Le massacre de Nemmersdorf est une tuerie de civils allemands survenue entre le dans le village alors allemand de Nemmersdorf en Prusse orientale (aujourd'hui Maïakovskoïe, en Russie). Au cours de ce massacre, l'Armée rouge tue entre 20 et après la prise de cette localité. Les victimes de Nemmersdorf ne sont pas toutes tuées au même moment ou au même endroit dans le village : le terme de désigne en réalité une succession d'événements distincts.

Investi par les Soviétiques le , le village de Nemmersdorf est repris dans la nuit du par les Allemands, qui découvrent des exactions commises par l'Armée rouge sur les civils. Rapidement, les autorités militaires allemandes enquêtent sur ces événements, et le ministère de l'Éducation du peuple et de la Propagande du Reich s'en empare pour faire sa propagande. Le massacre de Nemmersdorf sert notamment à présenter les soldats soviétiques comme cruels et barbares, dans le but de galvaniser la résistance allemande. Ce but n'est toutefois pas atteint puisque c'est la peur des Allemands qui s'en trouve renforcée, ce qui engendre plus tard dans la guerre des réactions de panique face à l'avancée des troupes soviétiques, comme lors des suicides de Demmin.

Après la fin de la guerre, l'instrumentalisation des événements de Nemmersdorf se poursuit. En effet, la République fédérale d'Allemagne érige ces crimes de guerre en symbole de ce que vit la population d'Allemagne de l'Est, alors sous occupation soviétique. Les descriptions héritées de la propagande nazie sont encore amplifiées dans un contexte de guerre froide. De l'autre côté du rideau de fer, la réalité du massacre de Nemmersdorf est niée, et ces événements sont surtout présentés comme une opération de propagande nazie.

Avec la fin de la guerre froide et l'étude plus neutre des crimes de guerres subis par le peuple allemand dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, l'historiographie du massacre de Nemmersdorf s'apaise. En particulier, les travaux de Bernhard Fisch, parus au tournant des années 2000, permettent réévaluer ces événements. En Allemagne, le massacre de Nemmersdorf est encore emblématique des violences infligées par l'Armée rouge, au même titre que le bombardement de villes comme Dresde ou Hambourg l'est des violences infligées par les Alliés occidentaux.

Contexte Le front de l'Est en 1944 gauche|vignette|Carte de l'opération Bagration.|alt=Carte en anglais centrée sur l'Europe de l'Est, en rouge les unités allemandes, en bleu, les unités soviétiques. A la fin du mois d', l'Armée rouge parvient à reconquérir une grande partie des territoires soviétiques occupés par la Wehrmacht.

Le , la Stavka ordonne l'arrêt des opérations offensives de l'Armée rouge dans la zone du front comprise entre la Prusse orientale et les Carpathes. Les unités soviétiques, épuisées par deux mois de combats ininterrompus, sont tenues en échec à proximité de Varsovie, dans le golfe de Riga et en Prusse orientale. L'armée rouge, épuisée et mal ravitaillée par des services arrières débordés, n'est donc plus en mesure de mener de vastes opérations offensives contre des unités allemandes renforcées et proches de ses bases de départ de 1941.

De plus, les Soviétiques libèrent au cours de l'été 1944 des régions occupées depuis le déclenchement du conflit à l'Est, notamment le camp d'extermination de Majdanek, atteint dès le . Les unités soviétiques traversent des territoires ravagés par l'occupation, des villes des villages dépeuplés, de très nombreuses fosses communes et des zones forestières parfaitement silencieuses. Toutes ces découvertes viennent confirmer la propagande soviétique, présentant les Allemands comme des monstres, et attise encore la haine à leur encontre.

La Prusse orientale menacée

Depuis l'occupation de Vilnius le , Königsberg constitue un objectif militaire pour l'Armée rouge. Cependant, durant le mois d'août, les unités allemandes repoussent les unités soviétiques déployées à proximité de la route reliant Vilnius à la capitale de la Prusse orientale

De plus, pour des raisons politiques (le anniversaire de la révolution d'octobre), l'état-major soviétique s'efforce d'être en mesure d'annoncer à Staline l'entrée des troupes sur le territoire allemand fin octobre. Les Soviétiques mettent donc sur pied l'opération Gumbinnen-Goldap, qui vise à vaincre les Allemands dans le nord de la Prusse orientale avec des éléments du premier front de la Baltique et du troisième front biélorusse..

L'échec de l'opération Gumbinnen-Goldap

Déclenchée le , l'opération Gumbinnen-Goldap, pensée pour menacer Königsberg, est un échec, en raison de la résistance de la , qui arrête les Soviétiques en lançant des contre-attaques sur leurs flancs, insuffisamment protégés. Finalement, seule la de la Garde pénètre sur le territoire allemand, atteignant le district de Gumbinnen le avant de livrer des combats acharnés. vignette|redresse=1.2|Carte de Nemmersdorf, bordé à l'est par l'Angerapp (aujourd'hui l'Angrapa).|alt=Carte d'une ville sur fond vert Dans ce contexte, le petit village de Nemmersdorf () obtient un rôle stratégique en possédant le seul pont en béton sur l'Angrapa dans un large périmètre (les deux autres ponts étant situé en aval et en amont). Mais l'importance du pont de Nemmersdorf n'est pas que militaire : en réaction à l'avancée de l'Armée rouge, Fritz Feller, un responsable local, décide avec les autorités du district le d'évacuer la population vers le district de Gerdauen, situé au sud-ouest. Les habitants d'une vingtaine de villages à l'est de l'Angrapa sont donc contraints de traverser Nemmersdorf en convois. Ces réfugiés se mélangent aux éléments en retraite de la Wehrmacht dans le village, à mesure que la approche. Les responsables militaires allemands refusent de faire sauter le pont pour couper la route à leurs poursuivants, par égards pour les réfugiés attendant de traverser selon Bernhard Fisch. Pourtant, des témoins oculaires attestent que dans la nuit du 19 au le pont est miné en prévision de sa démolition.

Selon les archives soviétiques, Nemmersdorf est protégé à l'est du pont par deux lignes de tranchées, un fossé antichar, une ligne de barbelés et des nids de mitrailleuses de la Wehrmacht. L'assaut contre le village survient dans la nuit du 20 au , et est particulièrement violent. Selon ses propres dires, l'Armée rouge met hors de combat dix canons de , quatre tracteurs d'artillerie et allemands. Les combats se livrent au milieu de la population civile en fuite, parmi les réfugiés massés à l'est du pont, notamment. Au petit matin du , vers , l'avant-garde, puis les chars du de la de chars de la Garde, atteignent le pont de Nemmersdorf, où les réfugiés continuent de s'entasser malgré la proximité des combats. Sur place, il fait déjà jour, mais un épais brouillard bouche l'horizon. La prise du pont par les Soviétiques est chaotique, puisque les chars doivent se frayer un chemin parmi les convois de civils, et que les prisonniers de guerre polonais travaillant comme ouvriers agricoles pour les Allemands et emmenés avec eux dans la fuite, cherchent refuge auprès des équipages soviétiques. Il faut une heure aux soldats de l'Armée rouge pour sécuriser le pont et une demi-heure supplémentaire pour sécuriser les environs jusqu'au domaine de Pennacken, au nord-ouest du village.

Occupation soviétique de Nemmersdorf alt=Maison en ruine. Il ne reste que quelques morceaux de mur.|gauche|vignette|Bâtiment détruit à Nemmersdorf, après la prise de la ville. Nemmersdorf à l'automne 1944 Au moment de l'entrée des troupes soviétiques dans le village, la majorité de ses a déjà pris la fuite. Les seuls à être resté sont des malades ou des personnes âgées, ainsi que des gens ne disposant d'aucun moyen de transport.

Au total, le village abrite encore une population difficile à chiffrer, mais n'excédant pas quelques dizaines de personnes. Les réfugiés des villages à l'est de l'Angrapa qui n'ont pas réussi à traverser le fleuve continuent de se masser près du pont mais reçoivent des Soviétiques l'autorisation de rentrer chez eux dans l'après-midi du .

Occupation soviétique du village

Les événements qui se sont déroulés à Nemmersdorf dans les quelques jours de l'occupation soviétique sont difficiles à reconstituer en raison de l'absence de témoins oculaires fiables et du grand décalage temporel qu'il y a entre les événements et la rédaction des rapports sur leur déroulement.

De plus, les rapports officiels sur le massacre sont presque tous l’œuvre de personnalités proches du NSDAP, et visent à instrumentaliser ce qui s'est passé dans le village. Malgré cela, Bernhard Fisch donne à la fin du un certain crédit aux témoignages de survivants, tout en minimisant leur fiabilité sur certains aspects. Plus qu'un , les événements de Nemmersdorf sont en réalité une suite décousue d'actes de violence bien distincts ayant entraîné la mort d'entre 20 et allemands (souvent dans des conditions très mal connues) entre le .

Certains témoins réussissent à fuir le village avant le début des violences. Une femme de policier (dont le nom n'est pas connu) est ainsi déposée en dehors de Nemmersdorf par un officier soviétique qui la met en garde contre ses camarades, selon un témoignage cité par en 1956. Le peintre en bâtiment Johannes Schewe, qui se rend chez lui au matin du , réussit pour sa part à passer sans encombre les lignes soviétiques, non sans être interrogé en allemand par un officier.

Les réfugiés près du pont sont en revanche renvoyés chez eux après avoir été fouillés, et les soldats soviétiques pillent les bagages abandonnés dans l'après-midi du selon Gerda Meczulat, une femme handicapée restée au village avec son père septuagénaire, Eduard.. Meczulat, avec , s'est réfugié lors des combats dans un bunker de fortune construit au sud de Nemmersdorf, à proximité d'une percée dans le canal de la ville. Une fois les affrontements terminés, Eduard Meczulat et Karl Kaminski sortent de l'abri pour aller chercher des couvertures et du café dans leur maison. Meczulat est autorisé à regagner son domicile après avoir été fouillé par des soldats, mais Kaminski est refoulé et regagne le bunker. En début d'après-midi, toujours le , des soldats soviétiques se présentent au bunker, fouillent les bagages, puis discutent avec Eduard Meczulat et jouent avec les quelques enfants présents. L'atmosphère change brutalement lorsque, le soir, un officier se présente à son tour. Gerda Meczulat se souvient d'une altercation entre cet officier et un autre soldat, au terme de laquelle tous les civils reçoivent l'ordre de quitter le bunker. Dès la sortie, ils sont tous abattus d'une balle dans la tête. Gerda Meczulat est la seule à survivre. Elle sera récupérée plus tard par des soldats de la Wehrmacht et emmenée à Osterode, puis à l'hôpital de Neuruppin.

Parallèlement, les soldats soviétiques arrêtent un convoi civil se rendant au domaine de Schrödershof, qui appartient au maire de Nemmersdorf et est situé au sud du village. Forcés de descendre de leurs véhicules, tous les hommes sont fouillés et dépouillés de leurs montres. Johannes Grimm, le maire, est dénoncé aux Soviétiques par une travailleuse forcée polonaise. Extrait du convoi, il est exécuté d'une balle dans la tempe au bord de la route. Sa femme, quant à elle, est protégée par d'autres travailleurs forcés polonais. Ces exécutions ciblées, au , sont attribuables selon l'historien Emmanuel Droit au traitement des travailleurs polonais, qui dénoncent leurs bourreaux aux Soviétiques et protègent d'autres civils plus cléments avec eux.