Dostoïevski et le parricide () est un texte de Sigmund Freud, publié en 1928, en introduction à la traduction allemande de l'étude d'un auteur russe sur Les Frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski. Situation dans l'œuvre de Freud

D'après Marie-Thérèse Neyraut-Suttermann, Freud traite dans son texte . Il distingue chez Dostoïevski : Dictionnaire international de la psychanalyse, dir. Alain de Mijolla, entrée: « Dostoïevski et le parricide » (Article de Marie-Thérèse Neyraut-Suttermann). .

Dans l'œuvre de Freud, son écrit sur « Dostoïevski et le parricide » par rapport aux Frères Karamazov est relié à sa théorie du posée dans Totem et tabou (1913). Pour le psychanalyste Vladimir Marinov, l'analyse par Freud de la nouvelle de Stefan Zweig, Vingt-quatre-heures de la vie d'une femme (1927) associée à la passion pour le jeu de la roulette de Dostoïevski — elle occupe un tiers de l'essai — témoigne d'une de Freud à Dostoïevski, spécialement aux Frères Karamazov : elle ne serait pas sans faire écran à que représente aux yeux de Marinov la construction « romanesque », de Freud, qu'est le « meurtre du père » par les « frères de la horde » Vladimir Marinov, Figures du crime chez Dostoïevski, ..

Selon Élisabeth Roudinesco et Michel Plon, Les Frères Karamozov représenterait pour Freud ajouté en 1927. Entre qu'était Œdipe Roi, Hamlet qui était et Les Frères Karamazov, , car É. Roudinesco et M. Plon, Dictionnaire de la psychanalyse, entrée « Œdipe (Complexe d') », Paris, Le Livre de Poche / La Pochothèque, Librairie Arthème Fayard, 2011, ..

Origines: les réticences de Freud Le texte de Freud intitulé en allemand Dostojewski und die Vatertötung, introduit l'ouvrage traduit en allemand de W. Komarowitsch, édité par F. Eckstein et R. Fülö-Müller, contenant les premières versions ainsi que les ébauches, les sources du roman Les Frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski F. Dostoïevski, W. Komarowitsch : Version originale des Frères Karamazov, Dostoïevski ressources, idées et fragments/Fyodor Dostoyevsky, W. Komarowitsch: Die Urgestalt der Brüder Karamasoff, Dostojewskis Quellen, Entwürfe und Fragmente. Hrsg.: René Fülöp-Miller, Friedrich Eckstein. R. Piper & Co., München 1928 (Erläutert von W. Komarowitsch mit einer einleitenden Studie von Prof. Dr. Sigm. Freud). Ce texte sur Dostoïevski et le parricide avait été demandé à Freud par le psychanalyste Max Eitingon et les éditeurs de l'ouvrage en allemand contenant le roman et des suppléments sur celui-ci.. D'après son biographe Ernest Jones, Freud ne se mit à la rédaction de ce texte qu'avec une grande réticence. Il connaissait l'essai de Jolan Neufeld (Dostoïevski, Esquisse d'une psychanalyse, 1923) Jolan Neufeld : « Dostojewski: Skizze zu seiner Psychoanalyse » /Vero Verlag Gmbh & Co.KG, 2014|, qui lui paraissait avoir dit l'essentiel sur le sujet. Freud reconnaît dans une lettre à un de ses premiers lecteurs , le psychanalyste Theodor Reik, qu'il a écrit ce texte à contrecœur. Ce dernier lui reprochait sa sévérité morale à l'encontre de Dostoïevski et également sa digression finale sur la nouvelle de Stefan Zweig, Vingt-quatre heures de la vie d'une femme, qui concerne un sujet différent, celui de la passion pour le jeu. « Vous avez raison de supposer que je n'aime pas réellement Dostoïevski en dépit de toute mon admiration pour son intensité et sa supériorité. C'est parce que ma patience pour la nature pathologique est épuisée par mes analyses »S. Freud, lettre à Theodor Reik du 14 avril 1902, reproduite dans l'ouvrage de Reik, Trente ans avec Freud . Selon Jean-Bertrand Pontalis, qui présente cette introduction à Dostoïevski, dans Les Frères Karamazov, Volume I, édition Gallimard, Collection folio, 1973, , cette réticence témoigne d'une ambivalence profonde de Freud à l'égard du sujet. En même temps, si Freud résiste, n'est-ce pas parce que se trouve concerné dans sa pensée, mais aussi en acte, le thème qui l'aura hanté du meurtre du père, se demande Jean-Bertrand Pontalis ? Pontalis note dans sa présentation du texte de Freud qui précède le roman de Dostoïevski que ce dernier n'aborde pas seulement un mythe ; il l'incarne effectivement. Entre le meurtre symbolique du père et le parricide réel des Frères Karamazov, si l'analogie est évidente, la distance est infinie. Selon lui, c'est cette mise en acte par Dostoïevski qui permet à Freud de résister à l'aversion qu'éveillait en lui la « pathologie » de Dostoïevski.

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Trois des chefs-d'œuvre de la littérature de tous les temps , l'Œdipe Roi de Sophocle, Hamlet de Shakespeare et « Les Frères Karamazov » ont pour thème le meurtre du père. Ce n'est pas un hasard, selon Freud. Personnalité de Dostoïevski Freud commence son article par une analyse de la déroutante complexité de Dostoïevski en distinguant quatre aspects dans la personnalité de celui-ci : l'écrivain, le névrosé, le moraliste et le pécheur. La position de Dostoïevski comme moraliste est la plus aisément attaquable, selon Freud. Selon Freud, c'est le point faible de cette grande personnalité russe de s'être associé à ses geôliers et n'a pas pu être un libérateur des hommes. Sa haute intelligence et son amour de l'humanité auraient pu lui ouvrir d'autres voies. Mais que ce soit sa névrose qui l'ait condamné à un tel échec, Freud le conçoit. Quant à l'écrivain Dostoïevski, Freud le classe non loin derrière Shakespeare surtout grâce à son roman « Les Frères Karamazov » et à l'épisode du Grand Inquisiteur qu'il considère comme un des plus hauts sommets de la littérature mondiale.

Freud répugne à considérer l'écrivain Dostoïevski comme un pécheur ou un criminel. Deux traits sont essentiels chez les criminels : un égocentrisme illimité et une forte tendance destructrice. Or on trouve chez lui une énorme capacité d'aimer et un grand besoin d'amour. D'où vient cette tentation de le classer ainsi ? La réponse est que l'écrivain a privilégié parmi ses personnages les caractères violents, meurtriers, égocentriques. Mais aussi que de telles tendances ont existé en lui-même au cours de sa vie, comme la passion du jeu, ou peut-être, l'attentat sexuel commis sur une fillette<ref> Voir la discussion à ce sujet dans Der Unbekkante Dostoïevski de R. Fülöp-Miller et F Eckstein, Munich, 1926- Stefan Zweig écrit: « Il ne fut pas arrêté par les barrières de la morale bourgeoise et personne ne peut dire exactement jusqu'où il a transgressé dans sa vie les limites juridiques ni combien des instincts criminels de ses héros il a réalisé en lui-même »( Trois maîtres, 1920) </ref>. Les pulsions de destruction de Dostoïevski auraient pu faire de lui un criminel, mais elles sont, dans la vie, dirigées principalement contre sa propre personne et non vers l'extérieur et s'expriment sous forme de masochisme et de sentiment de culpabilité. Quand elles s'exercent contre l'extérieur ce sont des traits sadiques qui se retrouvent dans sa susceptibilité, son intolérance, sa passion de tourmenter aussi bien des personnes aimées que ses lecteurs par exemple.

Névrose et épilepsie Dostoïevski se qualifiait lui-même d'épileptique et passait pour tel aux yeux des autres. Il se base sur ses attaques sévères, accompagnées de pertes de conscience, de contractions musculaires et d'un abattement consécutif. Selon Freud, il est vraisemblable qu'il s'agissait d'une pseudo-épilepsie, symptôme d'une névrose, à classer comme hystérie grave ou hystéro-épilepsie. Une totale certitude ne peut être atteinte du fait des lacunes dans l'anamnèse de l'épilepsie de Dostoïevski et du fait de l'état des connaissances sur la pathologie des attaques épileptiques à l'époque de Freud.

La « réaction épileptique » se tient à la disposition de la névrose pour liquider par des moyens somatiques les masses d'excitations dont elle ne parvient pas à se débarrasser psychiquement. Freud rappelle que les plus anciens médecins appelaient le coït une petite épilepsie et reconnaissaient dans l'acte sexuel une atténuation ou adaptation de la décharge d'excitation épileptique.

Il faut, selon Freud, distinguer l'épilepsie « organique » de l'épilepsie « affective ». (Fidèle à un langage compréhensible au plus grand nombre il se refuse d'entrer dans des développements psychanalytiques plus complexes). Dans la première, la vie psychique est perturbée par une cause étrangère venue du dehors ; dans la seconde il s'agit d'une perturbation de la vie psychique elle-même. On ne peut le prouver, mais l'épilepsie de Dostoïevski est de la seconde sorte. Les attaques remonteraient à son enfance et ont été remplacées assez tôt par des symptômes plus légers. Elles n'ont pris une forme épileptique qu'à sa dix-huitième année, après le bouleversant événement de l'assassinat de son pèreSelon la tradition orale et familiale, le père de Fiodor Dostoïevski, Mikhaïl Andréiévitch Dostoïevski a été assassiné par ses paysans. Selon le rapport officiel par un accident vasculaire cérébral ou attaque d'apoplexie. Le résultat en est : « Tu voulais tuer le père afin d'être toi-même le père. Maintenant tu es le père, mais le père mort ». C'est le mécanisme habituel de l'apparition du symptôme hystérique. Plusieurs biographes soulignent le lien entre cet évènement et la névrose de l'écrivain et celui entre le parricide du roman « Les Frères Karamazov » et le destin du père de Dostoïevski : Mikhaïl Andréiévitch Dostoïevski. Par contre, le rôle joué dans cette épilepsie durant son séjour au bagne en Sibérie à Omsk, est présenté sous des jours différents selon les biographes et critiques malgré les affirmations autobiographiques de l'auteur lui-même, et sans contester qu'un séjour au bagne a pu avoir des conséquences marquantes sur l'état pathologique du prisonnier. Freud constate qu'il ne dispose pas des éléments nécessaires pour conclure, mais il signale tout de même que l'économie psychique de Dostoïevski demande une punition et que la punition lui permet de passer, sans être brisé, par delà des années de misère et d'humiliation. Sa condamnation injuste comme prisonnier politique, il l'accepte comme un substitut de la punition qu'il méritait pour son désir de mort de son père réel. Elle lui est imposée par le Tsar, le Petit Père.

Peur de la mort

Freud analyse le sens de telles attaques comme une identification à un mort ou à un vivant dont on souhaite la mort. Dans ce dernier cas, l'attaque a valeur de punition pour avoir souhaité la mort de l'autre. Dans un langage psychanalytique, Freud affirme que pour le petit garçon cet autre est le père, que l'attaque est de l'''hystérie et qu'il s'agit d'une autopunition pour le souhait de mort du père haï. Le meurtre du père est dans cette optique le crime majeur et originaire. C'est la source d'un sentiment de culpabilité. Freud reprend un développement succinct du complexe d'Œdipe. La relation au père est ambivalente : à côté de la haine qui pousse à éliminer, existe également un certain degré de tendresse, les deux attitudes conduisant à l'identification au père. Identification afin de pouvoir être comme le père admiré, et l'éloigner pour prendre sa place et posséder sa mère. L'obstacle puissant qui s'élève alors est que le père rival punisse le garçon de castration. Pour autant que ce désir reste dans l'inconscient il forme la base du sentiment de culpabilité. Une autre angoisse vient compliquer la situation, c'est l'angoisse de la position féminine. Une forte prédisposition bisexuelle vient alors renforcer la névrose de l'enfant : la menace de la castration renforce l'inclination du garçon à se replier vers la féminité, à se mettre à la place de la mère et à devenir objet d'amour pour le père, comme une femme. Mais ces deux angoisses diffèrent psychologiquement : la haine du père est abandonnée par l'effet d'un danger extérieur (la castration), tandis que l'amour pour le père est un danger pulsionnel interne.

Homosexualité refoulée