thumb|Congrès de l'Alliance pour le suffrage des femmes en 1909 à Londres. En haut, de gauche à droite : Thora Daugaard (Danemark), Louise Qvam (Norvège), Aletta Jacobs (Pays-Bas), Annie Furuhjelm (Finlande), Madame Mirowitch (Russie), Käthe Schirmacher (Allemagne), Madame Honneger (Suisse) et une femme non identifiée. En bas, de gauche à droite : femme non identifiée, Anna Bugge (Suède), Anna Howard Shaw (États-Unis), Millicent Fawcett (présidente, Royaume-Uni), Carrie Chapman Catt (États-Unis), F. M. Qvam (Norvège) et Anita Augspurg (Allemagne).

Les termes conférences ou congrès international des femmes ont été utilisés par plusieurs femmes féministes, suffragistes, pacifistes et/ou socialistes et communistes depuis 1878. Il peut s'agir de congrès fondateurs de grandes organisations internationales de femmes puis de leurs congrès qui se tiennent dans des villes différentes à certaines échéances (AISF, CIF, LIFPL, etc.), de réunions visant à unir des femmes de nombreux pays sur un sujet particulier (pacifisme, socialisme, etc.), ou encore d'évènements organisés en marge ou sous la houlette d'une organisation internationale (exposition universelle, ONU, etc.). De ce fait, ces congrès ne sont pas une suite linéaire de réunions consensuelles mais illustrent la diversité du mouvement féministe international depuis le , allant des suffragistes bourgeoises aux militantes communistes.

Histoire (jusqu'en 1914) Comme la plupart des mouvements politiques, sociaux et intellectuels de la Belle Époque, le féminisme est touché par la « mode congressiste », qui conduit des personnalités de divers pays liées par un sujet à se retrouver lors de congrès dans un but communLaurence Klejman, « Les Congrès féministes internationaux », Mil neuf cent. Revue d'histoire intellectuelle (cahiers Georges-Sorel), 1989, 7, p. 71-86..

Fondements

Bien que le terme de féminisme n'ait, dans la seconde moitié du siècle, pas encore de définition claire et soit même plutôt récent (début des années 1890 en France), l'idée féministe (l'historienne Laurence Klejman écrit que ) motive tout au long du siècle la création de mouvements organisés dans de nombreux pays d'Occident, ces groupes partageant les mêmes références critiques à l'égard de la domination masculine et soutenant l'émancipation des femmes. Laurence Klejman poursuit sur le contexte de l'époque : . Cette prise de conscience féministe, d'abord individuelle chez certains auteurs, devient alors collective. Émergeant à l'échelon local ou national, les associations qui naissent ne partagent cependant pas toujours les mêmes analyses, voire s'affrontent. Elles se créent généralement en lien avec des mouvements sociaux ou politiques particuliers : ainsi, les premières féministes américaines sont des Quakers anti-esclavagistes qui se sont regroupées après qu'on leur a refusé de participer à une convention mondiale des abolitionnistes à Londres, en 1840 : huit ans plus tard, elles organisent la Convention de Seneca Falls et y établissent une liste de revendications. En France, le féminisme s'installe pour durer à la fin des années 1860, après des initiatives ponctuelles en 1830 et en 1848.

Alors que la Révolution industrielle contraint plus qu'avant les femmes à travailler, chez les ouvrières mais aussi dans les petite et moyenne bourgeoisies, les inégalités de salaire, d'emploi et l'exploitation économique favorisent cette prise de conscience féministe. Par ailleurs, alors qu'elles participent désormais aux revenus du ménage, certaines femmes se permettent de remettre en cause les injonctions maritales. En parallèle, quelques pays ouvrent timidement aux femmes l'accès à l'enseignement supérieur, d'où sortent pour la première fois des femmes diplômées, qui soutiennent, en Scandinavie comme aux États-Unis, les initiatives féministes. Dans la lignée des Lumières, ces féministes sont mues par un désir d'égalité et de reconnaissance, afin que les femmes soient désormais comprises dans le principe d'universalité. Selon les courants féministes, cette égalité est cependant différemment perçue (égalité dans la différence, égalité biologique, etc.). Il demeure que les féministes sont très minoritaires et peu audibles à leurs débuts.

Au niveau international, au-delà de ces divergences, les féministes se rejoignent sur quelques revendications fortes, comme l'accès à l'instruction et à tous les emplois, la fin de l'autorité du mari, le droit de témoigner dans les procès et l'autorité parentale, certaines spécificités nationales pouvant s'y superposer. Le droit de vote n'entre dans ces priorités qu'à la fin du siècle. Somme toute, les féministes réclament l'égalité des droits avec les hommes. Les moyens et les buts pour y parvenir différent selon les courants : par petits pas, brusquement, par la réforme politique, our encore par la révolution. Dans tous les cas, elles s'entendent sur la nécessité de changer les mœurs pour rendre leurs demandes acceptables. Elles doivent donc s'organiser pour diffuser leurs idées, au niveau national mais aussi international.

Associations En 1869, à Genève, Marie Goegg-Pouchoulin crée l'Association internationale des femmes, la première du genre. Ce groupe communique avec des féministes d'autres pays grâce à la revue Les États-Unis d'Europe. À l'époque, la Suisse ne compte pas de mouvement féministe et la fondatrice espère que du mouvement international naîtra ensuite un groupe national. Comptant peu d'adhérents, l'association a une courte existence, comme la Ligue internationale des femmes, créée par la New-Yorkaise Mrs Gardner. Fondé en 1888 à Washington, le Conseil international des femmes (CIF) est la première organisation internationale pérenne, qui regroupe féministes, philanthropes et syndicalistes. Après une première tentative avortée en 1883, l'Alliance internationale pour le suffrage des femmes (AISF) naît à Berlin en 1904. Liée à l'AISF, la Ligue internationale des hommes pour le suffrage des femmes est fondée en 1911. Ces deux associations, qui existent encore de nos jours, sont les plus importantes au niveau international durant la première vague du féminisme.

En 1908, Marya Chéliga-Loewy crée en France le Congrès permanent du féminisme international, qui souhaite devenir un forum permanent des féministes. En réalité, il permet surtout d'accueillir les féministes de passage dans l'Hexagone, les conférences qui y sont organisées aidant néanmoins les féministes françaises de mieux connaître le féminisme international.

Conférences et médias Les conférences que donnent les féministes sont un autre moyen d'accroître leurs liens à l'international. Elles peuvent ainsi créer des réseaux personnels sur des affinités théoriques, comme le font la libre-penseuse française Nelly Roussel et l'Anglaise Sylvia Pankhurst, qui cherche à alerter l'opinion sur les traitements que subissent les suffragettes emprisonnées. Les circulations d'idées sont aussi favorisées par des militantes exilées ou en séjour dans un pays pour leurs études, notamment en France et en Suisse. Plusieurs pays d'Europe de l'Est favorisant l'enseignement du français, les féministes maîtrisant cette langue ont plus de facilité pour s'intégrer, lire et échanger ; la même logique vaut pour le monde anglophone. Au-delà de la langue, les rapprochements sur une base religieuse mobilisent et réunissent dans des groupes certaines féministes, notamment le protestantisme.

La presse féministe est un moyen de communication important, chaque titre national ou local comprenant une rubrique internationale. Les associations internationales diffusent également des bulletins d'information sur leurs activités, par exemple l'AISF via Jus suffragii, dont le nom latin transcende les langues, même si ses versions linguistiques n'existent qu'en anglais, en allemand et en français. Ces médias sont pourtant moins des lieux de débats d'idée que de diffusion d'informations.

Les congrès liés à des associations Après leur création, les grandes associations féministes internationales (CIF et AISF) organisent des congrès tous les quatre ans dans un pays différent. Entre 1896 et 1914, elles sont à l'origine de la majorité des congrès qui se tiennent presque chaque année, les autres étant par exemple liés aux expositions universelle (voir infra). La localisation des congrès des associations est décidée par leur Bureau directeur (où siègent les représentantes des associations nationales qui leur sont affiliées). L'association nationale dont le pays a été choisi pour accueillir un congrès est chargée de son organisation, pouvant solliciter les autorités locales et gouvernementales pour obtenir une aide financière ou matérielle. Elle doit aussi mobiliser la presse afin que le congrès ait de l'audience ; qu'importe si les médias sont critiques, il faut que les idées féministes soient diffusées. Elle peut aussi demander à des personnalités politiques ou artistiques de patronner le congrès, ce qui est souvent perçu comme une marque de reconnaissance de la justesse du combat féministe par les militantes.

Les associations nationales tiennent par ailleurs des congrès nationaux chaque année, où des représentantes étrangères sont invitées.

S'étalant sur trois ou quatre jours, les congrès internationaux suivent un emploi du temps thématique couvrant plusieurs grands sujets ( note Laurence Klejman). Des rapports détaillés sont présentés, parfois suivis de vœux. Il est cependant difficile d'avoir une approche globale tant les législations divergent selon les pays. Les déléguées présentes au congrès sont prévenues à l'avance du programme et leurs communications sont préparées. Il demeure que ces congrès féministes d'association ont une approche qui laisse plus de place aux diversités de situation à l'international que les congrès féministes qui se tiennent sans lien avec une association, où c'est surtout la situation nationale du pays accueillant qui est exposée aux participantes. En règle générale, les congrès sont encore une fois moins un lieu de débats que de présentation documentaire et les déléguées votent rarement des motions d'orientation, qui sont généralement prises par le Bureau directeur lors de ses réunions. En cas de vote, seules les déléguées participent, même si le public peut prendre part aux discussions. Lors des congrès liés à des associations, les déléguées sont des membres des associations nationales affiliées, tandis que dans les congrès « indépendants », il s'agit de représentants (hommes ou femmes) qui ne sont pas forcément féministes et peuvent être envoyés par un syndicat ou une œuvre philanthropique.

En plus des réunions, le programme du congrès prévoit pour ses membres des visites de musées, de refuges ou encore d'écoles. Un banquet est aussi prévu, marquant symboliquement le lien convivial qui unit ses membres, leur permettant par ailleurs de se tisser un réseau international féministe. Des journalistes y sont aussi invités. Le banquet est commun à la plupart des congrès qui se déroulent sur de multiples sujets à l'époque, même si les congrès féministes y apportent une « touche féminine » par des productions artistiques de ses militantes (chants féministes, saynètes), des ornements mettant en valeur les couleurs du féminisme (vert et violet) et une décoration florale. Les titres honorifiques donnés à l'occasion du congrès (présidente, vice-présidente, etc.) sont par ailleurs très appréciés des déléguées, rares marques de pouvoir alors que le monde politique masculin les leur refuse.