vignette|redresse=1.5|Molière mourant assisté de deux sœurs de la charité, toile de Pierre-Auguste Vafflard (1806).|alt=Peinture. Le mourant assis dans un fauteuil, les deux sœurs agenouillées en prière à ses côtés. La mort de Molière, survenue dans la soirée du , à son domicile de la rue de Richelieu à Paris, alors qu'il venait de jouer pour la quatrième fois le rôle titre de son Malade imaginaire, a frappé ses contemporains par son caractère doublement dramatique. Cette disparition inopinée du chef de la Troupe du Roi, unanimement tenu pour le meilleur acteur et auteur comique de son temps, les difficultés rencontrées par sa veuve pour lui assurer une sépulture chrétienne, et les circonstances insolites dans lesquelles se déroulèrent, quatre nuits plus tard, son convoi funèbre et son inhumation dans le cimetière de la paroisse Saint-Eustache, ont suscité au cours des siècles suivants de nombreux commentaires et alimenté diverses hypothèses, dont certaines de nature plus légendaire qu'historique.

Récits et témoignages Trois récits à forte fiabilité Requête d'Armande Béjart pour l'inhumation vignette|Image pieuse : la mort de Molière, d'après le tableau de Pierre-Auguste Vafflard.

Il existe, sur ce moment clef de l'histoire du théâtre français, un seul récit strictement contemporain et a priori peu sujet à caution : il est contenu dans la requête qui fut adressée, le lendemain de la mort de Molière, au nom de sa veuve, Armande Béjart, à l’archevêque de Paris, François de Harlay de Champvallon, pour qu'il accorde une sépulture chrétienne au défunt, mort sans avoir pu se confesser ni se rétracter :

La fiabilité de ce récit est garantie par le fait que l'archevêque de Paris diligenta aussitôt une enquête pour vérifier la véracité des faits contenus dans la requête, à l'issue de quoi il donna son autorisation pour l'inhumation de Molière dans un cimetière dépendant de la paroisse Saint-Eustache.

Le récit de La Grange thumb|La page du registre de La Grange qui relate la mort de Molière.

Deux autres récits, rédigés au cours des années ultérieures, sont partiellement fiables. Le plus fiable est dû à La Grange, l'un des principaux comédiens de la troupe de Molière et son homme de confiance, qui l'a intégré dans son "Extrait des recettes et des affaires de la Comédie" (manuscrit baptisé "Registre de La Grange" depuis le siècle) à la date du vendredi , précédé d'un losange noirRegistre de La Grange, éd. de la Comédie française, Paris, 1876, , lisible sur Gallica. :

Ce récit a été rédigé au début des années 1680, comme le reste du registreSur cette question, voir .

La préface des Œuvres de Molière parues en 1682 vignette|Frontispice du Malade imaginaire dans le tome VIII des Œuvres de Monsieur de Molière, 1682. L'autre récit se lit dans la préface du premier tome des Œuvres de Molière publiées en 1682. Sur la foi d'un témoignage de la fin du attribuant au même La Grange et à un nommé Jean VivotSur ce personnage, voir Jean Mesnard, « Jean Vivot, ami, éditeur et biographe de Molière », L'Art du théâtre, Mélanges en hommage à Robert Garapon, Paris, PUF, 1992. une part importante dans l'élaboration de cette édition, on en a déduit que la préface avait été rédigée par La Grange, ce qui n'est pas certainSur l'auteur de cette préface, voir :

Deux récits à moindre fiabilité

Le premier se trouve dans La Fameuse Comédienne, roman biographique violemment hostile à Armande Béjart et publié anonymement à Amsterdam en 1688 :

Ce livre, qui relève de la nouvelle diffamatoire, prête à Armande une légèreté qu'aucun témoignage contemporain n'avait signalée jusqu'alors, afin de la rendre responsable de la maladie et de la mort de Molière. Le contraste entre les détails de la dernière représentation du Malade imaginaire et la brièveté des circonstances de la mort à son domicile donne à penser que toute la première partie est d'imagination, particulièrement le détail du sang que Molière aurait eu plein la bouche au moment de s'écrier : aucun témoignage contemporain, ni gazetier, ni épistolier, ni mémorialiste, ne rend compte d'un fait censé avoir .

Le second récit, le plus long et le plus circonstancié, est celui que Jean-Léonor Le Gallois de Grimarest, auteur de la première biographie de Molière, fera trente-deux ans plus tard d'après les souvenirs du célèbre Michel Baron, qui à l'en croire avait été témoin direct de l'événement :

Ce récit, presque entièrement en contradiction avec la requête rédigée par Armande Béjart, témoigne presque exclusivement du rôle central que, 30 ans après les faits, Baron, comédien réputé pour son talent exceptionnel mais aussi pour son imagination et sa fatuité exceptionnelles avait voulu se donner en un temps où la plupart des autres témoins directs étaient morts.

On remarque combien ce récit est redevable au texte de La Fameuse Comédienne : les circonstances de la dernière représentation, la convulsion ou le sang dans la bouche, marque ultime d'une maladie que Grimarest attribue, comme l'avait fait l'auteur de La Fameuse Comédienne, aux chagrins causés à Molière par le comportement de sa femme. Et surtout, le récit omet la plupart des détails contenus dans la requête d’Armande à l’archevêque de Paris : la recherche d’un prêtre, les multiples allées et venues, la présence du sieur Couton à l'instant de l'agonie.

Les cinq récits coïncident sur le fait que Molière est mort chez lui et non sur scène, comme on en a rapidement répandu le bruit (voir ci-dessous). Les trois derniers mentionnent l'état de souffrance de Molière avant la représentation et le fait qu'il a été raccompagné chez lui après la représentation.

Hypothèses sur la cause de sa mort

Le poumon, vous dis-je La première explication donnée à cette mort brutale, sinon inattendue, est fournie par La Grange ainsi que par le rédacteur anonyme de la préface de 1682 (probablement informé par La Grange sur les circonstances de la mort), et elle est d'ordre médical : Molière est mort de la rupture d'une veine du poumon, rupture provoquée par un fort accès de toux, lui-même lié à « une fluxion sur la poitrine qui l'incommodait beaucoup et à laquelle il était sujet depuis quelques années ».

En s'appuyant sur ce témoignage, certes imprécis, mais peu sujet à caution, sur quelques rares indications relevées dans les gazettes et les libelles des années précédentes et surtout sur les deux derniers récits cités ci-dessus (La Fameuse comédienne et la Vie de M. de Molière de Grimarest), la plupart des historiens ont tenté depuis le de préciser la nature de cette crise létale, dans laquelle ils voyaient l'aboutissement d'une longue maladie : « Quelle maladie, au fait ? interroge ainsi Alfred Simon. Et de répondre : Une tuberculose, accompagnée de ce qu'on nomme, au , mélancolie hypocondriaque, puis neurasthénie, aujourd'hui syndrome dépressif ou dépression nerveuse chronique. Molière a succombé à une tuberculose pulmonaire, dont l'anévrisme de Rasmussen (en) est une complication assez fréquente. Il est mort d'une rupture d'anévrisme de l'artère pulmonaire dans une caverne tuberculeuse. D'ordinaire, la mort est foudroyante. Si l'hémorragie qui a étouffé Molière a commencé bien après la cessation des efforts qu'il avait faits pour jouer son rôle, c'est peut-être parce que la poche anévrismale s'est d'abord fissurée, et ne s'est rompue qu'un peu plus tard. Il est mort étouffé. »

Cette présentation du génie créateur rongé de l'intérieur aboutit donc à présenter les causes de la mort de Molière de la manière suivante: sujet à des fluxions de poitrine et des crachements de sang (hémoptysie) qui l'auraient contraint, à plusieurs reprises, à interrompre ses activités et à s'éloigner du théâtre, parfois pendant plusieurs semaines., Molière aurait présenté tous les signes fonctionnels évocateurs (toux proverbiale, voix rauque, hémoptysies répétées). d'une maladie pulmonaire chronique et certains symptômes de la phtisie (asthénie cyclique, amaigrissement extrême dans les dernières années de sa vie)Les historiens croient trouver ces symptômes décrits dans Élomire [anagramme de Molière] hypocondre ou les Médecins vengés, comédie satirique publiée en 1670 et dont l'auteur, Charles Le Boulanger de Chalussay, semble avoir été bien renseigné sur la vie de Molière..

Un rhume de poitrine Dans la Notice du Malade imaginaire de l'édition 2010 des Œuvres complètes de la PléiadeNotice du Malade imaginaire, Œuvres complètes dans la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2010, tome II, , Georges Forestier, Claude Bourqui et Anne Piéjus se démarquent de ces lectures, qui font du Molière des dernières années un homme miné par la maladie. Ils font valoir que Molière n'a été déclaré malade par ses contemporains qu'à deux reprises, en 1666 et en 1667, et qu'on ne trouve plus ensuite la moindre allusion à sa santé, alors qu'il était sous le regard constant du gazetier Charles Robinet — lequel ne manque pas de signaler, en , le « mal véhément » qui a failli emporter « » (Armande Béjart), puis son retour sur les planches après quelques jours d'absence —, puis ils reviennent sur la question des nombreuses interruptions et relâches signalés par les registres de la troupe et que la plupart des historiens ont mis au compte de la santé de Molière : les registres, observent-ils, « signalent une seule fois, à la date du , qu’[une interruption] est à mettre au compte de Molière (« M. de Molière étant indisposé »), comme ils signaleront, le , que la séance a été supprimée parce que l’acteur qui avait repris les rôles de Molière, Rosimond, était 'enrhumé' ». Selon eux, les interruptions pouvaient avoir de « multiples causes: indisposition passagère d’un acteur important, graves obligations familiales inopinées, fêtes religieuses, séjour à la Cour, décision collective de la troupe…» et Molière n'aurait donc pas, toujours selon les mêmes auteurs, été « plus souvent malade que ses contemporains, dans un temps où la moindre fièvre, si l'on en réchappait, coûtait des semaines de lit ».

Les éditeurs de la Pléiade observent encore que si depuis les premières représentations du Malade imaginaire, Molière était, selon La Grange, « malade d'une fluxion sur la poitrine qui l'incommodait beaucoup et à laquelle il était sujet depuis quelques années », le même La Grange ne manque pas de souligner qu'il était « d'ailleurs de très bonne constitution ». Aucun des prétendus signes fonctionnels évocateurs d'une maladie pulmonaire chronique et des prétendus symptômes de la "phtisie" n'apparaît dans les témoignages contemporains : ni voix rauque, ni hémoptysies répétées ; quant à la prétendue toux proverbiale dont Molière, à en croire La Grange, se serait joué en faisant tousser Harpagon dans L'Avare, elle ne lui est pas propre : dans toutes les comédies mettant en scène des vieillards amoureux qui se déclarent en pleine santé, on voit leurs discours systématiquement interrompus par une quinte de touxOn pourrait néanmoins s'étonner que dans sa biographie de Molière (Paris, 2018, ), Georges Forestier mette ces quelques lignes de la préface de 1682 sur le compte d'une naïveté doublée d'une ignorance de La Grange, si Georges Forestier n'avait pas expliqué – aussi bien en présentant ce texte dans son édition de la Pléiade de Molière que dans cette biographie – que la préface, qui contient des points erronés et qui témoigne d'une rédaction due à un professionnel de l'écriture, n'est probablement pas due à La Grange, dont la participation a dû se limiter à fournir les indications concernant les dates et les lieux de création qui figurent à l'ouverture de chacune des pièces contenues dans l'édition de 1682 : autrement dit, "naïveté" et "ignorance" sont le fait d'un professionnel de l'écriture engagé par les éditeurs pour rédiger la préface..