L'Oraison funèbre de Henriette Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans, est une pièce d'éloquence religieuse prononcée le par Bossuet, en la basilique Saint-Denis, lors des funérailles d'Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, dite Madame (1644-1670), première épouse de Monsieur, le frère de .
C'est avec cette œuvre que Bossuet, déjà prédicateur renommé, atteint le sommet de l'art oratoire. Elle est la plus célèbre de ses oraisons funèbres, la plus touchante par le lyrisme : l'émotion de l'orateur est profonde, car il parle d'une personne qu'il connaît bien et qu'il a assistée dans ses derniers instants. Il rapporte le cri de douleur qui répand la nouvelle de la mort inattendue de la princesse, le faisant passer à la postérité :
Contexte Mort d'Henriette de France
Henriette Marie de France, veuve du roi d'Angleterre , réfugiée en France, meurt le . C'est en l'église des visitandines de Chaillot que, le , Bossuet prononce l'oraison funèbre de la reineBossuet, Oraisons funèbres, « Classiques illustrés Vaubourdolle », Paris, Hachette, 1935, 3.. Et c'est dans la basilique Saint-Denis que, le , ont lieu les funéraillesCérémonies du règne de Louis XIV, sur gallica.bnf.fr, recueil formé, au moins en partie, d'après le Journal de Nicolas Sainctot (1666-1671 et 1682-1691), manuscrit, Bibliothèque nationale de France, mis en ligne le 23 janvier 2012 (consulté le 2 mai 2018)..
Ces deux cérémonies, Bossuet les évoque au tout début de l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, lors de ses funérailles à Saint-Denis, neuf mois plus tard, le : il rappelle d'abord qu'il a rendu à la mère de la défunteBossuet, , 1935, 32 et 33. ; il rappelle ensuite que le lieu des funérailles de la mère est le même que celui de la filleFernand Flutre, dans Bossuet, , 1935, 33, note 1..
Mort d'Henriette d'Angleterre vignette|alt=La princesse est étendue, tenant un crucifix sur la poitrine. Bossuet est debout à son chevet, faisant un signe de bénédiction.|droite|redresse=1|La mort de Madame, par Auguste Vinchon. Bossuet est au chevet de la princesse.
Henriette Anne d'Angleterre est la fille de et d'Henriette Marie de France. Élevée en France, elle épouse Monsieur, le frère de . On l'appelle désormais Madame. Elle séduit toute la cour par sa grâce, sa beauté, son espritAndré Lagarde, Laurent Michard, , Paris, Bordas, 1962, 273.. Et la faveur dont elle jouit auprès de son royal beau-frère suscite bien des rumeursEmmanuel Hecht, « Louis XIV : le règne de l'intox », sur lexpress.fr, 14 août 2015 (consulté le 10 mai 2018). — « Henriette d'Angleterre, charmante belle-sœur de Louis XIV », sur histoire-et-secrets.com, 2016 (consulté le 10 mai 2018).. Bossuet la connaît très bien. Dans les derniers mois de la princesse, il est son directeur de conscience, dans Bossuet, Oraisons funèbres, coll. « Folio classique », Paris, Gallimard, 2004, 150..
En , Henriette se rend outre-Manche, où elle négocie auprès de son frère un accord entre les souverains de France et d'Angleterre, le traité de Douvres. C'est peu après ce voyage qu'elle meurt soudainement, à , dans des circonstances jugées d'abord mystérieuses, voire criminelles Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de et la Régence, éd. Adolphe Chéruel, Paris, Hachette, 1856-1858, III, 183.. On songe plutôt maintenant à une mort naturelle« Madame se meurt ! Madame est morte ! »... de porphyrie aiguë intermittente », sur lequotidiendumedecin.fr, 19 février 2003 (consulté le 10 mai 2018)..
Les oraisons funèbres de Bossuet
Archidiacre de Metz, Bossuet prononce dans cette ville, en 1655 et 1658, ses deux premières oraisons funèbres, celle de Yolande de Monterby et celle d'Henri de GornayJacques Truchet, , ..
C'est à Paris, dans les années 1660, qu'il déploie et qu'il devient un prédicateur célèbre. En 1660, il prêche le carême à l'église des Minimes, et, en 1661, le carême des Carmélites. En 1662, il prêche le carême du Louvre devant André Lagarde, Laurent Michard, , 252.. C'est en cette occasion qu'il donne le Sermon sur la mort, son chef-d'œuvre en tant que sermonnaireAndré Lagarde, Laurent Michard, , 264.. En 1662 et 1663, il prononce deux nouvelles oraisons funèbres, celle du père Bourgoing et celle de Nicolas CornetJacques Truchet, , .. En 1666, il fait l'Éloge funèbre de la reine Anne d'AutricheLaffont, Bompiani, Le Nouveau Dictionnaire des œuvres de tous les temps et de tous les pays, Bompiani, Laffont, 1994, IV, 5225., dont le texte est perdu.
Il est nommé évêque de Condom le « Nouvelles lettres de Bossuet (a) », sur abbaye-saint-benoit.ch (consulté le 12 mai 2018).. Le , il prononce l'Oraison funèbre de Henriette-Marie de France.
Henriette Anne d'Angleterre meurt le Fernand Flutre, , 32., assistée par Bossuet. Une première cérémonie a lieu le , en présence de Monsieur, pour la remise du cœur embaumé aux religieuses de l'abbaye du Val-de-Grâce. C'est l'abbé Mascaron qui est chargé de prendre la parole. Une deuxième cérémonie a lieu le , dans la basilique Saint-Denis. Ce sont les funérailles solennelles. C'est en cette occasion que Bossuet prononce l'éloge funèbre. Il subsiste trois autres oraisons funèbres de la princesse : celle de Pierre de Bertier, évêque de Montauban, délivrée devant l'Assemblée du clergé ; celle du chanoine Le Maire ; et celle du chanoine FeuilletJacques Truchet, , 157 et 158..
Le , deux semaines après les funérailles, Bossuet est nommé précepteur du dauphinPierre-Georges Castex et coll., , 188.. , il est consacré évêque de Condom. Il ne réside pas dans son évêché. Il s'en démet l'année suivanteJacques Truchet, , .. Accaparé par sa fonction de précepteur et par sa lutte contre les protestants, il va rester treize ans sans prononcer d'oraison funèbre. Puis, de 1683 à 1687, devenu évêque de Meaux, il va en donner cinq nouvelles, dont une est perdueJacques Truchet, , ..
Assistance
L'orateur s'adresse . Le prince est le Grand Condé, premier prince du sang, qui passe pour incroyant. Représentant la famille royaleJacques Truchet, , 154., il est accompagné de son fils, le duc d'Enghien. C'est Condé que désigne Bossuet quand il commence par : . La reine Marie-Thérèse est présente incognito. L'assemblée se compose de la cour, de cardinaux, d'évêques, de prêtres députés à l'Assemblée du clergé. Sont présents également des envoyés extraordinaires de l'Angleterre : le comte de Manchester, le duc de Buckingham« Oraison funèbre de Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans », sur abbaye-saint-benoit.ch (consulté le 27 avril 2018).…
Résumé vignette|alt=Debout, en pied, de face. Coiffure à anglaises, collier de perles, robe de satin blanc cassé. Écharpe lilas sur l'épaule droite.|droite|redresse=1|Henriette d'Angleterre, portrait posthume attribué à Peter Lely.
Le Sermon sur la mort se divisait en deux parties : l'homme . Bossuet reprend ce planGustave Lanson, Histoire de la littérature française, part. IV, liv. III, chap. VI, 582, Paris, Hachette, 1920. : il évoque dans la première partie la grandeur humaine de Madame, et dans la seconde sa fin chrétienne qui constitue sa véritable grandeur. On retrouve la même division dans les oraisons funèbres de Marie-Thérèse d'Autriche et de Condé. Ces deux dernières sont cependant moins proches d'un sermon sur la mort que ne l'est l'oraison funèbre de MadameRené Pommier, « Bossuet, Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre », sur rene.pommier.free.fr, (consulté le 2 mai 2018)..
Exorde
L'orateur évoque l'éclat, les triomphes, la gloire d'Henriette, et la façon brutale dont tout cela lui est retiré. Il ne saurait mieux illustrer la perte de ces grandeurs terrestres que par la sentence répétée de l'Ecclésiaste : Bossuet souligne la portée universelle de son propos : à travers ce malheur particulier, ce sont toutes les calamités humaines qu'il va déplorer ; et, à travers cette mort, ce sont qu'il va exposer.
Mais, après avoir montré le néant de l'homme, l'Ecclésiaste rappelle ce qui fait sa vraie grandeur. Il y a en l'homme bien plus solide et bien plus important que le méprisable attachement aux vanités d'ici-bas : le respect des commandements de Dieu, et la crainte du compte qu'il faudra Lui rendre au dernier jour.
La mort édifiante de Madame doit nous servir de leçon. Madame a quitté sans peine ce que nous devons dédaigner. Elle a mis toute son ardeur à se préparer à rencontrer Dieu. L'orateur annonce alors la division de son discours :
« Voyons ce qu'une mort soudaine lui a ravi »
Tous les hommes meurent.
Entamant l'éloge de Madame, Bossuet connaît bientôt une défaillance : un souvenir l'assaille, il doit écarter l'idée de la mort. Il se ressaisitBossuet, , 1935, 36.. Issue de rois, Madame est sœur et belle-sœur des . Plus encore que par son rang, elle brille par son mérite : par les qualités de son cœur et de son esprit. D'une vive et perçante intelligence, mais d'une sage modestie et d'une parfaite discrétion, elle sait tirer profit de ces qualités réunies pour mener avec une sa mission d'Angleterre.
Mais la grandeur et la gloire, Bossuet en aperçoit le néant dans le triomphe de la mortBossuet, , 1935, 39.. Les qualités de l'esprit même sont vaines, .
Bossuet donne alors les raisons de son éloge d'une si admirable princesse. Il s'agit d'un exemple. Sa mort doit permettre de faire sentir aux ambitieux que leur naissance, leur grandeur et jusqu'à leur sagesse sont effacées par la mort, qui rend les hommes tous égaux. Bossuet va plus loin : la mort de Madame est voulue par Dieu pour dispenser cet enseignement. Ne murmurons pas. Le coup n'a rien de rude pour Madame, car Dieu la sauve tout en nous instruisant. L'orateur se laisse aller soudain à l'émotion en se rappelant la mort de la princesse. Le récit douloureux qu'il en donne est considéré : Ce sont des cris, des gémissements, la douleur, la consternation, , la mort plus puissante que l'affection d'un roi, d'une reine, d'un époux, de toute la cour et de tout un peuple. Cette mort, Madame l'affronte avec beaucoup de fermeté. Pourtant, même cette fermeté s'évanouit dans la mortBossuet, , 1935, 42.. Des rois et des princes que Dieu anéantit, il ne reste que poussière.
Ne cédons pas au désespoir.
« Voyons ce qu'une sainte mort lui a donné »
Nous rendons pompeux, vides de sens les noms de grandeur et de gloire, parce que nous les appliquons à des objets trop indignes, à des objets mesurés par les années, emportés par le temps… Nous devons sortir du temps, aspirer à l'éternitéBossuet, , 1935, 46.. Méprisons jusqu'à la sagesse. La véritable sagesse, le secret principe de toutes nos actions doit être d'adorer Dieu. Le devoir, l'objet, la nature véritable de l'homme, c'est de craindre le jugement de Dieu. Voilà . Si nous voulons qu'il reste quelque chose de nous, aimons Dieu : nulle force ne nous ravira ce que nous aurons . Nous pourrons alors , sauvée par la divine Bonté, aidée du mystère de la prédestination et de la grâce. Car, tout au long de notre vie chrétienne, la bonté de Dieu nous fait bénéficier de la grâce. Le premier moment de la grâce, la vocation, nous inspire une foi encore imparfaite. Son dernier moment, la persévérance finale, fait de nous un élu.
Le premier effet de la grâce sur Henriette consiste à l'arracher à l'erreur et à l'hérésie à quoi elle est destinée par sa naissance et par sa captivité. Dieu n'hésite pas à ébranler tout l'État, à remuer pour enfanter ses élus. Il s'agit ici d'une idée chère à Bossuet : toutes les péripéties de l'histoire de l'univers n'ont d'autre objet que d'enfanter des élusFernand Flutre, , 49, .. Le sceau de Dieu est sur la princesse. Dieu permet qu'elle échappe aux rebellesEn 1646, la , gouvernante de la petite Henriette, la déguise en garçon pour la faire passer en France. Fernand Flutre, , 25, ., qu'elle gagne la France, où elle adhère à la foi catholiqueBossuet, , 1935, 49..