe. Elle retourna dans la ville pour quelques semaines en raison de problèmes de santé provoqués par les dures conditions du lieu — diagnostiqué par la suite comme une hypothyroïdie —, le groupe continuant cependant son entraînement jusqu’en avril, quand l’armée, renseignée le par un membre de l’organisation tombé aux mains des forces de répression et qui s’était mis à table, entreprit de cerner la zone.