La biosémantique est une approche philosophique et scientifique de l'esprit qui traite la capacité à former des représentations mentales comme une fonction biologique spécifique héritée de l'évolution. La biosémantique est la version la plus sophistiquée des approches téléosémantiques de l'esprit. Elle est associée à la philosophe américaine Ruth Millikan qui en a forgé le concept et en a développé la méthodologie.
Millikan s'est particulièrement attachée à expliquer les mécanismes de la représentation mentale en utilisant des notions biologiques qu'elle a elle-même définies de façon rigoureuse, comme celle de « fonction évolutionnaire » ou de « condition normale ».
Étiologie
Étiologie des fonctions biologiques
Le point de départ de la biosémantique est de penser les fonctions du point de vue l'évolution. Le recours à l'histoire biologique est donc essentiel à l'attribution des fonctions naturellesC. Panaccio, Qu'est-ce qu'un concept ?, Vrin, 2011, p. 67.. Cela implique d'examiner ce qu'un caractère biologique a fait dans le passé pour contribuer à la survie ou à la reproduction des ancêtres de l'organisme qui le possède. Il s'agit alors de caractériser les fonctions biologiques historiquement et d'en fournir une explication « étiologique »N. Shea, « La contribution de Ruth Millikan à la philosophie matérialiste de l'esprit », in F. Athané, E. Machery et M. Silberstein (dir.), Matière première. Revue d'épistémologie et d'études matérialistes, vol. n° 1 : « Nature et naturalisations », éd. Syllepse, coll. « Matériologiques », 2006, p. 140. : un caractère présent dans un organisme donné a accordé un avantage évolutif à ses ancêtres qui a contribué au fait que le caractère se retrouve dans la génération suivante. Une explication de l'existence actuelle de ce caractère doit donc, pour partie, se référer au passé où il a joué un rôle favorable dans la préservation du type biologique qui en a été doté.
S'il semble avéré du point de vue évolutionniste qu'un caractère biologique a pour fonction naturelle d'exercer les effets précis grâce auxquels il a pu se perpétuer dans le passé, la biosémantique adopte la thèse plus controversée selon laquelle la même chose vaut pour les représentations mentales : un certain état ou processus cérébral d'un individu donné a pour fonction naturelle de « représenter » un certain type de chose (ex.: un cheval) parce que cet état ou ce processus a exercé dans la vie passée de cet individu et dans celle de ses ancêtres certains effets favorables à leur survie ayant rapport au type de chose en question (le cheval), effets par lesquels l'état ou le processus cérébral concerné a pu lui-même se perpétuer. Selon Claude Panaccio, ce schéma explicatif n'est toutefois valable que pour les concepts isolés les plus simples, mais il serait possible d'appliquer ce type d'explication au mécanisme cognitif général de formation des représentations mentales. En effet, un tel mécanisme pourrait bien avoir été sélectionné de la sorte par l'évolution.
Spécificité des représentations mentales
La biosémantique postule qu'une représentation mentale est une fonction biologique de certains organismes qui a contribué à la survie de ses ancêtres, à l'instar des autres fonctions biologiques. Mais pour Ruth Millikan, si la représentation était une simple affaire de fonctions biologiques, elle envahirait tous les aspects du monde vivantN. Shea 2006, p. 132.. Chaque organisme vivant regorge en effet de caractères comportant de telles fonctions, depuis les micro-organismes jusqu'aux êtres vivants les plus complexes. Or la plupart de ces caractères ne permettent pas à eux seuls de représenter quoi que ce soit. Ni la membrane plasmique de la cellule ni même l’œil humain ne représentent quoi que ce soit par eux-mêmes. Ils peuvent fonctionner ou dysfonctionner, mais ils ne sauraient représenter ou « mé-représenter » (représenter de façon erronée) un aspect de leur environnement.
Pour Millikan, les caractères qui ont pour fonction de représenter quelque chose ne constituent qu'une petite sous-classe de caractères biologiques. La tâche qu'elle fixe alors à la biosémantique est de chercher dans la nature des comportements caractéristiques impliquant des représentations, et, à partir de là, de montrer ce que ces dernières ont de particulier par rapport aux autres fonctions biologiques. Pour peu que l'on soit en mesure de caractériser ainsi adéquatement la représentation, la théorie darwinienne de l'évolution par sélection naturelle doit expliquer à son tour en quoi certaines représentations plutôt que d'autres sont retenues dans nos systèmes de croyances pour être considérées comme vraies.
Programme de naturalisation
Problème de l'intentionnalité
Le projet principal de la biosémantique est d'expliquer comment les états mentaux peuvent en arriver à représenter le monde, par exemple, à expliquer comment nos croyances peuvent représenter les choses ou les situations auxquelles nous croyons. On parle d’ « intentionnalité » pour qualifier cette façon qu'ont certains systèmes cognitifs (comme les cerveaux complexes des mammifères) de porter sur des états de l'environnement et ainsi de les représenter. Elle implique une forme de « normativité » qui correspond, pour une représentation, à la possibilité d'être évaluée comme « vraie » ou fausse », et de s'inscrire dans une chaîne de justifications. En cela, l'intentionnalité semble se distinguer des phénomènes proprement naturels qui sont régis par la causalité physique plutôt que par des règles normatives.
Fonctionnalisme et téléosémantique
Si l'intentionnalité est régie par des normes, c'est qu'elle possède des propriétés qui diffèrent de celles des autres phénomènes naturels, purement factuels. Mais le naturalisme auquel souscrit la biosémantique implique que l’intentionnalité ne peut être un phénomène spécifique non naturel ; elle doit être expliquée au moyen de propriétés naturelles. Le programme de naturalisation de l'intentionnalité proposé par la biosémantique consiste justement à analyser la normativité des représentations et de l'intentionnalité comme une propriété relationnelle complexe parfaitement naturelle.
Selon cette approche, les normes décrivent non pas des faits mais des fonctions à exercerC. Panaccio 2011, p. 48.. Les représentations mentales, en tant qu'elles sont normatives, ont des fonctions naturelles à remplir, au regard desquelles on peut en évaluer la conformation ou le dysfonctionnement. Il revient alors à la téléosémantique de définir ces fonctions et de décrire la façon dont elle s'exercent. Le statut des représentations, de ce point de vue, est comparable à celui d'un outil ou d'une machine : elles possèdent comme eux une finalité ou un but. Toutefois, contrairement aux outils, l'existence de fonctions naturelles ne relève pas d'un dessein (humain ou divin) mais de processus mécaniques aveugles comme l'est la sélection naturelle.
Analyse de la communication animale
Pour accomplir le programme de naturalisation de l'intentionnalité, Millikan s'est mise en quête d'une explication de l'intentionnalité dans des cas plus simples que la cognition humaine. Les signaux émis par certains animaux fournissent de bons exemples de formes primitives d'intentionnalité dans la nature. A cet égard, la danse des abeilles – ensemble de mouvements codés réalisés afin de signaler l'emplacement d'une source de nectar – est un des exemples favoris de Millikan N. Shea 2006, p. 133.. Elle constitue un cas intermédiaire entre les fins (purposes) aveugles propres aux fonctions biologiques, et l'intentionnalité complexe caractérisant la représentation humaineC. Panaccio 2011, p. 133.. Dans le cas des abeilles, les danses fonctionnent comme des représentations et peuvent servir de modèle pour comprendre les représentations mentales.
« Système producteur » et « système consommateur »
L'un des principaux apports de la biosémantique de Millikan réside dans l'analyse des systèmes représentationnels eux-mêmes. La distinction entre système « producteur » et système « consommateur » doit permettre d'expliquer ce qui fait la spécificité des représentations mentales par rapport aux autres fonctions biologiques.
Production et consommation
Selon Millikan, les systèmes cognitifs se trouvent toujours divisés entre les deux sous-systèmes que sont :
le mécanisme « producteur » de la représentation qui accomplit une fonction de transmission de l'information ; le mécanisme « consommateur » de la représentation qui utilise cette représentation pour accomplir une actionC. Panaccio 2011, p.134..
Le mécanisme producteur a pour fonction de produire une représentation qui constitue une information sur l'environnement susceptible de déclencher (dans les « conditions normales ») un comportement caractéristique, tandis que le mécanisme consommateur a pour fonction de produire ce même comportement lorsque l'information en question a été correctement perçue. Le contenu d’une représentation étant déterminé par l’utilisation qui en est faite, c'est donc le mécanisme consommateur qui est déterminant.
L'exemple des abeilles est ici caractéristique : le mécanisme producteur y a pour fonction de produire une danse correspondant à l'emplacement du nectar, tandis que le mécanisme consommateur a pour fonction d'acheminer l'abeille jusqu'à l'emplacement indiqué par la danse. La fonction du système représentationnel considéré globalement consiste alors à acheminer les abeilles jusqu'au nectar.
Internalisation des systèmes
Pour appliquer cette idée aux représentations mentales, Millikan intègre ces deux mécanismes (producteur et consommateur) à l'intérieur d'un même individu : la représentation prend place au sein d'un unique système cognitif composé à la fois d'un système producteur et d'un système consommateur, les représentations faisant office d'informations produites par le premier et utilisées par le secondN. Shea 2006, p. 135.. Si dans le cas des abeilles, les systèmes producteur et consommateur opèrent dans des organismes différents (l'abeille qui danse n'est pas la même que celle qui reçoit l'information), la cognition proprement dite implique que ces deux systèmes se trouvent à l'intérieur du même organisme. Le contenu informationnel de la représentation est alors internalisé. Mais la même distinction s'applique dans un cas comme dans l'autreC. Panaccio 2011, p. 136..
Cette conception de la représentation a des conséquences notables en philosophie du langage. Elle offre en effet une nouvelle manière de décrire la signification des éléments linguistiques, en les replaçant notamment dans leur contexte environnemental naturel. Elle permet également de comprendre le lien entre signification et comportement et réactualise le vieux slogan « la signification, c’est l’usage ».
« Fonctions évolutionnaires » et « conditions normales »
La « fonction évolutionnaire » d’un organisme désigne la caractéristique biologique qui a causalement permis à des organismes du même type d’être sélectionnées. Les « conditions normales » sont les conditions dans lesquelles la possession de cette caractéristique par un organisme lui a conféré un avantage évolutif et qui continuent encore à rendre cette fonction opérante. Il s'agit de deux concepts centraux de la biosémantique.
Deux concepts évolutionnistes
La biosémantique de Millikan est évolutionniste. Elle conçoit la représentation du point de vue de l'évolution à deux niveauxC. Panaccio 2011, p. 142. :
au niveau fonctionnel : les organismes et leurs parties ont des fonctions évolutionnaires, déterminés par les effets positifs qu'ont produit ces mécanismes dans la survie et la reproduction de leurs ancêtres ; au niveau des conditions environnementales : certaines conditions qualifiées de « normales » sont requises pour l'effectuation réussie de ces fonctions évolutionnaires.