Liber Pater ou Liber (quelquefois traduit en français sous la forme Père Liber) est un dieu de la fécondité d'origine italique de la religion romaine. Il fut assimilé à Bacchus (Dionysos) par les Romains.
Le culte de Liber Pater et de sa parèdre Libera remonte à la très haute antiquité à Rome. Le caractère et le sens primitifs de ce culte s'altérèrent ensuite sous l'influence de la mythologie grecque.
Étymologie Il existe à travers différents auteurs latins plusieurs étymologies pour expliquer la provenance du nom de LiberPour un survol des nombreuses étymologies de Liber, voir Valentina Arena, « The God Liber and Republican Notions of Libertas in the Late Roman Republic », dans Libertas and Res Publica in the Roman Republic: Ideas of Freedom and Roman Politics, éd. par Catalina Balmaceda (Leiden: Brill, 2020), 55‑83; Dylan Potage, « De Liber à libertas : naissance d’un concept politique à Rome », Bulletin de l’Association Guillaume Budé 1, no 2 (2015): 139-140.. De nombreuses formes et dérivations ont d'ailleurs été retracées à travers l'Italie antique: les plus anciennes formes du mot Liber furent Loebasius ou Lebasius chez les SabinsServius, Commentaire sur les Géorgiques de Virgile, I, 7, Leiber ou Leber chez les Falisques et Loufir ou Lifar chez les OsquesEmil Vetter, Handbuch der italischen Dialekte, Heidelberg, C. Winter, 1953, nos 2, 170, 209. Pour une discussion sur la reconstruction contestée de ces inscriptions, voir Stéphanie Wyler, « Dionysos/Loufir/Liber et Sa Parèdre ». Mélanges de l’École Française de Rome. Antiquité, no 125‑1 (2013). http://mefra.revues.org/1252.. Varron, cité par Augustin d'Hippone, explique l’étymologie de son nom dans la libération (a liberamento) de la semence de l'homme pendant l'acte sexuelAugustin, La Cité de Dieu, VI, 9. Cette semence est considérée comme liquide (liquor) et fait de Liber le protecteur de la fertilité masculine, mais aussi de la fertilité végétale, notamment celle de la vigneMaurizio Bettini, « In vino stuprum », dans In vino veritas, éd. par Oswyn Murray et Manuela Tecuşan (Londres: British School of Rome, 1995), 224‑38.. Des auteurs postérieurs ont repris pour base l'étymologie de Varron pour aussi associer Liber au vin : Sénèque et Festus mentionnent tous deux que Liber est à l’origine de la découverte de la vigne et que son nom dérive de la liberté d’expression que les gens possèdent étant ivresSénèque, Sur la tranquillité de l'âme, XV, 8Festus, De la signification des mots, 115 (Lindsay), tout comme Fulgentius qui, dans ses Mythologies, fait dériver le nom de Liber de la libération des esprits par le vinFulgentius, Mythologies, II, 12.
Cicéron s'intéresse quant à lui à la généalogie des divinités romaines pour expliquer l'origine du nom de Liber. Il indique qu'à Rome, les enfants sont nommés liberi car la progéniture de Cérès est nommée Liber et LiberaCicéron, De la nature des dieux, II, 62. Cette explication étymologique met l’accent sur la fertilité de la triade et met surtout en lumière la relation entre ces divinités : Cérès, déesse du grain, est la mère et la tête de famille de la triade aventine, tandis que Liber et Libera, responsables de la semence masculine et féminine, sont ses enfants.
Servius, au IVe siècle apr. J.-C., fait de Liber le protecteur du vin et de la liberté des cités dans ses commentaires sur l'Énéide et les Géorgiques de Virgile. Il mentionne que son nom sabin Loebasius dérive du grec λοιβή, «verser une libation». Il fait aussi remonter l'origine du nom de Liber à la libertas à travers son servant Marsyas qui représente la liberté politique et juridique chez les RomainsServius, Commentaire sur l'Énéide de Virgile, IV, 58 et 638; III, 20. Macrobe reprend à l'identique l'idée selon laquelle Liber protège les villes et leurs libertés par l'entremise de son servant MarsyasMacrobe, Saturnales, III, 12.
Les linguistes modernes font quant à eux remonter l'étymologie de Liber à l'adjectif latin liber, «libre» ou «enfant», qui dérive de la racine indo-européenne du verbe *H1lewdh- associé à la croissance et à la naissanceÉmile Benveniste. « Liber et liberi », Revue des études latines 14, no 1 (1936) : 52‑58; Alfred Ernout et Antoine Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine: histoire des mots, 4e éd. (Paris : C. Klincksieck, 1967), 355; Michiel de Vaan, Etymological Dictionary of Latin and the Other Italic Languages (Leiden : Brill, 2008), 338. Son sens propre est celui de la germination : Liber garantit la naissance et la moisson à travers la semence fertileGeorges Dumézil, La religion romaine archaïque, 2e éd. (Paris : Payot, 1974), 383; Stéphanie Wyler. « Les perceptions du dionysisme dans la Rome républicaine depuis la deuxième guerre punique jusqu’à Auguste: étude littéraire et iconographique », (Thèse de Ph. D., Paris X-Nanterre, 2006), 49.. Jean Haudry reconstruit un groupe italo-germanique de divinités de la croissance tirées de la racine indo-européenne *H1lewdh- dont l'une s'est spécialisée dans la croissance humaine comme le latin līberī, les autres ont pris le sens de « feu de la croissance, de la génération », comme dans le verbe allemand lodernJean Haudry, Le feu dans la tradition indo-européenne, Archè, Milan, 2016 , .
Épithète Plusieurs savants, notamment Georg Wissowa, soutiennent que Liber apparaît à l'origine comme une épithète de JupiterGeorg Wissowa, Religion und Kultus der Römer, 2e éd. (München: C.H. Beck, 1912), 126.. Le temple de Jupiter Liber à Furfo, chez les Vestins est bien connuCIL IX, 3513: d'autres inscriptions dédiées à Jovis Liber ont aussi été trouvées en SabineCIL I2, 1838. et à CapoueCIL IX, 3786. La même mention se lit à Rome sur le calendrier des Arvales à la date du 1er septembreCIL I2, p. 214. Avec le temps, Liber se serait dissocié de Jupiter pour former une divinité à part entière. Il n'existe pas de véritable consensus: il n'est pas invraisemblable que malgré l'homonymie entre les deux divinités, Jupiter et Liber aient été deux entités distinctes dès une époque reculéeAdrien Bruhl, Liber pater: origine et expansion du culte dionysiaque à Rome et dans le monde romain (Paris: de Boccard, 1953), 20-21..
À l'origine, Liber n'avait pas d'épithète accolée à son nom. Les premières attestations dans les pièces de théâtre de Naevius, Livius Andronicus et Ennius ne mentionne d'ailleurs aucune épithète cultuelle associée à LiberRobert Rousselle, « Liber-Dionysus in Early Roman Drama », The Classical Journal 82, no 3 (1987): 193‑98.. Il en va de même pour les plus anciennes inscriptions de l'Italie antique mentionnant Liber : sur chacune d'entre elles, on lit le nom du dieu seul, sans épithèteAdrien Bruhl, Liber pater: origine et expansion du culte dionysiaque à Rome et dans le monde romain (Paris: de Boccard, 1953), 13-14. Les inscriptions datent du IIIe siècle au Ier siècle av. J.-C. Voir CIL I2, 563; CIL I2, 381; CIL I2, 2240; AE 1983, 309; CIL I2, 1550; CIL I2, 2289.. À l’époque impériale, l’épithète Pater, «père», est cependant indissociable de Liber. Pour les Romains, Pater est un signe de respect et de vénération pour invoquer les dieux : Neptune, Saturne, Mars, Janus et Quirinus en sont aussi affublés. L’association du Pater se fait progressivement chez les poètes avec un des nombreux noms de Dionysos, soit Bacchus, Lenaeus, Lyaeus : ce phénomène est d’ailleurs déjà attesté chez Accius et Pseudo-Ennius au IIe siècle av. J.-CAccius, Bacchantes, Frag. 204; Pseudo-Ennius, Athamas, Frag. 120 dans Eric Warmington, Remains of Old Latin, vol 1-2. (Cambridge, Massachusetts: Harvard University Press, 1936). Liste complète des associations entre Dionysos et Pater dans Stéphanie Wyler, « Les perceptions du dionysisme dans la Rome républicaine depuis la deuxième guerre punique jusqu’à Auguste: étude littéraire et iconographique ». Thèse de Ph. D., (Paris X-Nanterre, 2006), 59..
Fêtes et culte
Liberalia
thumb|upright=1.5|Denier avec Liber et Libera
Rome Une cérémonie du culte de Liber paraît propre au Liber italique : la fête romaine des Liberalia, qui se célébrait le 17 mars, et qui n'avait rien de commun ni avec les Dionysies, ni avec les Ludi Liberales de création postérieure. À Rome et dans le Latium, la fête de la Liberalia, le 17 mars, était une célébration du passage à l'âge adulte pour les " enfants libres " (līberi līberi), soit les adolescents entre 14 et 17 ansLora L. Holland Goldthwaite, « Liberalia », dans The Encyclopedia of Ancient History, éd. par Roger S. Bagnall (Malden: Wiley-Blackwell, 2021), https://doi.org/10.1002/9781444338386.wbeah17243.pub2. C’est à cette date que se faisait la prise de la toge virile (toga virilis) qui signifiait le passage de l’enfance à l’âge adulte ainsi que l’entrée dans la vie publique avec l'inscription au tabularium. Les calendriers républicains (Fasti Antiates) et les Fasti Caeretani mentionnent une fête pour Liber mais aussi pour Libera, ce qui suggère que la fête était à l'origine un passage à l'âge adulte à la fois pour les garçons et pour les fillesLora L. Holland Goldthwaite, « Family Nomenclature and Same-Name Divinities in Roman Religion and Mythology », The Classical World 104, no 2 (2011): 218. Aucune attestation de Liberalia féminine n'est cependant attesté.
Ce rituel se situait dans un contexte familial et était parrainé par le pater familias du jeune garçon ou son substitutCicéron, Lettres à Atticus, VI, 1, 12. John F. Miller, « Ovid’s Liberalia », dans Ovid’s Fasti : Historical Readings at its Bimillennium, éd. par Geraldine Herbert-Brown (New York: Oxford University Press, 2002), 218. La prise de la toge marque l'acquisition de la pleine citoyenneté et une liberté accrue, mais pas une indépendance complète du contrôle paternel : le jeune homme reste sous la potestas du pater familiasFanny Dolansky, « Togam Virilem Sumere: Coming of Age in the Roman World », dans Roman Dress and the Fabrics of Roman Culture, éd. par Jonathan Eddmonddson et Alison Keith (Toronto: University of Toronto Press, 2008), 66Ovide, Fastes, III, 771. Les adolescents portaient jusqu’aux Liberalia la toge prétexte (toga praetexta) brodée de pourpre qui ressemblait aux toges des magistrats. C’est le 17 mars que cette toge est abandonnée pour la toge virile, aussi appelée toga pura, faite de laine blanche qui l’identifie comme citoyen.. Les adolescents entre 14 et 17 ans dédiaient par la suite leur bulla, une amulette remise aux enfants romains pour les protéger des mauvais esprits, à leurs Lares familiaux en l’accrochant au foyerPersius, Satires, V, 30-32. Dóra Kovács, « Liberalia in Ovid: Liber in the Roman Religion », dans Sapiens Ubique Civis. Proceedings of International Conference on Classical Studies (Szeged, Hungary, 2013), éd. par János Nagyillés et al., Eötvös József Kollégium (Budapest, 2015), 306‑19, https://edit.elte.hu/xmlui/bitstream/10831/35418/1/XIII_Sapiens_Ubiq_Civis_Dora_Kovacs_p_319-331.pdf.
Après ces rituels, la famille et des amis des adolescents qui passent à l'âge adulte les escortent au Forum, puis au Capitole pour y faire des sacrificesAmis et famille : Appien, Bellum civile, IV, 30, Cicéron, Pro Murena, 69, Pline le Jeune, Epistulae, I, 9, 2, Ovide, Fasti, III, 787; Escorte vers le Forum : Auguste, Res Gestae, 14, Sénèque, Epistuale, IV, 2; Escorte au Capitole : Valère Maxime, V, 4, 4, CIL I2, p. 250 (Fasti Farnesiani). John F. Miller, « Ovid’s Liberalia », dans Ovid’s Fasti : Historical Readings at its Bimillennium, éd. par Geraldine Herbert-Brown (New York: Oxford University Press, 2002), 218. Peu d'informations sont connues sur cette procession et ces sacrifices. Deux inscriptions font par contre état au Capitole d'une statue de Liber Pater CIL XVI, 10-11John F. Miller, « Ovid’s Liberalia », dans Ovid’s Fasti : Historical Readings at its Bimillennium, éd. par Geraldine Herbert-Brown (New York: Oxford University Press, 2002), 201.
Lavinium