Candide ou l'Optimisme est un conte philosophique de Voltaire paru à Genève en . Il a été réédité vingt fois du vivant de l’auteurEt plus de cinquante fois à ce jour., ce qui en fait l'un des plus grands succès littéraires francophones. Seulement un mois après sa parution, six mille exemplaires avaient été vendus, nombre considérable pour l'époque..

Prétendument traduit d'un ouvrage du Docteur Ralph (qui, en réalité, n'est que le pseudonyme utilisé par Voltaire), avec les Candide - Voltaire, Éditions Bréal, p. 97., cette œuvre, ironique dès les premières lignes, ne laisse aucun doute sur l’identité de l’auteur, qui ne pouvait qu'être du parti des philosophes.

Candide est également un récit de formation, récit d'un voyage qui transformera son héros éponyme en philosophe, un Télémaque d'un genre nouveau.

Contextes Contexte philosophique Ce texte pose un problème philosophique par le truchement de la fiction. Dans cette optique, il s'inscrit dans un débat important du à propos du fatalisme et de l'existence du Mal. Voltaire est farouchement opposé aux idées du philosophe Leibniz au sujet de Dieu, de son « principe de raison suffisante » et son idée d'« harmonie préétablie ». Il est d'autant plus véhément que sa maîtresse, pour laquelle il éprouvait beaucoup d'admiration, Émilie du Châtelet (morte dix ans plus tôt, en 1749), était une adepte convaincue de LeibnizAlessandro Zanconato, La Dispute du fatalisme en France (1730-1760), Presses Paris Sorbonne, 2004, et suivantes..

Pour Leibniz, si Dieu est parfait, le monde ne peut pas l'être, mais Dieu l'a créé le meilleur possible. Le mal existe, mais ponctuellement, et est compensé ailleurs par un bien infiniment grand« Voltaire et la Providence », Lagarde et Michard, tome IV, Bordas, 1970, .. De plus, selon Leibniz, rien n'arrive sans qu'il n'y ait à cela une cause nécessaireCharles Rihs, Voltaire : Recherches sur les origines du matérialisme historique, Slatkine, 1977, .. Ces principes constituent ce que l'on appelle l'optimisme leibnizien.

Voltaire voit dans cette philosophie un encouragement au fatalisme. Il oppose à cet optimisme qu'il juge béat, une vision lucide sur le monde et ses imperfections et il affiche, notamment dans ses lettres philosophiquesVoltaire, Lettre philosophique XXV, 1734. une forte confiance en l'homme, qui est capable d'améliorer sa condition. C'est le sens de la conclusion de Candide : « Voltaire et la Providence », Lagarde et Michard, , ..

Dans Candide ou l'Optimisme, il s'attaque frontalement à l'optimisme de Leibniz. Sa critique s'exprime de plusieurs façons. D'un côté, les aventures malheureuses du héros s'accumulent au-delà de ce qui semble possible. Cette exagération invraisemblable veut démontrer toute l'absurdité de la thèse du meilleur des mondes possibles. D'un autre côté, chaque moment de bonheur semble être invariablement accompagné des pires malheurs. On peut ici penser à Pangloss qui connait l'amour physique auprès de Paquette, mais qui est vite rattrapé par un destin tragique. Finalement, à travers le personnage de Pangloss, défenseur convaincu de cette philosophie, Voltaire simplifie et critique fortement certaines idées de Leibniz. Par exemple, la critique est manifeste lorsque Pangloss affirme, au chapitre 4, que . Au chapitre 28, Leibniz est même directement mentionné par le personnage du philosophe, il n'y a donc aucune équivoque possible.

Plus tôt dans sa vie, Voltaire a adhéré à cette philosophie de l'optimisme. En effet, dans les Éléments de la philosophie de Newton (), Voltaire affirme que :

Contexte politique vignette| (chap. XXV). Lors de la parution de l’œuvre, Voltaire vit dans sa propriété des Délices à Genève, véritable Voltaire, Correspondance.. Deux événements l’ont récemment bouleversé : le tremblement de terre de Lisbonne du et le début de la guerre de Sept Ans (1756) qui lui inspirent cette réflexion : (Essai sur les mœurs et l'esprit des nations, 1756).

Lorsqu'il envoie son Poème sur le désastre de Lisbonne à Jean-Jacques Rousseau, celui-ci lui répond par une lettre dans laquelle il cherche à justifier la divine providence, dont Voltaire doute fortement après ces évènements. Il prétend, dans le neuvième livre de ses Confessions, que le roman philosophique Candide serait la réponse à cette lettre, réponse que Voltaire avait promise, tout en l’ajournantLes Confessions, IX, ..

L’année précédant la publication de cet ouvrage, l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert, à laquelle participait Voltaire, connaît un coup d’arrêt par le retrait du privilège royal et la condamnation prononcée par le Parlement de Paris. Voltaire aurait donc trouvé, avec Candide, un moyen de continuer à transmettre les idées des Lumières. But d’ailleurs amplement atteint, vu le succès de ce livre qui, au lieu de ne toucher qu’une élite fortunée et cultivée comme le faisait l’Encyclopédie, a touché presque tous les lettrés.

Depuis sa retraite genevoise, Voltaire parcourt la planète en imagination. Peu à peu, il dessine certains axes dans un espace symbolique : Berlin et l’Allemagne au Nord ; le Pérou à l’Ouest, Venise au Sud, Constantinople à l’Est. Ce seront les lieux principaux du conte, les grandes étapes du voyage initiatique de Candide. Il reste à les relier. L’Allemagne, par exemple, évoque la Turquie par un même despotisme politique et elle entretient des liens avec l’Amérique du Sud par les jésuites allemands qui font la guerre au Paraguay. Les étapes majeures désormais fixées, les personnages peuvent prendre la route. Reste bien sûr à créer Candide…

Certains critiques (Frédéric DeloffreDans la postface de Candide ou l'Optimisme, Folio classique ou encore Roland BarthesDans la postface de Candide et autres contes, Folio classique , .) ont vu dans ce personnage l’incarnation de la naïveté de l’auteur lui-même. Le baron, au nom imprononçable, entiché de ses quartiers de noblesse, qui va exclure Candide du symboliserait la noblesse allemande tandis que le serait Frédéric II qui, en , s’est couvert de gloire dans la victoire de Rossbach. Voltaire, qui croyait à la défaite de son ancien protecteur, prend alors conscience de sa naïveté. Le conte serait donc une revanche sur l’humiliation infligée par Frédéric II, à la suite de la brouille qui a fâché le philosophe avec le roi de Prusse en 1753. Traiter Frédéric II de est une façon indirecte de rappeler son orientation sexuelle, le terme de « bougre » (lui-même dérivé de « bulgare ») signifiant « homosexuel » au . Voici un extrait d’une lettre de Voltaire à Madame Denis où le philosophe, invité à Berlin, même s'il croyait à la possibilité de voir réaliser un despotisme éclairé, exprime déjà sa défiance à l'égard du pouvoir royal :

Personnages

Candide Enfant supposé de la sœur de monsieur le baron de Thunder-ten-tronckh., c'est le personnage principal du livre. La citation qui fait allusion à sa bâtardise se situe au chapitre premier de l'ouvrage :

On perçoit immédiatement, dans la fin du premier paragraphe de l'œuvre, le sarcasme moquant le conservatisme social de la noblesse arrogante, certes tel que Molière un siècle plus tôt le pratiquait aux dépens de la petite aristocratie provincialeCf. George Dandin ou le Mari confondu et la caricature du couple Sotenville., mais surtout annonçant le Figaro de Beaumarchais : Le Mariage de Figaro, III, 15..

Voltaire nous donne une brève description du personnage : (chap. I). Candide est représenté principalement sous forme d'un caractère qu'il incarne. Ce caractère fait de lui l'homme qu'il est jusqu'à lui donner son nom : « Il avait le jugement assez droit, avec l'esprit le plus simple : c'est je crois, pour cette raison qu'on le nommait Candide » (chap. I)..

L'onomastique, en matière d'interprétation des textes voltairiens, se révèle souvent fécondeCf. par exemple de Micromégas, conte philosophique dont le thème est la relativité de la vérité.. Le mot « candide » vient du latin « candidus » qui signifie « blanc » et a pour second sens « de bonne foi, avec candeur, simplement ».. Le choix d'un tel nom indiquerait l’innocence du héros, voire sa naïveté. Cire vierge sur laquelle on marque en apparence tout, il s'étonnera de ce qu'il observera au fil de ses tribulations, à la façon apparemment enfantine de Socrate dans les dialogues platoniciens, personnifiant ainsi l'ironie selon l'étymologie du mot, « » (eirôneía) : « ignorance feinte »..

Pour créer son personnage, Voltaire semble avoir puisé dans plusieurs sources. Certaines des aventures vécues par Candide sont des transpositions de mésaventures arrivées à Voltaire, ce qui conduit certains auteurs comme Frédéric Deloffre ou Roland Barthes à y voir une incarnation de la naïveté de l'auteur. Mais il est également possible que Voltaire se soit inspiré d'un jeune homme, M. Patu, rencontré plusieurs fois dont la première visite correspond au tremblement de terre de Lisbonne, auquel Voltaire s'était attaché et qu'il décrit comme aimant tous les arts et d'« âme candide »..

Cunégonde Cunégonde est la fille du baron Thunder-ten-tronckh, cousine et amoureuse de Candide. Elle est peut-être imaginée à partir de deux maîtresses de Voltaire : sa nièce Mme Denis et la scientifique Émilie du Châtelet, .Selon, Judith P. Zinsser, Emilie Du Chatelet: Daring Genius of the Enlightenment, p.286, la «leçon de physique expérimentale» de Cunégonde observant les ébats de Pangloss est probablement une allusion à sa maitresse scientifique morte prématurément.. Mais on y trouve aussi quelques traits caractéristiques de Charlotte Sophie Bentinck qui le reçoit au château de Bückeburg.

Pangloss

Grand philosophe et professeur de métaphysico-théologo-cosmolo-nigologie., c'est le précepteur de Candide et de Cunégonde. Satire du philosophe polymathe allemand Gottfried Wilhelm Leibniz, il est peut-être imaginé à partir de la duchesse de Saxe-Gotha, Louise-Dorothée de Saxe-Meiningen, une leibnizienne avec qui Voltaire a beaucoup correspondu et dont il a raillé l'optimisme obstiné malgré les horreurs dont elle était témoin, p. 408 et p. 410 : . Il est le modèle de Candide durant la première partie du livre. C'est à la fin du livre que Candide s'attaquera à lui en « cultivant son jardin » (phrase emblématique des Lumières). Pangloss enseigne la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il est le représentant de la philosophie de l'optimisme. Le terme « Nigologie » nous amène déjà à penser que Pangloss est un nigaud. Cette philosophie semble absurde. À travers ce personnage, Voltaire se moque de la science. Sa philosophie, qui peut se résumer à une phrase : « Tout est au mieux dans le meilleur des mondes possibles », est une satire de celle de Leibniz, qui ne saurait se résumer de la sorte. Beaucoup des sujets religieux et philosophiques débattus par Pangloss se retrouvent dans des comptes-rendus de conversations entre Voltaire et le haut-précepteur au château de Bückeburg .

La perfection de l'adaptation des décors des écoinçons (en réalité des pendentifs.) de la Basilique Saint-Marc de Venise à leur configuration architecturale a servi en 1978 d'argument par l'absurde à Stephen J. Gould et Richard C. Lewontin pour critiquer dans un article resté célèbre. l'école de pensée adaptationniste, qui prévalait à l'époque en biologie de l'évolution, au titre du « paradigme panglossien » qu'elle véhicule.

Martin