L'histoire LGBT en Suisse est l'histoire locale de l'émergence du mouvement LGBT, un mouvement en faveur de la reconnaissance et de l'égalité pour les personnes entre autres lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres. right|thumb|Europride flag, Buerkliplatz, Zurich, 2009. right|thumb|Hans Fründ - chasse aux sorcières dans le canton du Valais.
La Suisse est marquée par une spécificité qui la situe au croisement des pratiques françaises et des pratiques allemandes en ce qui concerne l'histoire des personnes LGBT, de par sa configuration linguistique, juridique et culturelle. Sa spécificité consiste en une dépénalisation précoce de l'homosexualité. au , et une invisibilisation de l'histoire des lesbiennes.
Sodomie et Constitutio Criminalis Carolina left|thumb|Amphore étrusque représentant une scène de sodomie.
Avec la christianisation de la Suisse à partir du , ce qu'on appelle à l'époque la sodomie (pénétration anale) et l'homosexualité, largement tolérées pendant l'antiquité, ont été considérées comme des péchés.
Depuis le haut Moyen Âge, les novelles du code de Justinien de 538 et 559, basées sur le Nouveau Testament (Rom. 1:26) stigmatisent les rapports entre personnes du même sexe comme péchés. Ces comportements sont considérés comme non naturels et stigmatisés par des termes comme vitium sodomiticum (Sodome et Gomorrhe, Gen. 19) dans la théologie médiévale. Cette dernière rend l'homosexualité responsable de catastrophes naturelles qui sont des punitions divines pour les péchés commis.
thumb|Bûcher de Richard (Reichardt) Puller von Hohenburg accusé de Sodomie devant les portes de Zurich en 1482. thumb|En 1586 à Lenzburg, bûcher de Barbara Brunner, qui s'avéra un homme sous ses vêtements. Au Moyen Âge, les comportements considérés contre nature - on utilise le terme de paillardise et on intente des procès en paillardise - concernent les rapports homosexuels, mais aussi les rapports hétérosexuels hors mariage qui ne visent pas la procréation, ou avec des méthodes contraceptives. Les personnes commettant l'infraction peuvent être condamnées à mort sur les bases juridiques de la Constitutio Criminalis Carolina, dont des variations ont été introduites dans de nombreux cantons de la Confédération, en 1532. Les peines encourues en Suisse pour ce qu'on appelle la sodomie dépendent du statut social de la personne inculpée.
Richard Puller de Hohenbourg, un chevalier alsacien par exemple est condamné à mort et brûlé vif avec son valet Anton Mätzler de Lindau le à Zurich, alors qu'en 1416, les dominicains œuvrent pour éviter à Heinrich von Rheinfelden, membre de leur ordre, une poursuite par le Conseil pénal de Bâle.
Entre 1400 et 1798, dans le seul canton de Zurich, 179 sur condamnations à mort ont été prononcées à la suite d'allégations de sodomie, ce qui en fait la troisième infraction la plus fréquente punie par la peine de mort, après le vol et l'homicide. Malgré cela, le nombre de personnes condamnées à mort pour des pratiques homosexuelles dans la Confédération suisse a été relativement faible par rapport à ce qui est attesté dans les villes italiennes du .
Le nombre de personnes condamnées à mort dépend du bon vouloir des procureurs à poursuivre et ouvrir une procédure pour de tels actes. Ainsi durant les années de service de comme gouverneur du comté de Kybourg entre 1694 and 1698, 22 jeunes gens sont exécutés pour sodomie. Quand Heidegger déménage à Höngg, les condamnations cessent.
La Réforme contribue à renforcer la répression pénale. On compte à Genève quinze procédures pour homosexualité de 1560 à 1569, dont six exécutions et huit bannissements. La répression des pratiques homosexuelles féminines et zoophiles sont également présentes dans la condamnation du commerce féminin avec le diable que sont censées pratiquer les sorcières. Ces actes seront poursuivis jusqu'au . À Genève, le seul cas de saphisme ayant mené à une exécution d'une femme bisexuelle a lieu en 1568 et de Germain Colladon, qui a rendu des avis concernant d'autres affaires de sodomie (le saphisme ayant été considéré comme équivalent à la sodomie dans ce cas).
Le Code Napoléon, auquel des parties du territoire suisse sont soumises dès le début du , notamment les cantons latins, dépénalise l'homosexualité entre adultes. La pénalisation reste en vigueur cependant dans les cantons alémaniques. Des cantons sont plus répressifs que d'autres, notamment Lucerne et Argovie.
Les cantons alémaniques, à l'inverse, continuèrent à pénaliser l'homosexualité entre adultes, la considérant tantôt comme une infraction poursuivie d'office, tantôt comme un délit réprimé sur plainte, certains cantons se montrant plus sévères (Lucerne, Argovie) que d'autres (Berne, Zurich, Glaris, Soleure).
Tout comme dans d'autres parties de l'Europe, la plupart des actes homosexuels pratiqués sont décrits comme pédérastes (inter-générationnels). Au tribunal, la question primordiale est de démontrer l'âge des participants plutôt que de savoir s'il y a pénétration.
: l'homosexualité Au , on parle d'homosexualité pour décrire une sexualité orientée vers des personnes de même sexe, avec l'utilisation des termes d'homosexuels pour les hommes et de lesbiennes pour les femmes. La personne la plus âgée dans un couple d'homosexuels est appelée pédéraste, et ce terme s'étend par la suite à tout individu homosexuel. Le terme est issu de la médecine psychiatrique du .
En Suisse germanophone, le terme allemand "Schwule" qui était considéré comme insultant devient un terme revendiqué par les homosexuels, de façon similaire à l'évolution du terme "pédé" en français.
République helvétique La République helvétique de 1798 à 1803, est marquée par les valeurs des Lumières et la Révolution française, l'homosexualité n'est pas poursuivie. Avec la fin de la République helvétique, l'homosexualité redevient un crime pénalisé dans la plupart des cantons.
Heinrich Hössli, Karl Heinrich et Karl Maria Kertbenny: émergence du terme d'homosexualité thumb|right|Heinrich Hössli. left|thumb|Karl Heinrich Ulrichs inventeur du terme uranisme et premier homosexuel connu à faire son coming-out. thumb|Première mention des mots homosexuels et hétérosexuels dans une lettre manuscrite de Karl-Maria Kertbeny en 1868. En 1836, un livre de Heinrich Hössli a un retentissement majeur. Heinrich Hoosli est un marchand d'étoffe de Glarus, qui promeut l'homosexualité et l'amour entre hommes. Son livre «Eros. Die Männerliebe der Griechen» (Eros. L'amour entre hommes des Grecs) est publié à Glarus en 1836 et à Saint-Gall en 1838, et présente la question de la reconnaissance de l'homosexualité comme un test de démocratie libérale et de droits civiques.
Dans le monde germanophone en dehors de la Suisse, deux champions libéraux des droits en faveur des homosexuels rendent leurs idées publiques : Karl Heinrich Ulrichs dans le Royaume de Hanovre donne le nom d'Uranisme au concept de l'amour entre personnes de même sexe en 1864, suivi en 1868 par Karl-Maria Kertbeny d'Autriche-Hongrie, qui, le premier, nomme l'homosexualité.
Dans les années 1880 et 1890, Jakob Rudolf Forster de Brunnadern (1853–1926) est poursuivi par les autorités de Saint-Gall pour son homosexualité assumée publiquement. En 1893, il soumet une pétition à l'assemblée fédérale « Beseitigung der Diskriminierung der Homosexuellen » (Pour la fin des discriminations envers les homosexuels). Karl Heinrich Ulrichs soumet aussi une demande de pardon pour Forster aux autorités saint-galloises mais celle-ci est rejetée.
À partir du début du , un nombre croissant de cantons ne poursuivent les pratiques de sodomie que sur demande, et non plus systématiquement. Pour obtenir une condamnation, l'infraction doit être prouvée par des témoins, ce qui diminue le nombre de condamnations. Le terme de sodomie devient désuet.
Le canton de Bâle en 1919 ne poursuit plus que les infractions commises sur personne mineure et concernant par ailleurs la prostitution.
Les années 1930 En 1930, des dancings sont créés à Bâle et Zurich. Zurich fait figure de haut lieu de la scène homosexuelle, avec les lieux de rencontre le long des quais de la Limmat, les soirées du Cercle (Der Kreis), des restaurants comme le Marconi et le Turnhalle, et des hôtels louant des chambres. Bâle et la Suisse romande disposent d'une scène plus discrète, avec les toilettes publiques comme lieux de rencontre, et le restaurant Kaserne à Bâle. Le Tessin est un lieu de villégiature.
Quand les nazis arrivent au pouvoir en Allemagne, la réputation de Berlin comme ville attractive et libérale envers les personnes LGBT change rapidement. Au même moment, la Police suisse crée des registres de personnes homosexuelles.
Création de la première association homosexuelle européenne Ce sont deux femmes lesbiennes, Laura Thomas (1901-1966) et Anna Vock (1885-1962) qui sont à l'origine de la première association homosexuelle suisse. La Suisse est aussi un des seuls pays à avoir pénalisé les rapports entre femmes avec l'Autriche, la Suède et la Finlande.
En 1931, elles créent le club Amicitia. En 1932, le club commence la publication d'un magazine, Garçonne, qui devient le «Schweizerisches Freundschafts-Banner» (la bannière de l'amitié suisse), dont le nom devient «Menschenrecht» (droits humains) en 1937. Le magazine en appelle régulièrement à ses membres pour dénoncer les campagnes de presses discriminantes et œuvrer en faveur de la dépénalisation de l'homosexualité. Au départ une initiative lesbienne, le club s'ouvre aux hommes. Le cofondateur du cabaret zurichois Le Cornichon, Karl Meier (sous le pseudo de Rolf) y collabore dès 1934, ce qui aura pour conséquence d'orienter plus tard le magazine vers des thèmes moins radicaux et peu à peu l'exclusion de la représentation lesbienne. Le magazine prend alors pour nom Der Kreis.
Les années 1940 : l'exception européenne La dépénalisation dans le Code pénal de 1942 En 1942 durant la Seconde Guerre mondiale, le premier Code pénal suisse (CPS) entre en vigueur après de préparation... Une votation populaire de 1938 en accepte le principe, mais l'arrivée de la guerre en retarde l'application. On assiste à une dépénalisation des relations homosexuelles entre adultes consentants, mais une condamnation claire de la pratique de la prostitution, et une stratégie officielle qui vise surtout à éviter des scandales liés au chantage. Thierry Delessert montre dans son livre Les homosexuels sont un danger absolu, qu'il s'agit d'enrayer le phénomène en le réduisant au silence médiatique. Les psychiatres condamnent l'homosexualité comme dégénérescence mentale, ce qui constitue un progrès par rapport à la notion de vice mise en exergue par la condamnation catholique de la sodomie. Ces thèses, qui influencent fortement le projet de dépénalisation sont dues à un psychiatre suisse, Auguste Forel, fondateur de la chaire de psychiatrie de Zurich. Forel distingue une homosexualité innée et irrépressible et non pénalisable, d'une sexualité acquise et pénalisable. Il en ressort que pour limiter l'acquisition de l'homosexualité il convient de confiner les personnes qui s'y adonnent au cercle privé pour en éviter la propagation et la reproduction. On s'inscrit donc dans un registre de gestion publique d'une pratique qui n'est pas vraiment acceptée, mais que la législation et les autorités veulent limiter par notamment le silence sur ces questions. Après la dépénalisation, le nombre des publications médiatiques et scientifiques chutent sur le sujet de l'homosexualité. Avec la pratique du fichage des personnes LGBT, le progrès est donc relatif, même si face aux pratiques de ses voisins la Suisse devient un havre pour les personnes homosexuelles dites asociales pourchassées par le régime nazi et envoyées en camp de concentration. Du fait de la montée du nazisme en Europe et de la nouvelle et relative liberté acquise en Suisse, Zurich prend une importance centrale dans le mouvement gay.