Anna Hamilton, née le à Fiesole en Italie et morte le dans le domaine de Bagatelle à Talence en France, est une médecin, directrice de la Maison de santé protestante de Bordeaux, disciple de Florence Nightingale, ayant participé à l'évolution du métier d'infirmière en France.
Naissance et jeunesse
Anna Hamilton est la fille de Zulma Pilatte, sœur du pasteur Léon Pilatte, fondateur du journal L'Église libre, et d'un aristocrate anglais fortuné, Frederic Hamilton, apparenté à la famille royale, qui décident de s'établir en France, sur la Côte d'Azur. Ses parents connaissent des revers de fortune qui leur font négliger son éducation. À la lecture du livre de Florence Nightingale, Notes on Nursing., elle trouve sa vocation, soigner. Après une adolescence retirée et consacrée aux tâches domestiques, elle commence des études médicales à .
Études thumb|Florence Nightingale.
Elle devient la première étudiante, en , de la faculté de médecine de Marseille, où exerce son cousin le Pilatte. En 1891, reçue première au concours de fin d'année, elle doit toutefois interrompre ses études, son père ne pouvant plus payer sa pension. En quête d'un emploi rémunéré, elle dirige quelques mois le dispensaire des enfants malades de Marseille, fondé par la comtesse Gilbert de Voisins. Puis elle part à Montpellier pour y achever ses études de médecine. Elle s'aperçoit que soigner et traiter sont deux actes complémentaires, mais pour parvenir à conjuguer les deux, il faut un personnel formé dans cette optique. C'est pour cette raison qu'elle choisit comme sujet de thèse Considérations sur les infirmières des hôpitaux.
En 1899, elle sensibilise à ses convictions le banquier Élisée Déandréis. (1838-1904), sénateur de l'Hérault, administrateur des hôpitaux, qui accepte de financer le travail d'enquête nécessaire à sa thèse et à son édition. Elle se rend en Angleterre, en Suisse à Genève, Berne et Lausanne, puis en Italie à Gênes, enfin à Paris, où elle visite les services de l'Assistance publique, pour connaître la situation réelle dans les hôpitaux. Présente à Londres pour son enquête de thèse, elle assiste au premier Congrès international des garde-malades, organisé par l' (ICN), et mesure toute l'ampleur du mouvement né des conceptions de Florence Nightingale. Cette dernière élabore un système d'enseignement destiné aux jeunes femmes éduquées qui se vouent tant aux soins hospitaliers qu'aux soins à domicile. Cet enseignement est dispensé dans des hôpitaux écoles dirigés par des femmes. Florence Nightingale met l'accent sur l'importance des soins donnés par du personnel féminin formé, le , pour consolider les traitements médicaux.
Anna Hamilton réalise alors, dans le cadre de sa thèse, un travail d'enquête sur la vie hospitalière et les pratiques soignantes. Elle soutient cette thèse en . Elle y prône une organisation du travail hospitalier qui bouleverse l'habituel rapport hiérarchique entre les femmes et les hommes : de son point de vue, les femmes garde-malades doivent obtenir, pour soigner, une sphère d'autonomie indépendante de celle du médecin qui traite.
Sa thèse soulève des polémiques à un moment où ont lieu des débats passionnés sur la formation du personnel hospitalier. Sarah Monod, épouse du pasteur William Monod (1834-1916), aumônier des Diaconesses de Reuilly, écrit un article virulent en 1901, où elle émet des réserves sur le contenu de la thèse de médecine d'Anna Hamilton, l'accusant d'avoir critiqué l'institution des Diaconesses uniquement en raison de son caractère religieux..
1900-1914 : Premières années à la Maison de santé protestante de Bordeaux
La Maison de santé protestante de Bordeaux (MSPB) En 1863, les différentes Églises protestantes de la ville de Bordeaux s'unissent pour fonder la Maison de santé protestante de Bordeaux (MSPB)« Un cinquantenaire. Fondation de la première école française de gardes-malades », Bagatelle. Bulletin de l’Association des anciennes élèves de l’École Florence-Nightingale, juin 1934, , . Evelyne Diebolt, « Le centenaire d’une école. Richesse de l’histoire et transmission des valeurs. L’École Florence-Nightingale à Bagatelle », Soins, 1985, , .. Œuvre charitable privée, de petite dimension, elle se propose de « recevoir gratuitement les malades pauvres des deux sexes appartenant aux diverses églises protestantes de la localité ainsi que les marins étrangers des navires en rade ». Les marins sont en effet nombreux dans le port girondin (anglais, américains et scandinaves), et ceux d'entre eux qui sont protestants peuvent trouver sur place un établissement dans lequel ils peuvent parler anglais et trouver un accueil respectueux de leur appartenance confessionnelle. La Fondation MSPB est reconnue d’utilité publique en 1867. L'établissement se situe rue Cassignol, à Bordeaux.
Sa première directrice est une femme de pasteur, Rau, puis en 1875 lui succède Momméja, veuve de pasteur. En 1884, ayant besoin de personnel, Momméja décide, avec l’aide de l’administration protestante, de fonder une petite école d’infirmières, sous l’égide de l’Association des dames françaises – société Croix-Rouge créée par le docteur Duchaussoy en 1876 et reconnue d’utilité publique en 1883. De 1890 à 1904, l’école délivre 118 diplômes.
Pressentie pour succéder à la directrice en activité, Anna Hamilton accepte de venir se familiariser avec la MSPB dès 1900, c’est-à-dire l’année même de sa soutenance. Elle approche de la quarantaine. Elle restera célibataire pour mieux se consacrer aux responsabilités qu’elle a choisies.
1901 : Arrivée d'Anna Hamilton
Bordeaux a des antécédents protestantsSéverine Pacteau de Luze, Les Protestants de Bordeaux, Bordeaux, Mollat, 1999, 283 p. – André Encrevé, Les Protestants en France de 1800 à nos jours : histoire d’une réintégration, Stock, Paris, 1985, 281 p. – Patrick Cabanel, Les Protestants et la République de 1870 à nos jours, Bruxelles, Complexe, 2000, 270 p. et anglaisPierre Guillaume, La Population de Bordeaux au . Essai d’histoire sociale, Paris, Armand Colin, 1972, 304 p. qui perdurent. La colonie britannique, bien que numériquement faible à la fin du , compte quand même un millier de citoyens qui se répartissent essentiellement en deux groupes : des domestiques anglais au service de grandes familles bordelaises et des membres aisés de maisons commerciales ou industrielles britanniquesGeorges Dupeux, « L’immigration britannique à Bordeaux au et au début du », actes du colloque franco-britannique de York, 25-28 septembre 1973, Bordeaux, 1975, 163 p., p. 155..
L’anglomanie donne à la société bordelaise protestante un cachet originalEvelyne Diebolt, « Protestantisme, enseignement infirmier et pratique professionnelle : les gardes-malades hospitalières et visiteuses », Ouvertures, revue médico-sociale protestante, mai 1986, p. 3-6. – Ian Buruma, L’Anglomanie : une fascination européenne, traduction de l’anglais (Voltaire’s Coconust or Anglomania in Europe), Paris, Bartillat, 2001, 382 p.. N’est-elle pas une des raisons du choix, au tournant du siècle, par les membres du conseil d’administration de la MSP, d’une directrice protestante d’origine anglaise comme Anna Hamilton ? Celle-ci, en introduisant à la MSPB les conceptions pédagogiques et réformatrices de Florence Nightingale, participe à la diffusion de la culture anglaise à Bordeaux. Anna, forte de ses acquis théoriques, cherche de son côté un terrain d’application et l’endroit est idéal pour une protestante convaincue et de surcroît anglophileSéverine Pacteau de Luze, « L’accès des femmes aux responsabilités dans le protestantisme bordelais », in Jean Mondot & Philippe Loupès (éd.), Provinciales. Hommage à Anne-Marie Cocula, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 2009, 537, p., p. 515-524..
À son arrivée, Hamilton n’a pas de cheftaines qualifiées pour exercer les charges d’encadrement ni pour remplir aucun des postes à responsabilité qu’elle veut créer. Elle doit faire appel à des « nurses » étrangères. Elle utilise le réseau qu’elle a mis en place au cours de son travail de thèse : elle recrute la « nurse » Wiener, sœur de la Croix-Blanche de Hollande et les « nurses » Linroth et de Holten, sœurs de la Croix-Rouge de Suède. Enfin, en 1903, elle dispose d’une collaboratrice très qualifiée en la personne de Miss Catherine Elston, « nurse » diplômée du London Hospital, où siège désormais la meilleure école d’Angleterre. Sage-femme diplômée, ex-sous-directrice du Popular Hospital de Londres, Elston fait office de surveillante-enseignante à la MSPB, tant que l’école n’a pas produit les diplômées qualifiées et capables d’encadrer à leur tour les stagiaires.
Le docteur Hamilton se prépare à réformer, elle sait qu’elle va devoir affronter Momméja, personnalité féminine respectée du milieu protestant de Bordeaux. Pendant les mois qui séparent l’arrivée d’Anna Hamilton (nommée officiellement médecin résident) de la démission de Momméja (), suivie de la nomination officielle d’Anna comme directrice de la MSPB, les rapports entre les deux femmes se tendentUn ensemble de lettres d'Anna Hamilton au Kraft, directeur de l’institution de La Source à Lausanne, est conservé dans cette institution. Anna écrit sans se censurer, dans un style vif, alerte et imagé, cité par Évelyne Diebolt, La Maison de santé protestante de Bordeaux, Erès, Toulouse, 1990, p. 34. Anna Hamilton a obtenu la direction de la section hospitalière avec entière autorité sur les élèves infirmières.
Réformer l’école est sa mission première. Elle passe immédiatement à l’acte afin d’avoir des résultats concrets à montrerAnna Hamilton & Félix Regnault, « École hospitalière de gardes-malades de la Maison de santé protestante de Bordeaux », tiré à part, Les Gardes-Malades, 14 p.. C’est, comme cela a déjà été signalé, une façon personnelle de participer à la discussion nationale sur la profession infirmière.
Anna Hamilton, après la retraite de Momméja, cumule les fonctions de directrice de l’école et de directrice de l’hôpital. Elle a toute liberté pour adapter la MSPB aux normes de l’hygiène pasteurienne. Elle impose l’assainissement généralisé des locaux ; le remaniement de la circulation des personnes, des denrées et des biens ; l’agrandissement des locaux ; la rénovation de l’éclairage, de l’aération, de la ventilation, de la stérilisation (autoclave), des équipements (eau, gaz, éclairage), des sanitaires, de la buanderie, de la cuisine, ainsi que la modernisation de l’accueil des malades, etc. Elle rationalise la gestion de l’administration. Parallèlement, en ouvrant la porte de son établissement aux spécialités médicales nouvelles, Anna Hamilton fait entrer les progrès scientifiques et médicaux à la MSPB : cela garantit à ses élèves un enseignement et des expériences à la pointe des progrès de la science médicale contemporaine.
Développement de la MSPB
Son école se développe rapidement. Les élèves « nurses » sont exclusivement des filles. Dès 1902, le conseil d’administration de la MSPB supprime le personnel masculin dans les salles d’hommes. Les élèves y assurent soins et ordre. Cette disposition est très nouvelle, y compris par rapport aux autres établissements protestantsSimone Crapuchet, Protestantisme et école de soins infirmiers, de la à la République, Montpellier, les Presses du Languedoc, 1996, 255 p., p. 114..