La Grande Transformation (sous-titré Aux origines politiques et économiques de notre temps) est le livre phare de l'économiste hongrois Karl Polanyi. Il a été rédigé en Angleterre, après que ce dernier a quitté Vienne et Budapest.
Écrit en 1944, l'ouvrage étudie la logique économique de l'Occident depuis les prémices de « modernisation » agricole anglo-saxonne du , jusqu'à l'avènement de la Seconde Guerre mondiale. La démarche de Karl Polanyi est considérée comme novatrice car elle associe l'histoire et l'anthropologie.
L'ouvrage soutient deux thèses principales : L'économie de marché libre est une construction institutionnelle socio-historique et politique, et non un trait de la nature humaine. Ce n'est que depuis les années 1830 que le marché économique est conçu comme une entité à part entière, obéissant à des lois fixes indépendantes des cultures humaines. Les interventions étatiques sont des politiques spontanées en réaction aux dérégulations du marché. Cette thèse prend à contrepied l'idée exposée par Hayek d'un marché économique spontané entravé par les interventions de l'État.
Idées principales
Différents principes et modèles institutionnels économiques
Karl Polanyi montre à travers son œuvre que l’économie n’est pas nécessairement marchandeInstitut Polanyi France, Pourquoi Polanyi ?, chap.3 : L’économie doit être plurielle . Au cours de l’histoire humaine, elle a pris plusieurs formes se basant sur des principes de comportement différents et des institutions différentes.
Le principe de comportement économique de la réciprocité est facilité par le modèle institutionnel de la symétrie. Les biens s’échangent par la voie du don et contre-don et participent à la création du lien social entre les groupes ou personnes impliqués. « Ce qui est donné aujourd’hui, sera compensé par ce qui sera rendu demain »Polanyi, 1944 (1983), . Un exemple est la symétrie des individus et villages impliqués dans le commerce Kula aux îles Trobriand. Il est question de l’échange-don longuement détaillé par Marcel Mauss dans l’Essai sur le don.
Le principe de la redistribution prend place dans le modèle de la centralité : l’ensemble de la production est remise à une autorité centrale qui a la responsabilité de la répartir (chef, aristocratie dirigeante, bureaucratie…) tant au niveau individuel que collectif. Les exemples de cette organisation sociale abondent, des peuples de chasseurs qui remettent leur gibier au chef afin qu’il le redistribue de manière homogène entre tous et entre les différents moments de l’année, jusqu’aux systèmes de protection sociale actuels. Ce modèle implique une division du travail mais sans idée de profit personnel.
Le principe de l'administration domestique est possible dans le modèle de l'autarcie. Ce modèle n’a pu voir le jour qu’une fois l’agriculture développée et est équivalent au concept d’oïkonomia développé par Aristote. Il y a plus de déjà, celui-ci mettait l’accent sur le fait que le mobile du gain était absent de cette forme d’organisation économiqueAristote, Les politiques, Garnier Flammarion, 1999, chapitres 8, 9 et 10.
Jusqu’à la fin du Moyen Âge en Europe, tous les systèmes économiques étaient organisés selon un de ces trois principes ou une combinaison des trois. Ces trois principes étaient institutionnalisés selon les modèles décrits. La production et la distribution étaient assurées par des mobiles autres que celui du gainPolanyi, 1944 (1983), , même si le et dernier principe proposé par Karl Polanyi, celui de l'échange marchand, était aussi présent, subordonné aux autres principes.
Les principes de troc, paiement en nature et échange prennent forme dans le modèle du marché, où les biens s’échangent selon leur valeur matérielle, voire leur prix, déterminés par le jeu de l’offre et la demande. Dans ce cas le mobile qui permet d’assurer la production et la distribution des biens est le profit personnel.
Le principe du troc peut coexister dans une société où d’autres principes prédominent, par contre ce n’est pas le cas si le modèle du marché devient dominant. C’est en effet un modèle exclusif qui crée sa propre institution, « le marché », voué uniquement à son fonctionnement. Une fois que le marché maitrise le système économique, il inhibe les autres modèles et en arrive à gérer la société en tant qu’auxiliaire du marchéPolanyi, 1944 (1983), . Ce système de marché généralisé n’est pas une norme générale des échanges économiques, mais plutôt une exception historiqueInstitut Polanyi France, Pourquoi Polanyi ?, chap.3 : L’économie de marché généralisé n’a pas toujours existé .
Genèse du marché autorégulateur De nombreux passages de La Grande Transformation rappellent au lecteur que le mythe de l'économie de marché qui revendique la filiation naturelle du troc aux marchés locaux puis aux marchés au long cours et finalement à l'économie de marché pour aboutir à la société de marché, n'est pas vérifié par les recherches anthropologiques et historiques. Ces études démontrent même le contrairePolanyi, 1983 (1944), .
Le commerce local a été présent dans toutes les sociétés mais considéré comme secondaire. On y échange des biens courants, produits localement. Ces marchés, concrétisés ou non par des places de marché sont totalement encastrés dans les relations sociales à long terme et de nombreuses mesures ont été prises pour contenir leur expansion. Ces échanges étaient totalement dissociés du commerce extérieurJ.M Servet, J. Moucourant, A. Tiran (sous la direction de), La modernité de Karl Polanyi, L’Harmattan, 1998, p.XIII.
Le commerce extérieur ou commerce au long cours, contrairement aux marchés locaux, peut contenir dans certains cas les germes de l’économie de marché. En effet, une classe de marchands peut profiter de la division internationale du travail, pour s’enrichir, utilisant la monnaie et créant des institutions spécifiques. Lorsque le commerce extérieur prend cette forme dans des sociétés antérieures, il est toujours porté sur des biens différents des produits locaux et est resté dans une sphère distincte et séparée de l’organisation interne de l’économiePolanyi, 1944 (1983), .
Le commerce intérieur, constitué de marchés régionaux et nationaux intégrés, en Europe Occidentale, n’a pas été créé au départ du commerce local, ni du commerce extérieur, mais bien par l’État centralPolanyi, 1983 (1944), dans son objectif d’augmenter sa puissance, sa richesse et de fédérer son territoire à partir du . « L’État imposa le système mercantile au protectionnisme acharné des villes et des principautés » Polanyi, 1983 (1944), mais étendit en même temps le champ de la réglementation, maintenant ainsi le marché imbriqué dans les relations sociales et leurs institutionsPolanyi, 1983(1944), .
La société de marché : Pour Karl Polanyi c’est au terme de la triple transformation : unification, extension et émancipation que le marché devient maître de la sociétéLouis Dumont, Préface, In Karl Polanyi, La Grande Transformation, Gallimard, 1983, p.IX. L’introduction au de machines complexes dans le cadre de la fabrique impliqua la production garantie en continu. Cela supposait que l’on puisse se procurer de manière continue les éléments nécessaires à la production, entre autres et en particulier le travail, la terre et la monnaie. C’est dans ce mouvement ultime de marchandisation que selon Polanyi, on serait passé d’une économie de marché à une société de marchéAlain Caillé, Présentation, In Revue du Mauss, Avec Karl Polanyi, Contre la société du tout-marchand, , Premier semestre 2007, . C’est l’abolition de la loi sur les pauvres (Speenhamland Act) en 1834, en Angleterre qui allait marquer véritablement le départ du capitalisme libéral et industriel en tant que modèle de société.
Absence de naturalité de l'économie de marché
Différence entre marché et commerce De la même manière que l’économie en général (économie substantive) n’est pas réductible à l’économie de marché (économie formelle), le commerce n’est pas synonyme du marché. La pratique du commerce a en effet toujours existé, mais celui-ci a plus souvent obéi à la logique de réciprocité ou de redistribution qu’à celle du marchandage, de l’achat et de la vente. Le commerce peut être commerce par don, commerce administré ou commerce de marchéInstitut Polanyi France, Pourquoi Polanyi ?, chap.3 : L’économie de marché généralisé n’a pas toujours existé. Par exemple, on parle de commerce Kula, alors qu’il n’y est pas question de profit monétaire ni même en nature, qu’il n’y a pas d’accumulation, pas de possession permanente, pas de marchandage ni de troc, ni d’échange et que le tout est réglé par le prestige et la magiePolanyi, 1983(1944), .
Construction historique du « penchant naturel à l’échange » Contrairement à l’idée répandue dans nos sociétés occidentales et promue par le libéralisme économique, le marché autorégulateur n’est pas le modèle économique naturel de l’humanité Alain Caillé, Présentation, In Revue du Mauss, Avec Karl Polanyi, Contre la société du tout-marchand, , Premier semestre 2007., et le comportement calculateur et maximisateur de l’humain n’est pas une fatalité. Les recherches anthropologiques et historiques mises en exergue par l’auteur montrent que « le marché généralisé n’a pas existé en tous lieux et à toutes époques » et que les mobiles de production, circulation et consommation des biens pouvaient être très éloignés de ceux du gain personnel et de la rentabilité en termes d’argent ou de tempsInstitut Polanyi France, Pourquoi Polanyi ?, 1. L’économie de marché généralisé n’a pas toujours existé. Le Marché et l’homo œconomicus sont le résultat d’une construction historique. Ils ont été construits idéologiquement par une classe de commerçants et soutenus par des politiques d'ÉtatAdam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. Édition traduite en 1881 par Germain Garnier à partir de l'édition revue par Alolphe Blanqui en 1843, Livre I, Chapitre II. .
Dans ce cadre, le biais idéologique fréquemment fait est de placer le marché au centre de la nature humaine et de la société et d’analyser faits sociaux et politiques à l’aune de cet économismeAlain Caillé, Présentation, In Revue du Mauss, Avec Karl Polanyi, Contre la société du tout-marchand, , Premier semestre 2007..
Naturalité des contre-mouvements Par ailleurs, Karl Polanyi émet l’hypothèse que ce sont les mouvements de protection sociale et territoriale qui sont les émanations spontanées de la population car elles ne sont pas alimentées par une idéologie structurée et antérieure aux mouvements sociaux ou aux législations approuvéesPolanyi, 1983 (1944), p. 75.
Encastrement et désencastrement de l'économie
Dans toutes les sociétés humaines à l'exception de la société marchande, les phénomènes économiques sont insérés dans les autres institutions sociales. L'économie est pensée et gérée en tant qu'auxiliaire de la société, Karl Polanyi dit qu’elle est encastrée dans les relations sociales ; alors que dans la société de marché c'est le contraire : la société est considérée à l'aune du marché, l'économie est désencastrée des relations socialesInstitut Polanyi France, Pourquoi Polanyi ?, 2.La société de marché n’est pas tenable.
Cette notion d’encastrement est similaire au concept de « fait social total » développé par Marcel Mauss dans son Essai sur le don Louis Dumont, Préface, In Karl Polanyi, La Grande Transformation, Gallimard, 1983, p.VII. Elle implique que les relations que les humains entretiennent entre eux sont hiérarchiquement plus importantes que les relations qu’ils entretiennent aux choses .