Mikhaïl Rakitine ou Mikhaïl Ossipovitch Rakitine (en russe : ) est un personnage de second plan du roman Les Frères Karamazov, de l'écrivain russe du Fiodor Dostoïevski. Au début du roman, le jeune homme est séminariste. Il a reçu une éducation marquée par la spiritualité, en tant que fils de pope, mais il n'a pas l'intention de devenir prêtre.
Il se sent méprisé par les autres personnages du roman et c'est la raison pour laquelle il veut quitter le monastère, aller à Saint-Pétersbourg et y devenir écrivain. L'image de Mikhaïl Rakitine se constitue grâce aux observations de Dostoïevski à propos de lettres anonymes calomnieuses, du fait aussi de la conception de l'écrivain à l'égard du comportement général des ministres du culte, et encore de ses polémiques avec de nombreux publicistes et journalistes. Cet ensemble de données conflictuelles a permis à l'écrivain de faire surgir dans son imaginaire littéraire le prototype du personnage de Rakitine. Il y a aussi de fortes raisons de penser, d'après la correspondance de Dostoïevski, que Rakitine est une caricature de Grigori Elisseïev.
Les critiques caractérisent Rakitine de manière négative. Il est incompétent, insignifiant, mesquin, d'une nature de perdant et enfermé dans des raisonnements erronés. Il observe la piété des autres, mais reste athée, ne croit pas en Dieu, se moque de ceux qui croient et propage l’athéisme autour de lui. Pour lui-même, si l'avenir peut paraître heureux, cet aspect de l'avenir reste un mensonge. Les critiques soulignent la sensualité de Rakitine qui est proche de celle des Karamazov, ses traits de nihiliste, ses spécificités propres aux années 1860, ses tendances socialistes et son tempérament critique, son attrait pour l'Europe des lumières. Les critiques sont surtout orientées vers son carriérisme sans principes. L'apparition de ce personnage, qui ne pense qu'à la meilleure façon de réussir dans le monde en intriguant en calculant est typique de cette époque où l'on voit les Karamazov attirés par les femmes en même temps que par des questions d'éternité dénuées d'utilité pratique. Pour Rakitine, il n'y a guère de différence entre la poursuite d'une carrière religieuse et le passage à la critique virulente contre cet état de religieux, puisque peu importe qui l'on sert. Dostoïevski attire l'attention du lecteur sur le fait que Rakitine n'est pas une exception dans le monde, mais plutôt un nouveau type de héros personnifiant la Russie de son époque. Malgré l'aspect désagréable du personnage, il est du type de ceux qui se multiplient en Russie et veulent imposer la direction à prendre par le pays.
Tout au long du roman, les Frères Karamazov sont comparés à Rakitine. Alexeï Karamazov le considère comme son ami et lui expose ses idées sur les tentations impures du meurtre de son père et sur la sainteté du starets Zosime. Rakitine remarque également les émotions éprouvées par Alexeï dans le domaine de la chair, qui transgressent les commandements de l'Église, et l'engage à les suivre et le fait même rencontrer Grouchenka. Mais Alexeï parvient à résister à cette influence.
Dmitri Karamazov méprise profondément Rakitine et remarque sa mauvaise influence et son infériorité. Comme futur socialisant, Rakitine prétend que l'on peut aimer l'humanité même sans Dieu, ce qui est en contradiction complète avec les opinions de Dmitri. Comme matérialiste, Rakitine se présente plutôt comme le double d'Ivan Karamazov. Ce dernier est également un visionnaire sublime, mais les deux agissent entraînés par une conscience égoïste prévalant sur les questions éternelles pour Ivan et sur le bons sens raisonnable pour Rakitine. Comme fondement de leur conscience égoïste on trouve leur fierté et leur amour-propre qui les empêchent de comprendre les principes élevés et les motifs désintéressés d'Alexeï, de Dmitri et de Grouchenka.
Apparition de la figure de Rakitine L'image de Mikhaïl Rakitine provient de l'imagination de Dostoïevski nourrie d'affaires d'envoi de lettres anonymes injurieuses, que l'écrivain analyse comme une nouvelle méthode d'accusation dans son roman Les Frères Karamazov. L'auteur pense que les personnages, pétris d'amour-propre, qui envoient de telles lettres se considèrent comme des génies, des moqueurs, mais sont impuissants et lâches, et il pense qu'il pourra réutiliser ce sujet intéressant pour un autre roman. Dostoïevski pense que ce genre de personnage conviendrait mieux dans un roman de Nicolas Gogol, mais il se propose malgré tout de l'utiliser dans son roman. L'idée lui en est venue en évoquant la personnalité du séminariste carriériste Rakitine.
En outre l'introduction de cette figure de Rakitine dans le roman est également liée aux conceptions de Dostoïevski sur le rôle de l'Église dans la société. L'écrivain considère le clergé comme une caste professionnelle fermée. Son éloignement du peuple conduit progressivement à la disparition de sa conscience religieuse et au fait qu'apparaissent dans les écoles religieuses des révolutionnaires et des athées. Le chapitre VII du Livre deuxième, intitulé Un séminariste-carriériste souligne les traits de caractères de Rakitine proches de cette appréciation de l'écrivainFiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, édition Mermod 1946, Tome I, à ..
Prototype
Parmi les prototypes du personnage de Rakitine, les critiques citent comme possibilité les publicistes et journalistes Grigori Blagosvetlov et Grigori Elisseïev ; le poète satirique et traducteur Dmitri Minaev, qui de radical et collaborateur des revues de frères Dostoïevski devint bourgeois libéralEttore Lo Gatto, Histoire de la littérature russe des origines à nos jours, Desclée De Brouwer, 1965 .. Et encore le publiciste et enseignant Mikhaïl Vassilievitch Rodevitch, dont le prénom Mikhaïl peut être un indice qui désigne le prototype de Mikhaïl Rakitine.
Mikhaïl Aleksandrovitch Rakitine, est encore le nom d'un ami de la famille, âgé de , dans la pièce d'Ivan Tourgueniev Un mois à la campagne. C'est une comédie qui est très populaire à l'époque de l'écriture du roman de Dostoïevski. Il semble que ne soit pas un accident le fait que les deux œuvres utilisent les mêmes noms pour un personnage.
Un autre prototype pourrait être le personnage du récit Une étrange affaire (1849) de l'écrivain russe Iakov Boutkov (1815-1856). Le début du récit, le caractère du héros, la fin de l'histoire correspondent à l'histoire de Rakitine. Dostoïevski connaissait Boutkov et lisait ses récits.
Les événements du roman Au moment où débute le roman, Mikhaïl Rakitine est séminariste, et reçoit un enseignement religieux, comme fils de prêtre. Mais il ne désire pas devenir prêtre. Il veut devenir écrivain et célèbre, ce qui était un souhait fréquent chez les séminaristes de familles pauvres. Rakitine attend Aliocha, à un endroit désert, au détour du chemin, après que le jeune Karamazov a quitté le Starets Zosime. Cette rencontre, Rakitine la souhaite parce qu'il a promis pour vingt-cinq roubles à Grouchenka, de lui amener Aliocha chez elle. En même temps, il pense déjà faire courir le bruit de cette rencontre en ville. Mais ce projet de Rakitine de jeter l'opprobre sur Aliocha ne réussira pas. Rakitine réagit de manière tranchante à la demande d'Aliocha de ne pas se mettre en colère et de ne pas juger les autres. En revenant de chez Grouchenka, Rakitine essaye de dire tout le mal qu'il pense d'elle et de Dmitri et les traite de tous les noms. Aliocha se tait, et pour Rakitine c'est « comme si quelqu'un avait enfoncé le doigt dans une blessure fraîche ». Il part dans une autre direction et dit à Aliocha qu'il ne désire plus le connaîtreFiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, traduction du russe par Marc Chapiro, édition Mermod, 1946, Livre septième chapitre III, L'oignon, et ..
Rakitine a visité la maison de la propriétaire Katherina Khokhlakova, parce qu'il a des vues sur son patrimoine. Mais la propriétaire refuse d'accéder à ce souhait concernant la maison. Rakitine ressent ici comme ailleurs, le mépris de la part des autres personnages du roman et c'est pourquoi il veut quitter le monastère et partir à Saint-Pétersbourg pour devenir écrivain. Il veut sortir d'un statut où tout le monde le regarde de haut. Après le meurtre de Fiodor Karamazov, il lui vient à l'esprit la théorie suivant laquelle c'est le milieu qui engendre le crime et le moyen de le commettre.
Lorsque Dmitri Karamazov est accusé de crime, Rakitine tente toutefois de le ramener de manière positive et logique de son égoïsme primitif vers le chemin de la vérité, dans l'état initial du pécheur. Rakitine se rapproche de Dmitri, lui rend même visite en prison, mais Aliocha se met sur son chemin et bénit son frère Dmitri pour les souffrances qu'il devra endurer. Au procès de Dmitri, Rakitine expose ses conceptions sur cette tragédie que constitue le crime. C'est pour lui « le produit des coutumes anciennes du servage et la plongée de la société russe dans le désordre ». Ce qui ne manque pas de plaire au public. Mais par la suite il parle de Grouchenka avec mépris ce qui permet à l'avocat de Dmitri d'obtenir son discrédit.
Image Mikhaïl Rakitine n'est pas un personnage central du roman Les Frères Karamazov. Comme personnage de second plan il ne prend pas part à la lutte des deux idéologies contradictoires qui s'affrontent et se contente de répéter les idées des autres en les choisissant en fonction de son propre intérêt. Les critiques le définissent comme un « aventurier préoccupé seulement par ses calculs et ses intérêts », pourvu malgré tout d'un certain respect de lui-même. Au même titre que Piotr Petrovitch LoujineFiancé d'Advotia Romanovna, dite aussi Dounia, sœur de Raskolnikov. dans le roman Crime et châtiment, que Ivan Pétrovitch PtitzineMari de Barbara Ardalionovna, usurier., que Gabriel Ardalionovitch Ivolguine (Gania) du roman L'Idiot, il appartient à ce type de gens « vulgaires et prosaïquement satisfaits d'eux-mêmes, se sentant comme des poissons dans l'eau dans les situations qui se présentent à eux […] dans des vies de petits bourgeois ».
Rakitine a le contact facile avec les gens, quand c'est son intérêt, mais il est toujours tellement prudent que finalement il est seul et n'a pas d'amis. Il comprend la stérilité de sa propre nature, son absence de rayonnement. Il est insignifiant et mesquin et c'est pourquoi les autres peuvent facilement l'utiliser à leur avantage. Mais il est toutefois capable de communiquer avec les autres quand il discerne qu'ils ont de l'importance. La propriétaire Ekaterina le considère comme « le plus pieux et croyant jeune homme tant qu'il peut se passer des autres et se présenter à chacun comme il l'entend... pour autant qu'il s'aperçoive qu'il y trouve le moindre avantage pour lui ». Dmitri Karamazov dit de lui : « Les Karamazov ne sont pas de gredins mais des philosophes », tandis que Rakitine « n'est pas un philosophe mais un merdeux ».
Selon Dostoïevski, l'intolérance vis-à-vis des autres est une spécificité européenne et elle diminue l'homme russe. Rakitine à cause de ce mal, de sa médiocrité, n'est pas capable de partager avec les autres et attend de recevoir quand on lui donnera. Tout ce qu'il souhaite et est capable de faire c'est de prendre. L'écrivain représente un personnage qui est prisonnier de ses raisonnements fallacieux et qui est privé de sentiments. Du fait de la force de son égoïsme, Rakitine est prêt à utiliser sans hésitation tous les moyens pour atteindre ses objectifs. Dostoïevski attire l'attention sur le fait que Rakitine ne représente pas un phénomène exceptionnel mais plutôt un nouveau type de héros de la Russie de son époque.
Religion et morale « Non cela le peuple ne le permettra pas . Rakitine : Quoi, détruire le peuple, le réduire à rien, l'obliger à se taire. Tout cela parce que l'enseignement supérieur européen…