Les Mémoires posthumes de Brás Cubas est un roman écrit par Machado de Assis, publié en feuilleton, de mars à , dans la revue , et publié l'année suivante sous forme de livre, par la .
Le livre porte la marque d'un ton caustique et d'un nouveau style dans l'œuvre de Machado de Assis, ainsi que de l'audace et de l'innovation dans le choix des thèmes traités. En confessant adopter la « forme libre » de Laurence Sterne dans son Tristram Shandy (1759-67), ou de Xavier de Maistre, l'auteur, avec les Mémoires posthumes, en rupture avec la narration linéaire et réaliste des auteurs éminents de l'époque de Flaubert et de Zola, dépeint Rio de Janeiro et son temps en général avec pessimisme, ironie et distanciation — l'un des facteurs qui font considérer cette œuvre comme initiant le réalisme au Brésil.C. A. Faraco & F. M. Moura (2009), .E. Terra et J. de Nicola (2006), ..
Les Mémoires posthumes de Brás Cubas mettent en scène l'esclavage, les classes sociales, le scientisme et le positivisme de l'époque, et inventent une nouvelle philosophie, qui sera développée davantage, plus tard, dans (1891) : l', une satire de la loi du plus fort. Les critiques écrivent qu'avec ce roman, Machado de Assis a anticipé des éléments de Modernisme et de réalisme magique d'auteurs tels que Jorge Luis Borges et Julio Cortázar, et, de fait, certains auteurs l'appellent « le premier récit fantastique du Brésil »F. Achcar (1999), .. Le livre a influencé des écrivains comme John Barth, Donald Barthelme, et , et elle est réputée comme l'une des œuvres les plus innovantes de la littérature brésilienne.
Résumé Le roman est raconté à la première personne : son auteur est Brás Cubas, « un défunt auteur », c'est-à-dire un homme déjà mort et qui entreprend d'écrire son autobiographie. Né dans une famille typique de l'élite carioca du , il écrit ses mémoires posthumes depuis la tombe, en commençant par une dédicace : « Au ver qui le premier a rongé la viande froide de mon cadavre, je dédie ces mémoires posthumes avec mon souvenir nostalgique »Cette dédicace ne figure dans aucune des deux traductions françaises.. S'ensuit une adresse « au Lecteur », où le narrateur lui-même explique le style de son livre, tandis que le premier chapitre, « la Mort de l'Auteur », fait commencer le récit par ses funérailles et la cause de sa mort, une pneumonie contractée au moment où il inventait l'« emplâtre Brás Cubas », une panacée qui a été sa dernière obsession et qui devait lui garantir la gloire. Dans le Chapitre VII, « Le délire », il raconte les moments qui précèdent sa mort.
Dans Chapitre IX, « Transition », il passe aux souvenirs proprement dits. Brás Cubas commence par décrire l'enfant qu'il était : enfant riche, choyé, et espiègle. Surnommé « le petit diable », il peut être parfois très brutal : il raconte ainsi comment il brutalise une esclave, à l'âge de cinq ans, ou comment il se livre à des exercices d'équitation au détriment du jeune esclave Prudêncio, qui lui tient lieu de monture. À dix-sept ans, Brás Cubas tombe amoureux de Marcella, « amie du luxe, de l’argent et des jeunes hommes »Mémoires posthumes, chap. XIV, prostituée de luxe, un amour qui a duré « quinze mois et onze contos de réis »Mémoires posthumes, chap. XVII, et qui a failli épuiser la fortune familiale.
Afin d'oublier cette déception amoureuse, Brás est envoyé à Coimbra, où il est diplômé en Droit, après quelques années de bohème, « faisant du romantisme pratique et du libéralisme théorique »Mémoires posthumes, chap. XX. Il rentre à Rio de Janeiro à l'occasion de la mort de la mère ; retiré à la campagne, il a une passade pour Eugenia, « boiteuse de naissance »Mémoires posthumes, chap. XXII, fille naturelle de Dona Eusébia, amie de la famille. Mais son père entreprend de le faire entrer en politique à travers un mariage, et l'engage à entrer en relations avec Virgília, la fille du conseiller d’État Dutra. Cependant, Virgília lui préfère Lobo Neves, également candidat à une carrière politique. À la mort de son père, Brás Cubas entre en conflit avec sa sœur, Sabrina, et son beau-frère Cotrim, à propos de l'héritage.
Peu après son mariage, Virgília retrouve Brás Cubas à un bal, et ils deviennent amants, vivant dans l'adultère la passion qu'ils n'avaient pas éprouvée lorsqu'il n'était question que de fiançailles. Virgília tombe enceinte, mais l'enfant meurt avant la naissance. Pour garder le secret de leur relation amoureuse, Brás Cubas acquiert une petite maison, qu'il confie à la garde de dona Placida, ancienne couturière de Virgília ; une somme importante (cinq contos de reis) lui permet de s'assurer de la discrétion de dona Placida. Suit alors la rencontre du personnage avec Quincas Borba, un ami d'enfance tombé dans la misère, qui lui vole une montre qu'il lui rendra par la suite et lui fait découvrir son système philosophique : l'Humanitisme.
Recherchant la célébrité, ou simplement une vie moins ennuyeuse, Brás Cubas devient député, tandis que Lobo Neves, nommé gouverneur d'une province, part avec Virgília vers le Nord, ce qui met fin à la relation des amants. Sabine trouve une fiancée pour Brás Cubas, Nhã-Loló, une nièce de Cotrim, âgée de , mais elle meurt de la fièvre jaune et Brás Cubas devient définitivement célibataire. Il tente de devenir ministre d'État, mais il échoue ; il fonde un journal d'opposition et échoue encore. Quincas Borba donne les premiers signes de démence. Virgília, déjà vieillie, sollicite son aide pour Dona Placida, qui finit par mourir ; meurent aussi Lobo Neves, Marcela et Quincas Borba. Il rencontre par hasard Eugenia, tombée dans la misère.
Sa dernière tentative pour atteindre la gloire est l'« emplâtre Brás Cubas », un remède qui permettrait de guérir toutes les maladies ; ironiquement, c'est en sortant dans la rue pour s'occuper de son projet, qu'il est mouillé par la pluie et attrape une pneumonie. Virgília, accompagné par son fils, va lui rendre visite et, après un long délire, il meurt, à , entouré par quelques membres de la famille. Il est mort, il commence à conter, à partir de la fin, l'histoire de sa vie et écrit les dernières lignes du dernier chapitre :
Personnages
Le livre met en scène les personnages suivants. : La famille de Brás Cubas Brás Cubas, personnage principal. Sabrina, la sœur de Brás Cubas, marié avec Cotrim. Cotrim, beau-frère de Brás Cubas. Les amoureuses de Brás Cubas Marcela, courtisane, premier amour de Brás Cubas. Eugénie, fille de Dona Eusébia, second amour de Brás. Virgília, la fille du conseiller d’État Dutra, le grand amour de Brás Cubas, et sa maîtresse. Nhã-Loló (Elália Damascena de Brito), promise à Brás Cubas, mais qui meurt de la fièvre jaune. Autres Quincas Borba (Joaquim Borba dos Santos), philosophe, théoricien de l'Humanitisme, ami d'enfance de Brás Cubas. (Il apparaît davantage dans Quincas Borba, un roman postérieur.) Dona Eusébia, amie pauvre de la famille Cubas. Conseiller Dutra, un homme bien placé dans le monde de politique, père de Virgília. Lobo Neves, homme politique et mari de Virgília. Luís Dutra, cousin de Virgília. Dona Placida, femme de chambre de Virgília, qui protège les amants. Personnage secondaire Prudêncio, fils d'esclaves, il a servi comme un jouet dans l'enfance de Brás Cubas. N'apparaît ou n'est mentionné que dans les chapitres XI, Chapitre XXV, XLVI, et enfin dans le LXVIII quand, devenu adulte et affranchi, il est rencontré par Brás sur une place, en train de battre un esclave noir qu'il a acheté.
Critique
L'Innovation
Genre : romantisme versus réalisme
La critique considère les Mémoires posthumes de Brás Cubas comme le roman qui a introduit le réalisme dans la littérature brésilienne. Mais en même temps, ce livre, à côté d’autres œuvres telles que (1882), (1884), (1896), et (1899), a marqué également un tournant dans l'œuvre de Machado de Assis. et inauguré la phase dite de maturité de sa carrière littéraireM. Moisés (2000), ., comme l'auteur le reconnaît lui-même dans sa préface à une réédition du roman , lequel appartient à sa phase antérieure.
gauche|vignette|Pandora par Jules Joseph Lefebvre, 1882.
Il convient de préciser plus avant ici l’attitude de Machado vis-à-vis du réalisme. Sa position était assez ambivalente, estime l’essayiste August Willemsen : d’une part, l’école réaliste, avec ses implications sociales, devait être assez étrangère à Machado, enclin plutôt à l’introspection, tandis que « la reproduction photographique et servile de détails scabreux » lui paraissait une horreur ; mais d’autre part, ainsi qu’il appert de ses propres écrits, il était réceptif à quelques acquis techniques du réalisme. Il connaissait l’œuvre de Flaubert et de Zola, ainsi que le premier roman réaliste écrit en langue portugaise, O crime do padre Amaro (1876) d’Eça de Queirós, et c’est lui qui, de fait, avec ses Mémoires posthumes de Brás Cubas, a été l’introducteur du genre réaliste dans les lettres brésiliennes. Dans son essai Literatura realista: O primo Basílio, écrit en réaction à la parution du roman O primo Basílio (1878) d’Eça de Queirós, il s’applique à se positionner clairement et définitivement vis-à-vis des courants littéréraires dominants de son époque ; il y déclare que le réalisme comporte quelques éléments utiles, pouvant faire contrepoids aux clichés éculés du romantisme, sans toutefois qu’il faille pour autant tomber d’un excès dans l’autre, et conclut pour finir : « Dirigeons le regard vers la réalité, mais excluons le réalisme, afin de ne pas sacrifier la vérité esthétique ».