Ramón Carrillo (Santiago del Estero, Argentine, 1906 ― Belém, Brésil, 1956) était un neurochirurgien, neurobiologiste, médecin, chercheur et professeur d’université argentin. Il fut secrétaire d’État, puis ministre de la Santé de 1946 à 1954.
D’origine modeste, Ramón Carrillo fit des études de médecine, puis se voua à l’enseignement et surtout à la recherche en neurosciences, en Europe et dans son propre pays, faisant des découvertes importantes et rédigeant de nombreux articles. Il dirigea ensuite le service de neurologie à l’hôpital militaire central de Buenos Aires, ce qui le mit en position de faire, en s’appuyant sur les fiches médicales des candidats au service militaire, des observations statistiques de santé publique, notamment relatives aux provinces les plus reculées d’Argentine. Il devint en 1942 titulaire de la chaire de neurochirurgie à l’université de Buenos Aires.
Ayant fait la connaissance de Juan Perón, et séduit par ses idées, il accepte en 1946 le portefeuille nouvellement créé de ministre de la Santé. À ce titre, il fut un promoteur des politiques de santé publique et de la médecine préventive. Il fit construire un grand nombre d’hôpitaux publics, mena des campagnes vigoureuses (et efficaces) contre les maladies endémiques, et réussit à améliorer plusieurs indicateurs de santé publique, tels que la mortalité infantile, le pronostic de la tuberculose, etc. Cependant, insatisfait de l’état d’esprit régnant dans l’administration péroniste, il préféra donner sa démission en 1954. Le putsch militaire de 1955, qui renversa Perón, le surprit au Brésil ; diffamé par le nouveau pouvoir, proscrit, dépouillé de ses biens, il succomba à l’âge de 50 ans, faute de soins adéquats, à la grave hypertension dont il souffrait depuis de longues années, mais non sans avoir encore rédigé plusieurs ouvrages d’anthropologie philosophique. Ses mérites seront dûment reconnus par les autorités argentines à partir de la décennie 2000.
Biographie
Né à Santiago del Estero, dans le nord-ouest de l’Argentine, Ramón Carrillo entreprit, après avoir accompli son cursus secondaire dans sa ville natale, des études de médecine à l’université de Buenos Aires, où il suivit notamment les cours de Christfried (ou Christofredo) Jakob, et obtint en 1929 son titre de médecin en même temps que la médaille d’or décernée au meilleur étudiant de la promotion.
Encore étudiant, il avait déjà manifesté une prédilection pour la neurologie et la neurochirurgie et devint le collaborateur du Manuel Balado, ancien étudiant de la Mayo Clinic et éminent neurochirurgien de l’époque, sous l’égide duquel il réalisa ses premiers travaux scientifiques et publia ses premiers articles. Son titre en poche, il embrassa définitivement ces domaines de spécialité et se rendit, à la faveur d’une bourse universitaire, en Europe pour se perfectionner, travaillant et faisant des recherches dans les meilleurs laboratoires européens de neurosciences de l’entre-deux-guerres, notamment ceux de Cornelius Ubbo Ariëns Kappers et de Carl Vogt.
Carrière universitaire et travaux scientifiques
Il retourna à Buenos Aires au milieu des années 1930, en pleine Décennie infâme, nom donné en Argentine à cette période de l’histoire argentine décrite par Marcos A. Ordóñez comme « un pillage et une destruction systématiques subis par la patrie, tout au long d’une période caractérisée par une profonde décadence morale de la classe dirigeante, où se sont imposés la corruption, la compromission, l’aliénation du patrimoine national et l’appauvrissement d’une grande majorité de la population ».
Désillusionné par la démocratie libérale, et rejetant expressément tant l’alternative fasciste que staliniste, mais également les propositions culturelles anglo-américaines, Carrillo adhéra à la pensée nationaliste alors naissante en Argentine et compléta sa formation scientifique d’une éducation politique et culturelle, se liant d’amitié avec son ancien camarade d’école primaire Homero Manzi, et avec d’autres personnalités telles qu’Arturo Jauretche, Raúl Scalabrini Ortiz ou que les auteurs de théâtre et de tango Armando Discépolo et Enrique Santos Discépolo, hérauts de la culture et des nouvelles idées nationales. Parallèlement, il entretint d’étroites relations universitaires avec des représentants de la dénommée école neurobiologique germano-argentine, parmi lesquels son ancien professeur Christfried Jakob et deux grandes figures des sciences neuropsychiatriques en Argentine, les docteurs José Borda et Braulio Moyano, alors actifs dans les hôpitaux Hospicio de la Mercedes et Hospital de Alienadas, ultérieurement rebaptisés respectivement Hospital José T. Borda et Hospital Braulio Moyano.
Carrillo restera célibataire, subvenant aux besoins de sa mère et de ses dix jeunes frères et sœurs. En 1937, il fut frappé d’une maladie aiguë, qui s’accompagna d’une forte fièvre et lui laissa comme séquelles une hypertension chronique et des migraines d’intensité croissante. Il surmonta cet épisode grâce aux soins du médecin et intellectuel Salomón Chichilnisky, qui avait autrefois travaillé comme débardeur dans le port de Buenos Aires pour entretenir ses parents et sa fratrie et qui, en dépit de ces vicissitudes, était devenu professeur titulaire de neurologie. Les deux hommes nouèrent une étroite amitié et devinrent bientôt collègues. Plus tard, Chichilnisky, au titre de secrétaire d’État à la santé, offrira à Carrillo son aide précieuse dans les efforts de celui-ci pour ériger de nombreux hôpitaux publics et gratuits, mais mourra dans l’un d’eux peu de temps après.
Entre 1930 et 1945, Carrillo apporta des contributions importantes en matière de recherche sur les cellules gliales, en particulier sur la manière de les colorer et de les observer sous le microscope, et sur leur origine évolutionnaire (phylogénie), ainsi qu’en matière d’anatomie comparée du cerveau à travers les différentes classes de vertébrés. Il mit aussi au point de nouvelles techniques diagnostiques en neurologie : il affina la ventriculographie à produit de contraste iodé, appelée iodoventriculographie, et sut y identifier les signes de plusieurs maladies. Il développa la tomographie, qui, faute de moyens électroniques, ne se prêta pas encore au traitement informatique, mais apparaît comme un précurseur de ce qui sera connu plus tard comme la tomodensitométrie ; il s’appliqua d’autre part à la combiner avec l’électroencéphalographie, donnant naissance à la tomo-encephalographie.
Carrillo se voua également à la recherche sur les hernies cérébrales s’engageant dans les sinus veineux, et sur les syndromes survenant à la suite d’une contusion cérébrale. Il découvrit ce qui sera dénommé ensuite la maladie de Carrillo, à savoir la papillite aiguë, et décrivit en détail la sclérose cérébrale, effectuant dans ce cadre nombre de transplantations cérébrales chez des lapins vivants. Il révisa la classification histologique des tumeurs cérébrales et étudia l’arachnoïdite, c’est-à-dire l’inflammation de l’enveloppe cérébrale interne, l’arachnoïde. Il proposa une classification des maladies mentales, qui, précurseur du DSM, sera largement utilisée.
Durant ces années, Carrillo se voua exclusivement à ses tâches d’enseignement et de recherche, jusqu’à ce qu’il accepta en 1939 de devenir chef du service de neurologie et neurochirurgie à l’hôpital militaire central Cirujano Mayor Dr. Cosme Argerich à Buenos Aires. Ce poste lui permettra d’acquérir une connaissance approfondie de l’état réel de la santé publique en Argentine, état réel qui, à l’image de sa propre province d’origine, traduisait le délaissement de la population d’une grande partie des campagnes. Il put prendre connaissance des dossiers médicaux de tous les jeunes hommes appelés sous les drapeaux, et prit conscience de la haute prévalence de maladies liées à la pauvreté, plus particulièrement chez les recrues des provinces les plus reculées. Par une étude statistique, il démontra que le pays ne disposait que de 45 % du nombre nécessaire de lits d’hôpital, ceux-ci étant de surcroît répartis de manière inégale sur le territoire. Ce constat, mettant au jour l’état d’arriération où se trouvait une grande partie de l’intérieur argentin, venait du reste confirmer les souvenirs et images qu’il avait gardés de sa province.
Alors qu’il avait dû jusque là remplir deux emplois ― bien que célibataire, il avait charge de sa mère et de dix frères et sœurs plus jeunes, et mettait tous ses soins à ce que chacun eût une formation professionnelle ―, il fut nommé en 1942, à l’âge de 36 ans, en dépit de l’opposition de ses collègues conservateurs, titulaire de la chaire de neurochirurgie à la faculté de médecine de l’université de Buenos Aires. Parmi les médecins argentins de premier plan qu’il lui fut alors donné de former, on relève les noms de Germán Dickmann, Raúl Matera, D. E. Nijensohn, Raúl Carrea, Fernando Knesevich, Lorenzo Amezúa, Jorge Cohen, Jacobo et Leon Zimman, Rogelio Driollet Laspiur, Juan C. Christensen, et Alberto D. Kaplan.
Carrillo était à l’apogée de sa carrière médicale lorsqu’il fit la connaissance du colonel Juan Domingo Perón, alors hospitalisé à l’Hôpital militaire central, et eut avec lui de longues conversations. Le colonel Perón jouissait à ce moment, en sa qualité de ministre du Travail, d’une influence croissante dans le gouvernement militaire nationaliste issu du coup d’État de 1943, et réussit à persuader Carrillo de l’aider à mettre en place une politique de santé publique. Carrillo, à présent âgé de 39 ans, occupa brièvement le poste de doyen de la faculté de médecine, où il fut amené à intervenir comme médiateur dans un conflit universitaire virulent, fortement politisé entre droite et gauche, conflit qui finit par le contraindre à quitter son poste à la faculté.
Action en tant que ministre de la Santé publique
En , le colonel Perón, une fois élu (par voie démocratique) président de la nation argentine, nomma Carrillo à la tête du secrétariat d’État à la Santé publique ; après que le président Perón eut élevé ce département au rang de ministère à part entière ― le ministère de la Santé publique et de l’Assistance sociale ―, Ramón Carrillo devint le le premier en date des ministres de la Santé de l’Argentine.
Carrillo choisit pour ses assistants des personnalités éminentes de la médecine argentine, telles que Salomón Chichilnisky, le neurologue Braulio Moyano, et son propre frère, Santiago Carrillo, qui avait longuement travaillé aux côtés de Moyano à l’hôpital Borda. Chichilnisky en particulier, son ancien collègue à l’université de Buenos Aires, devenu secrétaire à la Santé début 1950, aida le ministre Carrillo à permettre la création de centaines d’hôpitaux publics en Argentine. Il souhaita en outre se faire assister de Braulio Moyano, son ami et ancien camarade de faculté, et l’un des meilleurs disciples de Christofredo Jakob ; toutefois Moyano, ne se sentant pas apte à servir la société dans un pareil rôle, préféra poursuivre sa carrière de scientifique. L’épouse de Perón, Eva, coordonna son action sociale avec celle de Carrillo et concourut par les fonds de sa Fondation Eva Perón à consolider son œuvre technique et ses initiatives ministérielles.