Eugène Enriquez, né le à La Goulette en Tunisie et mort le à ParisRelevé des fichiers de l'Insee, est un psychosociologue français, professeur honoraire de l'université Paris-VII.
Biographie
En 1993, Eugène Enriquez est cofondateur du CIRFIP et participe à la création de la Revue internationale de psychosociologie en 1994, puis de la Nouvelle revue de psychosociologie en 2006, dont il a été corédacteur en chef. Il codirige le Vocabulaire de psychosociologie (2002), ouvrage collectif du CIRFIP avec André Lévy et Jacqueline Barus-Michel, aux éditions Erès.
Il publie en 1983 De la horde à l'État : essai de psychanalyse du lien social, ouvrage issu de sa thèse d’ÉtatAndré Jacob, Recension de l'ouvrage De la horde à l'État, L'Homme et la société, 75-76, 1985 p. 264-265..
Eugène Enriquez a repris comme base les apports de Sigmund Freud et Max Weber, et s'est essentiellement intéressé aux fonctions imaginaires et à l'inconscient social, et en particulier aux aspects mortifères du pouvoir.
Il meurt le à Paris Eugène Enriquez, page consultée le 24 décembre 2024..
Idées générales caractéristiques de son œuvre
D'un point de vue des sciences humaines, la psychologie et la psychanalyse dans leur appréhension des phénomènes inconscients ne peuvent suffire à rendre compte de leurs effets dans la réalité sociale : en effet, les concepts issus de ces sciences, bien que pertinents en soi, ne sauraient être plaqués sur la réalité sociale ; il leur faut pour cela être validés (c'est-à-dire travaillés, expérimentés, épistémologiquement recevables etc.) comme trans-spécifiques d'une science à l'autre. Il faut donc pour rendre compte de cette réalité de manière pertinente, recourir à d'autres sciences telle une psychosociologie correctement définie et appliquée en tant que pratique rigoureuse observant des objets vivants concrets et réels relatifs à la vie sociale, et enfin promouvoir l'édification d'une sociologie clinique intégrant ces concepts rendus trans-spécifiques.
La pierre angulaire de son œuvre est la thèse De la horde à L'État publiée en 1983. À partir d'une exégèse méticuleuse des ouvrages à portée sociologique de Freud, la nature profonde du développement des civilisations (vie et mort des civilisations) y est analysée, élucidant ainsi le véritable sens du développement historique. La démonstration aboutit ainsi à décrire les différentes figures possibles que peut prendre l'État moderne, dont la forme d'État total dit État de horde, expression ultime et mortifère de domination se voulant seul et unique principe sacré régissant la société, avec ses conséquences sociales et sociétales tant pour les groupes que les individus (mort et négation des groupes et individus soumis dans un retour dans la reconstitution d'un temps primordial au profit exclusif d'un seul individu et/ou groupe central unilatéral et directement violent), tout autre sacré tels la Religion, l'Argent, le Travail, l'Entreprise y sont alors relégués comme secondaires et contingents voire tout simplement supprimés.
Les différentes formes que peut prendre l'État ne sont ni le fruit du hasard ni fortuites, elles sont à l'image des besoins de réassurance de chacun des individus dans la mesure où tous sont plus ou moins en situation de détresse infantile latente et permanente dans la vie, et exigent en compensation et/ou la présence d'une puissance tutélaire surtout en cas de perspective de perte des moyens sociaux d'autonomie.
Dans ses études postérieures, un accent particulier est mis sur la prégnance de l'inconscient. Une notion majeure est mise en évidence : la dichotomie entre imaginaire moteur (sublimation) expression de la pulsion de vie d'une part et imaginaire leurrant (idéalisation) expression de la pulsion de mort d'autre part. Ces deux imaginaires ont des fonctions complémentaires l'une de l'autre : là où l'imaginaire leurrant vise la conservation des normes et de maintenir une fonction de repère, la capacité à l'imaginaire moteur (créations, arts, imagination, rêverie, sublimation etc.), portée par chacun de nous, permet une ouverture favorisant la régénération des normes et des valeurs.
En outre, concernant la vie des organisations, Eugène Enriquez a mis en évidence la structure fondamentale de l'appareil inconscient de l'organisation (instances mythique, sociale historique, institutionnelle, organisationnelle (au sens strict), groupale, individuelle et pulsionnelle) et dont il caractérise les modalités (1992). Cet ensemble forme un système non stratifié, articulé, dynamique, cohérent avec rétroactions complexes, et où chaque instance se renforce mutuellement pour former si possible un système équilibré. Il y est mis en évidence que l'instance motrice traversant les autres instances est l'instance pulsionnelle dans ces deux aspects de vie et de mort s'opposant et/ou s'alliant mutuellement. Cette découverte aboutit à une nouvelle définition de l'organisation considérée comme un système imaginaire, symbolique et culturel et servant de référentiel à la dynamique imaginaire (moteur et leurre) dans l'organisation.
Que cela soit dans la société tout entière ou dans le contexte de l'organisation, la manifestation de cet imaginaire moteur se traduit par l'apparition d'individus créateurs d'histoire plus ou moins dissidents (en particulier les artistes, écrivains, philosophes, personnages historiques émergents, penseurs politiques, scientifiques etc. mais aussi des anonymes dans leur quotidien). Les normes et valeurs créées par ces créateurs d'histoire, constituent la seule véritable transgression efficace et efficiente pour endiguer des formes de pouvoir de par trop devenu oppressant en le faisant apparaître comme contingent et arbitraire, alors que la révolte voire le terrorisme (ce dernier n'étant qu'une forme avancée de désordre et rien d'autre) ne font que renforcer le pouvoir en place en tant que référence.
L'imaginaire moteur a donc pour fonction d'éviter à la société et à sa culture vivante un enfermement dans une entropie d'une part, mais aussi de démonétiser, au point de le renverser, un pouvoir devenu par trop mortifère à un moment donné d'autre part.
Inconscient et vie dans les organisations
Impact de l'inconscient L’impact de l’inconscient dans la vie sociale va induire des phénomènes permanents tels que : L’inconscient va désigner les phénomènes de règles intériorisées qui agissent avec force et une intensité non maîtrisable, Ses effets et les conduites inhérentes persistent même si les causes ont disparu, Toute attitude unilatérale va obtenir les effets escomptés mais aussi toujours son inverse.
Toutefois l’inconscient n’est ni inconnu ni inexprimable, en conséquence de quoi ses forces ont une logique propre que l’on peut structurer en classes de processus inconscients non réductibles l’une à l’autre.
Dans une organisation, ces classes de processus forment les instances spécifiques avec leur loi de fonctionnement interne permettant de valider que tout acte dans l’organisation a toujours une motivation inconsciente. L’organisation visible effective est l’actualisation permanente des effets d’instances (ou niveaux d’analyse). Ces instances sont au nombre de sept : l’instance mythique, l’instance sociale historique, l’instance institutionnelle, l’instance organisationnelle (au sens strict), l’instance groupale, l’instance individuelle, l’instance pulsionnelle.
Ces instances rendent compte de l’appareil inconscient collectif réel et particulier d’une organisation contemporaine. Ces instances fondent un système référentiel, elles donnent à l’organisation contemporaine moderne ses caractéristiques fondamentales réelles et non apparentes, mais dont on voit les effets permanents dans l’organisation effective visibles sous forme de déroulement historique de l’activité, des relations et comportements entre les individus et/ou groupes symptômes pathologiques entre individus et entre groupes.
Description des instances rendant compte du système imaginaire, symbolique et culturel qu'est l'organisation L’instance mythique Le mythe ou la légende (c'est-à-dire ce qui mérite d’être perpétuellement narré) sert à fonder tout lien social et à le structurer. Il s’agit d’un ancrage dans un temps primordial « ancien » racontant les exploits de héros et de dieux et autres chimères plus ou moins symboliques.
Ces représentations symboliques doivent faire entrer tout groupe humain dans une histoire irréversible (évolution) et sert de système de valeurs référentielles fondamentales (les vertus héroïques ou la sagesse et/ou puissance des dieux en sont la manifestation prétendue) et est garant du bon déroulement de l’histoire humaine en cours dans l’organisation. Il est évident que les dieux et les héros n’existent pas. Toutefois les fondateurs de l’organisation vont jouer ce rôle tutélaire surtout s’ils sont morts depuis longtemps. Ils vont être parés de toutes les vertus à l’image des héros et de tous les potentiels à l’image des dieux. Les fondateurs de l’organisation seront perçus comme des êtres transfigurés dans l’inconscient des membres de l’organisation.
Le mythe parle de l’origine des choses et de la communauté et il a pour but de souder en permanence par identification aux héros. Il s’agit de susciter l’identification à ces êtres vertueux et de fonder l’admiration, l’amour, la révérence et la sidération en contrepartie d’une reconnaissance élective. Cette reconnaissance au nom des fondateurs ou de leur valeur sera toujours attendue et demandée en permanence par tous les membres de l’organisation afin d’être élevés au rang des êtres au nom desquels les individus souhaitent parler et agir (adoubement).
La conséquence si l’identification au contenu est trop forte ou trop présente est de conduire à des phénomènes de surinvestissement personnel (notion de sacrifice) conduisant les personnes à l’obligation constante de montrer sa force et ses capacités performantes et d’aboutir assez vite au surmenage et à l’usure psychique des individus pris dans ces fantasmes d’héroïsme toujours hyper excessifs et vertigineux.
L’instance sociale historique En réalité, vivre au rythme des exigences mythiques est intenable pour tout membre de l’organisation et assez vite une autre instance vient réguler l’instance mythique : c’est l’instance sociale historique qui a pour fonction d’éloigner et de se substituer à l’instance mythique (sans la faire disparaître).
Elle va tenir éloignés les individus des effets de l’instance mythique mais va en contrepartie leur imposer des règles idéologiques et des limites. L’idéologie va mettre en sens cohérent l’ensemble des pratiques sociales qui ont précédé; elle a pour but de calmer l’anxiété des individus.
Il s’agit de mettre en forme des modèles significatifs de comportements suffisamment normalisés (et non pas les déchaînements héroïques et fascinants exigés par l’instance mythique). Elle va donc déterminer qui est dominant et qui est dominé, et quels sont les attributs spécifiques induits des classes d’individus (dirigeants, cadres et exécutants subordonnés). Cela vise en particulier à masquer les conflits permanents générés par l’instance mythique. Ces règles idéologiques vont être intériorisées. De mise en sens on passe de la mise en ordre indiscutable à un moment donné, il s’agit donc d’un idéal que l’inconscient de chaque individu va intégrer donnant l’illusion nécessaire de la cohérence.
De comportements héroïques seulement justifiés par les vertus, on va passer à des comportements autorisés. Elle fournit un modèle intangible sur lequel la formation collective (l’organisation) va s’étayer. De l’identification aux fondateurs on va passer à un rassemblement c'est-à-dire de s’identifier autant aux dirigeants mais aussi aux pairs de sa classe d’appartenance sans être en permanence obligé de se justifier puisque pré codés par l’instance sociale historique.