Le Cours de chymie est l’œuvre majeure du chimiste apothicaire Nicolas Lémery, ayant vécu lors du règne de Louis XIV. La première édition de 1675, distribuée dans son laboratoire, alors qu'il n'avait pas encore trente ansLémery étant né le 17/11/1645, la première édition a été achevée d'imprimée le 30/3/1675 (voir M. Bougard, 1999) soit plus de 7 mois avant son trentième anniversaire et venait de finir sa formation à l'Université de Montpellier, sera durant les quarante années qui lui resteront à vivre, en permanence révisée, complétée et rééditée.

L'ouvrage est un manuel de cours accompagnant l'enseignement que Lémery donnait dans le laboratoire de son apothicairerie du Quartier latin de Paris. Il connut un succès inégalé pour ce genre de sujet, en se vendant selon Fontenelle, . Se sont succédé onze éditions officielles du vivant de l'auteur, avec certaines éditions (Fontenelle) imprimées par plusieurs éditeurs-imprimeurs différents, plusieurs éditions commentées posthumes et de multiples éditions en anglais, allemand, italien, espagnol, néerlandais et même latin.

Le célèbre éloge de Lémery fait à l'Académie royale des sciences par Fontenelle donne la mesure de la perception que certains savants de son époque pouvaient avoir de son œuvre. Il écrit .

Le Cours de chymie de Lémery se présente comme une synthèse des connaissances empiriques popularisées par la série de publiés au cours du . Mais à l'encontre de ses prédécesseurs, le cours de Lémery est immédiatement accessible aux lecteurs contemporains (Metzger). Pour comprendre sa théorie, il n'est point utile de s'initier aux philosophies chimiques plus ou moins étranges, que partageaient les apothicaires chimistes qui l'ont précédéRajoutons que la lecture est encore facilitée par les commentaires apportés par Bourzat dans Lecture contemporaine du Cours de Chymie de Nicolas Lemery (2005) qui fournissent la traduction de la terminologie pré-Lavoisienne en termes de chimie moderne. Lémery évacue tout semblant de spéculations philosophiques et s'en tient à la seule expérience. À l'instar d'Étienne de Clave, il entend appréhender la structure de la matière sur les seules bases de l'expérience chimique. D'emblée, dès les premières pages, il assure de (Cours, ).

Pour interpréter les expériences de laboratoire, il adopte la théorie des Cinq principes - une tentative pour comprendre la structure de la matière par les seuls moyens de la chimie, totalement à l'opposé de l'approche philosophique qui prévalait depuis l'Antiquité et même pourrait-on dire sans exagération, qui a prévalu de tout temps et en tout lieuEn Europe, la théorie des Quatre éléments grecque a été réduite à néant avec l'arrivée de la science moderne. En Chine, la théorie des wuxing (cinq phases : bois, feu, terre, métal et eau) reste avec le concept de Yin-yang à la base de la médecine traditionnelle chinoise, même dans sa forme modernisée rationalisée (Éric Marié, Précis de médecine chinoise , Dangles, 2008). De même en Inde, les Mahabhutas, les Cinq grands éléments (espace, air, feu, eau et terre) demeurent à la base de l'Ayurveda. Lémery est un héritier de la démarche d'Étienne de Clave qui visait à réfuter la physique d'Aristote par les seuls moyens de la chimie expérimentale. Toutefois, tous les efforts des chimistes du montrent que les techniques de laboratoire de l'époque ne permettaient pas d'atteindre l'objectif fixé de déterminer les principes (ou éléments indécomposables) composant les mixtes. Il fallut une réorientation des interprétations des observations de laboratoire par des modèles corpusculaires mécanistes, alliés à des pesées précises des réactifs, pour suivre correctement le devenir des corps simples et ouvrir la voie à une meilleure compréhension des constituants de la matière.

Lémery utilise a minima la théorie des cinq Principes qui avait montré ses insuffisances. À défaut de lui fournir une terminologie cohérente, elle lui offrait une hypothèse heuristique qui pouvait guider l'analyse des mixtes en éléments plus simples. L'originalité de la pensée de Lémery et une des clés de son succès, réside dans son modèle explicatif corpusculaire et mécaniste des , qu'il met en œuvre pour donner une compréhension imagée de ce qu'est une réaction chimique, et particulièrement de la réaction acide-base. Il commence à dégager la notion de réaction chimique et de rapport pondéral à respecter entre réactifs pour obtenir un résultat optimum.

Lémery est un empiriste qui toujours essaya de s'en tenir au mieux à l'expérience de laboratoire telle qu'elle pouvait être interprétée avec les hypothèses de la théorie des Cinq principes ou les modèles corpusculaires. Il rejeta aussi la doctrine astrologique comme mal fondée et la quête de la pierre philosophale comme vaine.

Structure de l'œuvre

Le contenu du Cours de chymie, constitué pour l'essentiel de longues listes de préparations, s'est enrichi au fil des rééditions. De la première édition, publiée en 1675 et vendue directement dans son laboratoire de la rue Galande à Paris, à la onzième édition publiée à Leyde en 1716 (revue, corrigée et augmentée par l'auteur, peu avant sa mort), l'ouvrage est passé de 547 pages à 974 pages (d'un format in-12° à in-8°).

Le cours de 1716 s'articule en cinq grandes sections :

Plan du Cours de Chymie de 1716 Titre Nbre de pages ContenuIntroduction générale 68 Définition des principes de chimie et réflexions critiques. Description du matériel de laboratoire Des minéraux 496 Or, argent, étain, bismuth, plomb, cuivre, fer, mercure, antimoine, arsenic, chaux, cailloux, huile de briques, corail, sel commun, salpêtre, sel ammoniac, vitriol, alun de roche, soufre, succinum, ambre gris Des végétaux 210 Jalap, rhubarbe, gaïac, papier, cannelle, quinquina, girofle, noix de muscade, genièvre, gland, …, cresson, roses, orange, fraises, noix, eau vulnéraire, sucre, vin, tartre, savon, manne, opium, aloès, élixir, tabac, panchymagogue, térébenthine, benjoin, camphre, gomme ammoniac, euphorbe Des animaux 101 Vipère, urine, corne de cerf, crane humain, miel, cire Vertus des remèdes 53 Vomitifs, astringent Au cours de plus de quarante ans, de multiples remaniements, corrections et additions ont eu lieu (voir l'étude de Michel Bougard, 1999). Certaines préparations de « minéraux » (comme celles du vitriol, « sel armoniac », ou le soufre) ont beaucoup augmenté. De nouvelles matières végétales ou animales ont été introduites (comme les baies de genévrier, les glands, le cresson, etc. ou la corne de cerf, le crâne humain).

Contrairement à ses prédécesseurs, Lémery distingue bien l’étude des corps chimiques (et leurs interactions) de la préparation des remèdes chimiques dans lesquels ils entrent. L’étude des corps chimiques est faite à la fois pour la connaissance d’eux-mêmes et en vue des applications médicales. La chimie devient de plus en plus une science autonome.

La section sur les minéraux est de loin la plus importante puisqu'elle représente plus de la moitié du texte. Elle préfigure par son traitement des propriétés de corps simples, les ouvrages de chimie minérale modernes. Elle traite de corps simples comme des sept métaux connus traditionnellement depuis l'Antiquité (or, argent, fer, mercure, étain, cuivre et plomb), de métalloïdes comme l'antimoine, l'arsenic, ou d'un élément proche, le bismuth, et d'un non-métal, le soufre. Sont traités aussi des espèces minérales (chaux, cailloux, corail) ou des composés minéraux salins (salpêtre, sel commun, alun, vitriol, « sel armoniac » []). Elle traite aussi des ambres jaunes (succin) et gris, considérés à l'époque comme des minéraux car trouvés dans les ruisseaux et la mer, et non comme des oléorésines (fossiles) organiques.

Les chapitres sont organisés suivant le même schéma. D'abord une présentation générale d'une substance chimique (l'antimoine, le vitriol, par ex.) ou d'une matière médicale végétale (la racine de rhubarbe, le quinquina, par ex.) ou animale (vipère, urine, par ex.), ses propriétés physico-chimiques, sa provenance géographique, ses divers emplois, suivis d'une série de sections sur des préparations à base de cette substance. Chaque section obéit aussi à un même schéma. Elle se présente comme une notice structurée selon le modèle suivant : une phrase résumant clairement les propriétés chimiques de la préparation ; une description précise de la suite des opérations effectuées (mesure du poids des ingrédients, leur préparation physique, en poudre, solution, … la distillation, calcination, filtration, extraction à l'eau ou à l'esprit-de-vin ), la caractérisation du produit final recherché et son stockage ; des remarques apportant des éclaircissements sur les mécanismes chimiques, donnant des réponses aux objections qu'on a pu lui faire, ou quelques conseils pour bien réussir la manipulation, des considérations historiques, etc. ; enfin, une présentation du remède obtenu, de ses propriétés pharmacologiques, de son emploi, de ses dosages. L'auteur manifeste constamment un souci de clarté, de précision, de ne s'occuper (Cours 1675, préface), en somme l'affichage d'une grande probité intellectuelle. La part belle est donnée à la chimie sur la pharmacologie.

Prenons l'exemple de l'antimoine. {| style="border:1px solid #7ba05b;" cellspacing="2" cellpadding="2" align="center"

|L’antimoine est un minéral pesant, cassant, noir, brillant, disposé en longues aiguilles plates ou lames larges, composé d’un soufre semblable au commun et d’une substance fort approchante du métal, il est appelé Stilbium chez les Latins (Cours, ) |} Par le texte, on comprend que ce que Lémery appelle antimoine désigne le minéral stibine ou antimonite () et non l'élément chimique de symbole Sb (Bourzat, 2005). Il provient de Transylvanie, Hongrie, France et Allemagne. Il faut choisir celui qui est en longues aiguilles brillantes. {| style="border:1px solid #7ba05b;" cellspacing="2" cellpadding="2" align="center"

|L'antimoine ne se dissout bien qu'avec l'eau régaleEau régale ou eau royale, acide chloronitrique, acide nitromuriatique est un mélange d’acides nitrique et chlorhydrique, capable de dissoudre l'or et c'est ce qui fait croire à beaucoup d'Alkimistes que ce minéral est un or imparfait ou le premier être de l'or.Ils l'ont nommé tantôt Lion rouge, tantôt le Loup, parce qu'étant ouvert il devient rouge, & qu'il dévore tous les métaux excepté l'or… (Cours, ) |} Lémery observe pertinemment que l'antimoine n'est et que ses propriétés vomitives viennent d'un sel acide qu'il contient. Après avoir donné ses propriétés médicinales, il passe à la description d'une série de 23 préparations à base d'antimoine.

Voici un extrait de la première notice : {| style="border:1px solid #7ba05b;" cellspacing="2" cellpadding="2" align="center"

|Cette préparation est un Antimoine qu'on rend plus pesant et plus métallique par la séparation qu'on fait de ses soufres grossiers.Prenez seize onces d'antimoine, douze onces de tartre blanc, et six onces de salpêtre raffiné; mettez les en poudre et, les ayant mêlé exactement, faites rougir un grand creuset entre les charbons, puis jetez dedans une cuillerée de votre mélange et le couvrez d'une tuile; il se fera une détonation, laquelle étant passée, vous continuerez à mettre des cuillerées dans le creuset successivement, jusqu'à ce que tout y soit entré; faites alors un grand feu autour et quand la matière sera en fusion, versez-la dans un mortier…Il purge par le haut et par bas, étant donné en poudre subtile par la bouche. La dose en est depuis deux grains jusqu'à huit. (Cours, ) |} Il s'agit de la préparation de l'antimoine métallique Sb, appelé alors régule d'antimoine. Sachant que le tartre blanc est du tartrate de potassium, que le salpêtre est du nitrate de potassium () et que l'antimoine est le trisulfure d'antimoine, les chimistes modernes peuvent reconstruire les réactions.