L'Empire des Nairs, publié pour la première fois en allemand sous le titre Das Paradies der Liebe (Berlin, 1801) et connu en français sous les titres L'Empire des Nairs, ou Le Paradis de l'amour (1807), Le Panorama des boudoirs, ou l'Empire des Nairs (1817) et Plus de Maris ! Plus de Pères ! (1837), est un roman utopique de l'écrivain britannique James Henry Lawrence (1773-1840). Issu d'un essai que son auteur publie à vingt ans dans le Neue Teutsche Merkur de Christoph Martin Wieland en 1793, le texte connaît une quinzaine d'éditions en trois langues — allemand, français et anglais — de 1793 à 1838, toutes traduites par Lawrence lui-même.

Prenant pour modèle le système matrilinéaire des Nairs de la côte de Malabar, le roman décrit une société qui a aboli le mariage et, avec lui, la paternité : la filiation y est exclusivement maternelle, les femmes héritent, transmettent leur nom et élèvent seules leurs enfants, et les unions sont libres et révocables. Là où les critiques les plus audacieux du mariage réclament alors le divorce ou sa désacralisation, Lawrence propose d'abolir l'institution elle-même et de transférer aux femmes la propriété — un renversement qu'aucun autre auteur de la cause des femmes n'envisage à cette date.

Saisi par la censure napoléonienne dès sa parution française en 1807, interdit en Prusse en 1809, éreinté par la Critical Review en 1811, le livre est en revanche lu et discuté par Wieland, Schiller et Goethe, admiré par Percy Bysshe Shelley, cité par Robert Owen et repris par les saint-simoniennes. Longtemps rangé par les bibliographies parmi les curiosités érotiques, il est réévalué à partir des années 1970 ; Gregory Claeys y voit en 1997 le plus important écrit féministe entre la Défense des droits de la femme de Mary Wollstonecraft et l'Appeal de Thompson et Wheeler.

Genèse vignette|Christoph Martin Wieland, premier éditeur de Lawrence, publie son essai en 1793 dans le Neue Teutsche Merkur.

L'essai de 1793 En 1792, Lawrence achève ses études à Braunschweig, après Eton (1782-1790) et l'université de Göttingen (1791). Il y rédige, en allemand, un essai intitulé « Ueber die Vortheile des Systems der Galanterie und Erbfolge bey den Nayren », qu'un professeur non identifié transmet à Christoph Martin Wieland. Celui-ci le publie anonymement dans son Neue Teutsche Merkur en juin-juillet 1793, assorti d'une réserve éditoriale.

Les sources ethnographiques Le système décrit par Lawrence lui vient des relations de voyage sur les Nairs de la côte de Malabar, caste guerrière du sud-ouest de l'Inde organisée selon un régime matrilinéaire où l'héritage et le nom passent par les femmes et où le mariage, sous sa forme européenne, n'existe pas.. Lawrence n'en propose pas une description ethnographique : il en fait le point d'appui d'une démonstration, en montrant qu'une société sans mariage ni paternité a existé et peut donc exister.

De l'essai au roman Lecteur de Mary Wollstonecraft, découverte pendant ses études en Allemagne, Lawrence développe l'essai en un roman en douze livres. Schiller en recommande le manuscrit à l'éditeur berlinois Johann Friedrich Unger en novembre 1800 ; Das Paradies der Liebe paraît chez lui l'année suivante, sans nom d'auteur.

Résumé de lEssai sur le Système des Nairs vignette|Lawrence a lu Wollstonecraft, qu'il cite dans son roman et dont il reprend l'idée d'une éducation identique pour les filles et les garçons. L'action se déroule à Calicut, sur la côte de Malabar, en 1792. L'empire de l'Indoustan, gouverné par un souverain nommé le Samorin, y présente un ordre social inverse de celui de l'Europe : la paternité y est inconnue, les habitants s'y désignent comme des « fils de femmes » (mother's sons), et une égale liberté des deux sexes y règne, assortie de fonctions distinctes — les femmes enfantent et élèvent, les fils de femmes portent les armes. Le récit des origines de l'empire en donne la clé : l'ancêtre Sémiramis avait fait jeter à ses fidèles leurs anneaux nuptiaux dans l'Indus — « nous n'y porterons pas les marques de l'esclavage » — avant d'instituer, une fois montée sur le trône, l'Ordre du Phénix, chargé de défendre les droits des femmes.

La lignée matrilinéaire qui règne depuis quatre mille ans est menacée. Agalva, unique sœur de l'Empereur, a quitté le royaume dix-sept ans plus tôt en y laissant son fils Firnos ; faute d'une héritière — c'est-à-dire d'une sœur pour Firnos —, la dynastie doit s'éteindre. Tout le roman est le récit de la quête d'Agalva, dont le vaste parcours géographique et les récits emboîtés donnent à l'auteur l'occasion de comparer les mœurs matrimoniales de trois mondes.

Premier volume L'organisation de l'empire est décrite à travers les yeux de l'Anglais Walter Degrey : liberté des femmes, propriété transmise par elles, honneurs rendus aux mères, célibat des guerriers érigé en principe vivifiant de la nation. Chargé de retrouver Agalva, Degrey s'embarque pour l'Angleterre avec le jeune prince Firnos.

Deuxième volume Le tableau du mariage anglais occupe ce volume : surveillance maritale, prostitution à Londres, opprobre jetée sur les filles séduites, et ce paradoxe du mari qui délaisse sa femme du seul fait qu'elle lui appartient. Deux destins le portent. Celui de Marguerite Montgomery d'abord, promise à un voisin dont elle apprend trop tard qu'il est son frère, et qui enchaîne déshonneur, inceste involontaire et trois morts avant de jeter à la Tamise l'enfant qu'Agalva sauvera. Celui d'Agalva ensuite, dont les mémoires rapportent l'observation de l'Angleterre menée déguisée en homme ; de ses amours avec l'Anglais Fitz-Allan naît Osva, l'héritière attendue, aussitôt enlevée.

Troisième volume L'histoire de Camilla — en réalité Osva, l'héritière disparue — donne à voir un apprentissage affranchi des rôles de sexe. Élevée dans la rudesse et la liberté par une troupe de Bohémiens, à qui elle doit la vigueur de sa santé, puis reprise par une tante stérile qui entend la corriger de ses habitudes et lui répète qu'« elle doit savoir filer, tricoter, broder, et son catéchisme ; tout cela suffit à une femme », la jeune fille lit en cachette Voltaire, Rousseau, Hume et Gibbon, puis la Défense des droits de la femme de Mary Wollstonecraft, avant de s'enfuir déguisée en garçon à Eton, où sa vigueur lui permet d'exceller sans éveiller les soupçons. Fitz-Allan, élevé selon les préceptes de Lord Chesterfield, incarne de son côté le modèle masculin de l'auteur, fait de galanterie et de liberté conjugale à la française : c'est à Paris que les Nairesses jurent qu'elles fixeraient leur séjour s'il leur fallait s'exiler. C'est aussi dans ce volume que Firnos et Camilla-Osva, frère et sœur, ont ensemble une fille, Marina — un inceste que le roman ne nomme jamais.

Quatrième volume Le contre-modèle mahométan est opposé à l'Europe. Les périples de Lacy, premier amant d'Agalva, passent en revue diverses législations continentales — la Prusse libérale mais patrilinéaire, l'Autriche et son « tribunal de chasteté », l'Italie et ses alternatives cruelles — tandis que la captivité d'Emma, sœur de Degrey, revendue de ville en ville à travers l'Orient, sert à peindre le sort fait aux femmes au sud de la Méditerranée. La quête s'achève par la libération d'Agalva et le toast qu'elle porte « au maintien et au triomphe des droits de la femme ».

Le système nair : abolir le mariage et la paternité

L'abolition de la paternité La cible du système imaginé par Lawrence n'est pas seulement le mariage, mais l'institution qu'il porte : la paternité, dont dépend tout le système de filiation. La paternité n'étant jamais certaine, il juge illusoire d'y ancrer la filiation et propose de la fonder exclusivement sur la maternité, seule certaine. Ce faisant, il renverse le point de vue des législateurs de son temps : ce n'est plus le droit du père à s'assurer une postérité qui importe, mais le droit de l'enfant à une origine certaine.

Dans ce système, les mères sont les seules détentrices de l'autorité parentale et les seules propriétaires : elles portent et transmettent leur nom, leur statut et leurs biens — des droits qu'aucune législation de son époque ne reconnaît aux femmes — et la famille se recentre sur la mère et ses enfants, les unions demeurant libres et révocables.

Une hiérarchie des civilisations Le roman ordonne sa matière selon une hiérarchie des civilisations dont l'unique étalon est le degré de liberté des femmes : au plus bas les nations mahométanes, qui les enferment dans les harems ; au sommet l'empire nairais, où elles sont libres ; au centre une Europe qui « tyrannise également les deux sexes » par le mariage. Lawrence aurait pu placer l'Europe au dernier rang, puisque les deux sexes y sont pareillement victimes du système matrimonial ; s'il ne le fait pas, c'est que son critère demeure la liberté des femmes — donnée qu'il tient pour plus objective qu'une définition du bonheur.

L'argument atteint son point le plus net dans une maxime du deuxième volume : la femme adultère ne vole à son mari que ses droits de propriétaire, tandis que le mari qui restreint sa femme lui vole sa liberté — « et la liberté n'a-t-elle pas plus de valeur que la propriété ? ». La seule réponse cohérente à l'inquiétude des hommes sur l'incertitude de leur descendance n'est donc pas la surveillance des épouses, mais l'abolition de la paternité.

Une libération réciproque Lawrence présente cette abolition comme une libération des deux sexes : le mariage est à ses yeux une geôle qui les enferme l'un et l'autre, où le mari n'est que « le plus favorisé des deux » prisonniers ; aux maris et aux pères se substituent des fils, des frères et des amants — programme que résume le titre de l'ultime version française du roman, Plus de Maris ! Plus de Pères ! (1837).

Parmi les critiques du mariage de son temps, rares sont ceux qui, comme François Boissel ou William Godwin, vont jusqu'à proposer l'abolition de la paternité ; aucun n'imagine, comme lui, le transfert exclusif de la propriété aux femmes, réunissant entre les mêmes mains la reproduction et les moyens de production. L'historienne de l'art Patricia Mainardi situe le roman dans le débat français sur le mariage et ses mécontentements au ..

Filiation, inceste et fécondité Deux conséquences du système sont assumées par le roman. L'inceste d'abord : la fille née de Firnos et de sa sœur Osva n'appelle aucun commentaire, parce que dans une société sans pères ni transmission patrilinéaire l'acte cesse d'être un crime pour n'être plus qu'une infraction à un droit matrimonial qui, chez les Nairs, n'existe pas. La fécondité ensuite : la civilité sexuelle que Lawrence emprunte à Lord Chesterfield et à l'aristocratie parisienne reste entièrement conditionnée à un impératif de procréation — « Emma, il faut devenir mère » —, en accord avec les inquiétudes de l'époque sur la dépopulation ; l'unique reproche que les hommes y adressent aux femmes est de se soustraire à la maternité. La liberté des femmes ne s'y paie toutefois d'aucune subordination des hommes : la matrilinéarité imaginée par Lawrence n'est pas un matriarcat, et le système n'est pas conçu au seul bénéfice des femmes, mais comme un ordre où la liberté de chaque sexe ne se construit pas contre l'autre.

Éditions et censure Le texte matrice connaît une quinzaine d'éditions en trois langues entre 1793 et 1838, toutes traduites par l'auteur.

« Ueber die Vortheile des Systems der Galanterie und Erbfolge bey den Nayren », Der Neue Teutsche Merkur, juin-juillet 1793 (essai fondateur, anonyme). Das Paradies der Liebe, Berlin, Ungers Journalhandlung, 1801, 4 vol. (première version romanesque, anonyme). L'Empire des Nairs, ou Le Paradis de l'amour, « Hambourg » [Paris, Maradan], 1807. Das Reich der Nairen oder das Paradies der Liebe. Ein platonischer Traum, Berlin, J. F. Unger, 1809 (première édition signée du nom complet de l'auteur).