Le microtravail (ou micro-travail), appelé aussi travail au clic ou (microtâche), désigne une pratique de travail à la tâche. Il est surtout caractérisé, selon certains chercheurs, par l’extrême parcellisation et standardisation du travail en microtâches numériquesDominique Cardon, Antonio Casilli, "Qu'est-ce que le Digital Labor ?", Bry-sur-Marne, INA, coll. « Études et controverses », 2015, . et par un intense détachement en termes physiques, administratifs et temporels du travail comme l'on l'entend dans le sens commun Identity and Self-Organization in Unstructured Work - Vili Lehdonvirta et Paul Mezier, Université du Hertfordshire, 2013, ., au point que le théoricien Vili Lehdonvirta, un de ses majeurs définiteurs, le rapproche à un héritier du taylorisme du en ce que, de même que celui-ci avait réduit le travail industriel en micro-unités, le microtravail est défini par une réduction minimale du travail de l'information en micro-unités Dr. Vili Lehdonvirta et Dr. Mirko Ernkvist, « Converting the Virtual Economy into Development Potential: Knowledge Map of the Virtual Economy », infoDev, avril 2011, ..

En effet, le taylorisme est une théorie d’organisation du travail développée par F. W. Taylor (1856-1915) dans l’ouvrage « La Direction scientifique des entreprises » publié en 1911. Selon cet auteur, il faut améliorer la productivité des ouvriers en luttant contre leur flânerie. Il développe ainsi une méthode en trois axes. Ces trois éléments se retrouvent au sein des modalités de mise en œuvre du microtravail : il y a tout d’abord une division horizontale du travail qui est cette parcellisation des tâches de travail élémentaires et basiques ; ensuite il développe une division verticale du travail c’est-à-dire une séparation stricte entre le travail de conception et le travail d’exécution. Un bureau spécifique de conception développe l’organisation de l’exécutif ; enfin, un salaire au rendement permettant un contrôle de temps d’exécution des tâches afin que celles-ci soient exécutées le plus rapidement possible. Le microtravail s’inscrit dans une forme numérique du taylorisme que l’on peut qualifier de néotaylorisme ou taylorisme new age. à la suite de la révolution numérique..

C'est en fait une pratique qui s'est développée notamment à travers la plateforme Amazon Mechanical Turk (MTurk) à partir de 2005 Identity and Self-Organization in Unstructured Work - Vili Lehdonvirta et Paul Mezier, Université du Hertfordshire, 2013, .. Cette plateforme est définie comme une marketplace où l'on peut s'inscrire pour travailler en exécutant des microtâches à la demande ou, en langage technique, de HITs (Human intelligence tasks), tels que rédiger de courts commentaires, cliquer, regarder des vidéos ou des photos, effectuer une présentation PowerPoint, traduire un texte, donner de la visibilité à un site Web, créer des playlists musicales, tagguer des images ou reconnaitre des visages ou des objets dans les photos Antonio A. Casilli, « Digital Labor Studies Go Global: Toward a Digital Decolonial Turn », in International Journal of Communication, , Special Section « Global Digital Culture » .. Pratiques qui peuvent être également mises en place par des utilisateurs non rémunérés. C’est là que se trouve un lien avec des plateformes de production participative (crowdsourcing) développées dans les années 2000 reposant sur une économie de la gratuité.

À la différence des plateformes de production participative (crowdsourcing) développées dans les années 2000 et qui proposaient des tâches requérant un haut niveau de savoir-faire et de compétences, les plateformes de microtravail font appel à une « main d'œuvre » non qualifiée en mesure d'exécuter des microtâches finalement très simplesDominique Cardon, Antonio Casilli, Qu'est-ce que le Digital Labor ?, Bry-sur-Marne, INA, coll. « Études et controverses », 2015, .. Ainsi, le microtravail se configure essentiellement, comme l'affirment le sociologue Antonio Casilli et d'autres, en tant qu'un « centre d'élevage d'algorithmes » : les microtâches exécutées sur ces plateformes ont pour premier but d'affiner la capacité d'élaboration des algorithmes, de les entrainer, voire d'apprendre aux machines à faire le travail à la place de l'homme. Ce cycle d'apprentissage supervisé est utilisé dans les applications d'intelligence artificielle utilisant des grandes bases de données(données massives ie Big data et apprentissage profond ie Deep learning).

Aux microtâches s'appliquent des micropaiements : certaines sont payées en centimes de dollars, un ou deux dollars pour les plus élaborées. L'institut américain Pew Research Center estime que les deux tiers des tâches proposées sur MTurk sont rémunérées moins de Le micro-travail : Des corvées peu gratifiantes et mal rémunérées - Gabriel Simeon, entretien avec Antonio Casilli, 01net, 22 mars 2017 et la moyenne horaire de salaire était évaluée par des chercheurs à en 2010 The Labor Economics of Paid Crowdsourcing - John J. Horton et Lydia B. Chilton, EC’10, 7-11 juin 2010, , ce qui est très peu pour un travailleur américain, mais beaucoup pour l'Inde où le salaire minimum est de moins de deux euros par jourQuel est le salaire minimum en Inde ? - Lucia García Botana, consoGlobe, 6 juin 2016.

Selon une étude de la Banque mondiale de 2013, il y aurait plus d’une centaine de plateformes de microtravail dans le monde, comptabilisant autour d'un million d’inscrits.. Selon ces plateformes elles-mêmesForde C., Stuart M. Joyce S., Oliver L., Valizade D., Alberti G., Hardy K., Trappmann V., Umney C. et Carson C. (2017). The Social Protection of Workers in the Collaborative Economy, Rapport pour la Commission Emploi et Affaires Sociales du Parlement Européen, la somme des effectifs déclaré dépasserait en 2017 les de travailleurs dans le mondeAntonio Casilli, Paola Tubaro, Clément Le Ludec, Marion Coville, Maxime Besenval, et al., Micro-Travail en France. Derrière l’automatisation, de nouvelles précarités au travail ?, [Rapport de recherche] Projet de recherche DiPLab, 2019, . Une étude menée en 2019 estime qu’il y aurait près de en France.. Pour d’autres chercheurs, ce chiffre est exagéré et ils estiment plutôt aux alentours de les microtravailleurs réguliers.. Les femmes représentent 56,1% d’entre eux selon un questionnaire de la plateforme Foule Factory ( plateforme de microtravail recrutant exclusivement en France). Celui-ci rapporterait en moyenne par mois aux micro-travailleurs.

Plateformes de microtravail Si le géant Mechanical Turk emploie des microtâcheurs à l’échelle internationale, il est à noter qu’il n’en emploie pas en France. En effet, si la plateforme est ouverte aux clients potentiels français , elle n’est pas encore ouverte à d’éventuels microtâcheurs du pays.

Dans son étude sur la plateforme Foule Factory., Pauline Barraud de Lagerie évoque la difficulté de la plateforme à trouver des clients en France. L’un de ses grands enjeux est de modifier le business-model français actuel. En effet, les entreprises recourent depuis des années à la sous-traitance dans des pays tels que l’Inde ou Madagascar par exemple, pour effectuer des tâches qui pourraient être réalisées sur la base du crowdsourcing. Foule Factory ne peut fournir encore aujourd’hui du travail à tous les candidats.

Une émission transmise en 2015 sur une grande chaîne de télévision française avait révélé l’intérêt que cette nouvelle forme d’organisation du travail suscitait chez les personnes. À la suite de la diffusion de l’émission, avaient alors postulé chez Foule Factory.

Microtravail : nouvelle forme d'organisation du travail Une étude révèle que les personnes qui travaillent pour ces plateformes le font à 44,93 % pour des raisons économiques et à 29,41 % pour la flexibilité dans l’emploi du temps..

Une flexibilité plébiscitée

Aussi bien les plateformes, que les entreprises clientes qui font appellent à celles-ci, ou encore les microtravailleurs mettent en avant le fait que le microtravail permet une flexibilité dans le travail. Un même travail est découpé en une multitude de microtâches qui pourront être effectuées de manière plus rapide car elles seront réalisées avec une cadence de traitement accélérée et moins “stressante” pour les travailleurs. En effet, l’intérêt du travail puise son effectivité dans la rapidité à laquelle il est effectué. Grâce à l’ensemble des microtâcheurs, l’ensemble du travail est réalisé en un temps record; on peut quasiment parler d’un travail rémunéré à la seconde. Les plateformes évoquent l’idée que cette organisation du travail évite l’effet “burn-out”.

Trois catégories de microtâcheurs peuvent être distinguées.Tout d’abord, ceux qui travaillent à des moments où ils sont en pause (dans le cadre de leur emploi principal) ou à un arrêt de bus ou en se promenant… et qui de ce fait valorisent ce qu'ils considèrent être du temps perdu.

Ensuite ceux qui travaillent « à côté », en plus d’une activité principale rémunérée qu’ils ont déjà par ailleurs et qui consacrent une véritable plage horaire à cette activité. Ils en tirent alors des revenus pouvant être qualifiés de complémentaires. On peut alors parler de marchandisation du temps libre ou d’optimisation monétaire de celui-ci..

Enfin une minorité de microtravailleurs en font leur activité rémunérée principale, ils y travaillent à temps plein et réalisent le travail quelle que soit la tâche.

L’étude a aussi révélé que certains microtâcheurs pouvaient avoir un côté addictif avec de potentiels effets néfastes sur leur santé mentale.

Les chercheurs de l'étude 2019 évoquent le concept d’une triple journée de la femme appartenant à la première ainsi qu’à la seconde catégorie de microtravailleurs. En effet, il y aurait d’abord la journée de travail classique puis le travail domestique (qui est encore majoritairement effectué par les femmes) et enfin les tâches relatives au microtravail.

Une nouvelle forme de dumping social numérique

Un dumping social numérique, dans le cadre de la mondialisation économique qui consiste pour les employeurs à mettre en concurrence des travailleurs des pays développés avec de la main-d'œuvre moins chère des pays en développement.

La fragilité économique du microtravail s'amplifie lorsque celui-ci est délocalisé : une étude du Oxford Internet Institute souligne l'existence d'une dissymétrie entre le travail numérique dans les pays du Nord et les pays du Sud. Les pays du Sud deviennent des producteurs de micro-tâches numériques ; les sièges de micro-travail les plus importants se situent aujourd'hui au Pakistan, en Inde, au Népal, en Asie du Sud-Est et en Afrique. La plupart des postes sont occupés par des femmes. Les tâches sont vendues par l'Inde ou les Philippines aux États-Unis, à l'Australie, au Canada, et au Royaume-Uni.

La compensation financière qui en France peut paraître bien au-dessous du salaire minimum peut dans d’autres pays en voie de développement paraître économiquement intéressante.

C’est un réel avantage pour les entreprises. Elles n’ont pas besoin d’embaucher de salariés, elles vont faire appel à des micro-travailleurs français pour ne pas payer de cotisations sociales.

Précarité économique des microtravailleurs Le microtravail est caractérisé par une nouvelle forme de précarité au travail.

Selon Paola Tubaro, chargée de recherche au CNRS en sociologie et coauteure du rapport : « Leurs revenus se trouvent dans les plus faibles de la population. ».

À ce micro-travail correspond une micro-paie qui en soit ne peut suffire à elle-même comme seul revenu. D’où la nécessité pour ces microtravailleurs de recourir à plusieurs plateformes afin de pouvoir obtenir un rémunération plus conséquente. Il émergerait alors « un vaste marché du travail parallèle où chacun aurait moult employeurs sans lien de subordination »..