L' euthanasie des enfants handicapés est le meurtre d'enfants et d'adolescents atteints de handicaps, organisé par le régime nazi, sous le Troisième Reich de 1939 à 1945. Ce programme, inauguré et dirigé depuis la Chancellerie du Führer et sur ordre d'Hitler, précède chronologiquement celui de l'Aktion T4, et implique un grand nombre d'« établissements pédiatriques spécialisés » sur le territoire du Reich. Plus de enfants sont victimes de ce programme, et peu de ses responsables sont poursuivis pénalement après-guerre.

Contexte de « l'euthanasie » des enfants

Adolf Hitler demande à son médecin personnel Theo Morell un mémorandum sur la question de l'euthanasie des enfants handicapés, rapport qu'il rédige à l'été 1939. Dans le rapport Theo Morell cite des parents allemands d'enfants handicapés à qui on pose la question théorique à savoir s'ils consentiraient à une procédure médicale sans souffrance qui abrégerait la vie de leurs enfants, ce à quoi la grande majorité des parents répondirent par l'affirmative.

« L'euthanasie » des enfants se déroule dans un contexte plus vaste et il est possible de différencier plusieurs phases et modalités de « l'euthanasie » nazie : « Euthanasie » des enfants de 1939 à 1945 ; « L'euthanasie » des adultes de 1940 à 1945 prend deux formes principales : « L'Aktion T4 » est le programme centralisé d'assassinat par le gaz, de à , « L'euthanasie » par les médicaments, ou par une sous-nutrition contrainte, est pratiquée de façon plus décentralisée de jusqu'en 1945 ; « L'euthanasie » des invalides et des détenus, connue sous le nom « Aktion 14f13 » s'effectue d' à ; L' prend place de à 1945.

Le nombre des victimes de ce programme de « guerre contre les malades » est estimé à .

Terminologie L'élimination des personnes désignées « éléments indésirables » par l'idéologie nazie est mise en œuvre en 1939 sous la dénomination trompeuse « d'euthanasie ». Dans les archives fédérales allemandes, les dossiers relatifs à cette campagne de meurtres sont répertoriés sous le titre de Euthanasie-Akten (documents relatifs à l'euthanasie) ou Euthanasie-Verbrechen-Zentralarchiv (Archives centrales de crimes d'euthanasie).

Si le terme d'euthanasie est employé par les nazis, plusieurs historiens montrent la réalité qui se cache derrière l’emploi de ce terme. Michael Tregenza écrit dans son ouvrage sur l'Aktion T4 : Raul Hilberg emploie le terme « euthanasie » entre guillemets. Richard J. Evans place lui aussi le terme « euthanasie » entre guillemets pour désigner un programme d'euthanasie forcée. Quant à Ian Kershaw, il qualifie l'appellation du programme d'« action d'euthanasie » d'euphémisme.

Un des motifs et prétextes de ce programme sont les lettres des parents transmises à la Chancellerie du Führer et implorant une « Gnadentod » ou « mort miséricordieuse » pour leur enfantHeilen und Vernichten im Nationalsozialismus. S. 172. Dans son ordre écrit du  à Karl Brandt et Philipp Bouhler, Adolf Hitler emploie le terme de Gnadentod.

Cas de « l'enfant K. » vignette|Victor Brack accusé au procès des Médecins à Nuremberg en 1947 L'euthanasie des enfants débute en 1938 ou 1939 avec le cas de « l'enfant K. », ou, selon l'expression employée avant 2006, de « l'enfant Knauer ».

Les parents d'un nouveau-né handicapé tentent, début 1939, d'obtenir l'autorisation de « Gnadentod », (en allemand, mort miséricordieuse) auprès de la chancellerie du Führer, sous la direction de Victor Brack, et de son bureau IIb, dirigé par Hans Hefelmann.

La documentation disponible sur le cas de l'enfant K. provient des déclarations des accusés lors des procès d'après-guerre. D'après les recherches du journaliste Philippe Aziz, Benzenhöfer établit d'abord que l'enfant est Gerhard Herbert Kretzschmar, né le et mort le à Pomssen, mais il doit revoir ses conclusions en 2007 après enquête plus approfondie.

L'identité de l'enfant reste indéterminée, et il peut également s'agir d'une jeune fille décédée dès , dans un hôpital pédiatrique proche de l'hôpital pédiatrique universitaire de Leipzig. Selon les déclarations des accusés, Werner Catel, le directeur de l'hôpital universitaire reçoit le les parents de l'enfant et se prononce sur ses chances de survie. Il leur conseille la mort de l'enfant, et leur indique de saisir la Chancellerie du Führer. Hefelmann déclare le au juge chargé de l'enquête :

Richard von Hegener complète ainsi les souvenirs de son supérieur :

Brandt déclare à propos du cas de « l'enfant K. » lors du procès des Médecins :

Commission du Reich pour l'enregistrement scientifique des souffrances héréditaires et congénitales graves

Cette première « euthanasie » d'enfant entraîne une accélération décisive de la mise en œuvre de la doctrine « d'hygiène de la race », qui commence avec la loi allemande sur la stérilisation forcée du et mène par étapes à « l'euthanasie » d'enfants puis d'adultes.

Hefelmann décrit ainsi cette évolution :

Le sujet est d'abord débattu en cercle restreint avec Hefelmann et von Hegener, Viktor Brack et Herbert Linden du ministère de l'Intérieur. La commission responsable de « l'euthanasie » des enfants regroupe, outre les précédents, Karl Brandt, l'ophtalmologue Hellmuth Unger, le pédiatre Ernst Wentzler, le pédopsychiatre et très vraisemblablement Werner Catel. La commission traite rapidement la mise en place d'une planification effective, puisqu'une organisation dédiée, réelle mais dissimulée ou camouflée, la « Commission du Reich pour l'enregistrement scientifique des souffrances héréditaires et congénitales graves » est créée trois semaines après le premier cas « d'euthanasie », et se donne comme première mission concrète le recensement des victimes potentielles. Hefelmann, von Hegener du bureau IIb de la Chancellerie du Führer, et Linden comme seul représentant d'un organisme d'État sont en première ligne de cette commission, qui n'a d'autre existence officielle que celle d'une boite aux lettres : Berlin W 9, casier postal 101. Le courrier transite de ce casier postal vers le bâtiment de la nouvelle Chancellerie, au Vossstrasse 4 à Berlin.

Recensement des victimes et « expertise » La procédure de recensement des victimes se fonde sur la circulaire d'application Az.: IVb 3088/39 – 1079 Mi du Ministère de l'Intérieur du . Ce document classé « très confidentiel » indique les personnes responsables de l'opération et détermine les modalités du recensement. En vertu de cette circulaire, les médecins, les sages-femmes, les maternités et hôpitaux pédiatriques sont contraints de réaliser un signalement par formulaire.,

Un modèle de formulaire est établi, et rendu disponible pour les établissements de santé qui en feraient la demande auprès de l'administration. La circulaire du le remplace par une nouvelle version corrigée.. Il est prévu un dédommagement de deux Reichsmarks pour chaque signalement réalisé, afin de compenser les « soins et travaux » des sages-femmes à qui est imposée cette attributionAlinéa 4 de la circulaire du 18 août 1939.

Dans un premier temps il n'est obligatoire de déclarer que les enfants concernés par la circulaire jusqu'à leurs trois ans révolus. Les formulaires prescrits donnent l'impression que le recensement poursuit le but d'un traitement thérapeutique et d'un accompagnement spécialisés. Les services médicaux administratifs relaient les formulaires remplis à la Commission du Reich, où le bureau IIb de la Chancellerie du Führer, et surtout Hefelmann et von Hegener trient les dossiers en excluant ceux qui, d'après eux, ne justifient pas un accueil en « établissement pédiatrique spécialisé », et ne doivent pas être euthanasiés. sur les jusqu'en 1945 sont ainsi rejetés. Trois experts sont nommés par la commission pour juger des formulaires, Werner Catel, et Ernst Wentzler. Hefelmann déclare plus tard à ce sujet .

vignette|Mémorial de « l'euthanasie » à l'emplacement de l'établissement pédiatrique d'Eichberg, 1993

Ils examinent les formulaires l'un après l'autre, si bien que le troisième expert sait déjà comment ses prédécesseurs se sont prononcés. Le verdict de vie ou de mort est déterminé à la seule lecture des formulaires, sans que les experts n'aient accès aux documents médicaux ou vu les enfants. Les experts apposent au formulaire un « + » s'ils décident que l'enfant relève de l'euthanasie, ou un « - » dans le cas contraire. Dans le cas où l'expert ne peut, selon lui, formuler d'avis décisif, il indique un « B » pour Beobachtung (en allemand, observation). Ces dossiers en observation signifient que l'enfant échappe provisoirement à « l'euthanasie », mais est cependant interné en « établissement pédiatrique spécialisé ». Il incombe au médecin de l'établissement de mener sur place un examen plus approfondi et d'en rendre compte à la commission du Reich. Un critère décisif pour une évaluation « positive » du dossier est le pronostic sur la capacité de travail et d'apprentissage de l'enfant. Selon la déclaration du médecin , qui dirige l'établissement pédiatrique d'Eichberg, 95 % des dossiers parviennent avec accord pour le « traitement », euphémisme pour la mise à mort. Seuls les 5 % restants donnent lieu à observation et enquête plus approfondie.

Le bureau médical en charge et les « établissements pédiatriques » reçoivent de la commission du Reich des consignes sur le processus de décision et de placement : le médecin doit initier la procédure de placement et en informer les parents. Ces derniers sont sciemment trompés sur le but véritable de l'internement, qui leur est présenté comme une prise en charge spécifique de leur enfant dans un cadre thérapeutique spécialisé. On ne recourt pas tout d'abord à des mesures contraignantes, mais dès des parents qui refusent l'internement de leurs enfants sont menacés de perdre leur droit de garde..

L'âge des enfants concernés par le programme est élevé à au premier semestre 1941 afin d'éviter que des adolescents handicapés ne soient gazés dans le cadre de l'Aktion T4.Aly: Aktion T4. S. 122. Le nombre de personnes concernées s'étend ainsi toujours plus. En sus des handicapés psychiques et physiques, le programme intègre également les soi-disant psychopathes. Depuis l'établissement pédiatrique de Kalmenhof ils sont envoyés, en tant que (impropres à la communauté) dans le centre d'extermination de Hadamar et tués par ingestion de médicaments après l'arrêt de l'Aktion T4. Un « internat d'éducation » est créé en ce sens à Hadamar, dans lequel au moins des internés meurent d'overdoses médicamenteuses, comme cela est également pratiqué dans « l'euthanasie » des adultesSandner: Verwaltung des Krankenmordes. S. 658.

En raison du peu de connaissances à l'époque, il est difficile de déterminer quelles maladies et handicaps avaient les victimes. D'après Steve Silberman dans NeuroTribes, l'analyse de d'enfants tués, issus d'un centre de réhabilitation à Vienne en Autriche, montre que la plupart étaient diagnostiqués avec une schizophrénie infantile, de l'« idiotie », ou de l'épilepsie. Il est probable qu'une partie d'entre eux aient été autistes, ces trois diagnostics étant couramment posés aux enfants autistes à l'époque. De plus, les enfants non-verbaux ou caractériels étaient choisis en priorité, au motif qu'ils demandaient une attention plus importante.. Silberman pose également l'hypothèse que le médecin autrichien Hans Asperger, exerçant à l'hôpital de Vienne, aurait volontairement décrit positivement les particularités des enfants avec la forme d'autisme désormais nommée syndrome d'Asperger afin de leur éviter l'extermination.

« Établissements pédiatriques spécialisés » Avec la circulaire Az.: IVb-2140/1079 Mi du , le Ministère de l'Intérieur annonce que la Commission du Reich . (voir : Centre de mise à mort de Brandebourg).