vignette|Sigmund Freud, neurologiste autrichien dont s’inspire le freudo-marxisme. Le freudo-marxisme désigne des mouvements, écoles, penseurs, psychanalystes ou philosophes qui ont rapproché théoriquement le marxisme et la psychanalyse ; « les conditions socio-économiques et leurs interrelations avec la psychanalyse »«La gestion des passions politiques.» de Pierre Ansart, L'âge d'homme, 1983, , puis les implications réciproques — politiques, sociales — de ces deux mouvements.

Histoire Le marxisme émerge au milieu et la psychanalyse à la fin du .

Certains analystes tentèrent de « constituer une psychologie sociale en articulant l'analyse freudienne des processus psychiques et l'analyse marxiste des processus sociaux. C'est ce courant qui a été désigné comme « freudo marxiste », en dépit de son hétérogénéité »Michèle Bertrand, article « marxisme et psychanalyse » in Alain Mijolla (), Dictionnaire international de la psychanalyse, , Hachette, 2005, . À l'opposé, pour Bernard Görlich le freudo-marxisme est un courant de pensée qui serait la « psychologie des profondeurs appliquée aux sciences sociales »Thierry Simonelli, « Matérialisme dialectique et psychanalyse selon Wilhelm Reich », Actuel Marx , Les rapports sociaux de sexe, Paris, deuxième semestre 2001, ). Dans cette vision, la mouvance freudo-marxiste synthétiserait l'espoir révolutionnaire inspiré par Karl Marx et l'art d'interpréter issu de Sigmund Freud.

Les objectifs respectifs de la psychanalyse et du marxisme, libérer le sujet de sa névrose pour le premier et affranchir les classes ouvrières de la servitude pour le second, s'ils purent engendrer une représentation du monde, s'entendirent, en pratique, très mal. Les multiples et diverses théories issues du freudo-marxisme ne furent pas acceptées par l'International Psychoanalytical Association ; le mouvement communiste international, quant à lui, décria le freudo-marxisme comme science bourgeoise, déconnectée des problèmes du monde ouvrier Dominique Bourdin, La psychanalyse de Freud à aujourd'hui: histoire, concepts, pratiques, Éditions Bréal, 2007..

Autour de mai 68, le freudo-marxisme modifie la représentation de la psychanalysePsychanalyse, sous la direction d'Alain de Mijolla et de Sophie de Mijolla Mellor, Paris, P.U.F, 1996. « À la fin des années soixante, la psychanalyse apparut, à la lumière de certains commentaires freudo-marxistes, comme un idéal révolutionnaire qui aurait sans doute surpris Freud. » . Le freudo-marxisme reconnaît en effet l’historicité du sujet. Or Freud était réfractairearticle Freudo-marxisme site universalis.fr à cette idée et aux prémices du courant freudo-marxistearticle Freudo-marxisme site universalis.fr : pour lui, les questions qui intéressent la psychanalyse sont universelles et doivent être détachées de l'Histoire ; l'inconscient est ahistorique, ce que certains auteurs ont qualifié de « postulat encombrant ».

Parmi les principaux représentants du freudo-marxisme :

Aperçus des pensées freudo-marxistes Otto Fenichel Otto Fenichel milite très tôt pour la révolution communiste et devient psychanalyste dans les années 1920. Il crée un cercle d'études indépendant, Séminaire d'enfants, où eurent lieu des discussions portant tant sur la technique analytique que sur la révolution communiste.

Aron Zalkind Durant les premières années de l'URSS, Douze commandements sexuels du prolétariat (1924) du psychanalyste freudo-marxiste Aron Zalkind est l'ouvrage ayant le plus de succès parmi ceux des penseurs de la sexualité. Il y enjoint au prolétariat de préserver son énergie sexuelle afin de garder ses forces pour la lutte des classes, estimant qu'. Dans le même temps, il considère que l'acte sexuel doit être associé au sentiment amoureux, et doit même en être le stade ultime...

Wilhelm Reich En 1927, le psychanalyste Wilhelm Reich publie La Fonction de l'orgasme, ouvrage dans lequel il accuse les psychanalystes de se plier aux idéaux du capitalisme et du conservatisme. Freud ne décrie alors pas les « écarts » théoriques et techniques caractérisant l'œuvre et la pratique reichienne.

En 1928, Reich adhère au parti communiste (autrichien puis allemand) puis fonde la Société socialiste d'information et de recherches sexuelles. En 1929, il publie Matérialisme dialectique et psychanalyse. C'est à la suite de son engagement politique que Freud décidera de prendre ses distances avec Reich, . En 1930, Wilhelm et Annie Reich rejoignent le séminaire d'enfants créé par Fenichel. En 1933, du fait des divergences entre W. Reich et Fenichel, le groupe est dissous. Cette même année, Reich est exclu de l'Association psychanalytique internationale — chose qu'il n'apprend qu'en 1934, quand l'exclusion est actée — et du Parti communiste d'Allemagne. Fenichel lui-même vote en ce sens, mais les deux hommes gardent contact.

En économie, Bernd Senf a utilisé les concepts de Wilhelm Reich.

Herbert Marcuse En 1955, Herbert Marcuse, membre de l'École de Francfort, qui fut d'abord marxiste avant de s'intéresser au freudisme, publie dans une optique de néomarxisme Éros et civilisation, dans lequel il désigne le principe de plaisir comme force permettant de lutter contre l'ordre établi (capitaliste ou marxiste-léniniste). Il s'agit d'un renversement de la perspective freudienne : Marcuse souhaite alors redonner à la psychanalyse un statut subversif.

Erich Fromm Désireux de sortir l'homo consumens de son aliénation où la consommation est un substitut au vide, et où la peur de la castration est remplacée par la peur d'être ostracisé du groupe, Erich Fromm propose de réformer l'« inconscient social » en le libérant de l'instinct de posséder (« Application de la psychanalyse humaniste à la théorie de Marx », 1965).

Michel Foucault Michel Foucault se rattache, au début des années 1970, au freudo-marxisme mais s'en éloigne bientôt par une critiquePierre Billouet, Foucault, , 1999, Les belles lettres, Paris. Le premier volume de l’Histoire de la sexualité, La Volonté de savoir, publié en 1976, sera notamment consacré à une prise de distance explicite de Foucault avec les pensées de la libération sexuelle telle que celle de Wilhelm Reich par exemple.

Louis Althusser Louis Althusser renouvelle la question des relations entre freudisme et marxisme, notamment dans Pour Marx (1965), lecture marxiste menée à l'aune des théories psychanalytiques freudienne et lacanienne d'une part, des recherches en sémiologie d'autre partBernard Sichère, Cinquante ans de philosophie française. Tome 2 : les Années Structure, les Années Révolte, Adpf, 1997).

Marie Langer Marie Langer, marxiste et psychanalyste, participe à la fondation de l'Asociacion Psicoanalitica Argentina, mais décide de séparer son militantisme – notamment ses liens avec le parti communiste argentin – de sa pratique analytique. En 1971, elle prononce une conférence à Vienne : Psychanalyse et/ou révolution. Hanna Segal la critique et refuse la publication de cette conférence. Langer démissionne alors de l'Asociacion Psicoanalitica Argentina. En 1986, elle se rend à Cuba, où elle rencontre Fidel Castro et organise un colloque : « La psychanalyse et le suicide ».

Slavoj Žižek Slavoj Žižek, philosophe slovène développe, depuis les années 1980, est une pensée au croisement de la psychanalyse lacanienne, du marxisme et de la philosophie hégélienneRonan de Calan et Raoul Moati : Žižek. Marxisme et psychanalyse, Thibaut Gress, actu-philosophia.com, 13 mars 2012.

Féminisme et freudo-marxisme Shulamith Firestone Shulamith Firestone, féministe radicale, utilise dans son livre La Dialectique du sexe .

Surréalisme et freudo-marxisme D'après Henri Béhar, c'est lors de l'accession au pouvoir d'Hitler en que les surréalistes parisiens, attachés au matérialisme dialectique, découvrent la pensée freudo-marxisteHenri Béhar, Les Enfants perdus : essai sur l'avant-garde, Lausanne, L'Âge d'Homme, 2002. La quatrième partie du troisième chapitre est intitulée : « Le freudo-marxisme des surréalistes »..

C'est surtout André Breton, lecteur de Marx, Freud, mais aussi Hegel, Fichte, Feuerbach, Nietzsche, qui puise dans la philosophie des idées lui permettant de faire dialoguer les discours poétique et politique d'une manière originale, réactualisant la philosophie romantique, dans une invention toujours recommencée d'une philosophie de l'amour et de la révolution. Cherchant à démontrer que le monde réel et le monde du rêve ne font qu'un, Breton examine les différentes théories qui ont proposé une interprétation du rêve, en s'arrêtant longuement à celle de Freud, dans une perspective franchement révolutionnaire, qui doit beaucoup à Marx, notamment dans son essai Les Vases communicants (1932)Emmanuel Rubio, Les Philosophies d'André Breton (1924-1941), L'Âge d'Homme, coll. « Bibliothèque Mélusine », 2009, en particulier le chapitre intitulé « Les vases communicants : la constitution d'un système freudo-marxiste ? (1932) ».. Dans sa visée d'un art révolutionnaire et d'une libération totale de l'homme, il associe les deux mots d'ordre « transformer le monde » (Marx) et « changer la vie » (Rimbaud), l'unité du rêve et du réel passant par une profonde transformation sociale. Toutefois, il n'y a pas une « philosophie du surréalisme », selon le terme de Ferdinand Alquié, mais bien les philosophies d'André Breton, oscillant entre un discours systématique et un bricolage idéologique plus aventureux, allant successivement de l'idéalisme absolu à la dialectique des années 1930, du freudo-marxisme à la philosophie de la nature.

Références

Voir aussi Articles connexes École de Francfort Antipsychiatrie Humanisme-marxisme Actuel Marx

Liens externes Matérialisme dialectique et psychanalyse selon Wilhelm Reich, article de Thierry Simonelli paru dans Actuel Marx. Thèse sur l'argumentation freudo-marxiste, par un doctorant de l'Université de Paris IV (document pdf). Marxisme lacanien, livre de David Pavon Cuellar (document pdf). Chaque individu est un prolétaire, séminaire 2008-2009 de psychanalyse lacanienne de Michel Lapeyre.

Bibliographie Boris Fraenkel, Freudo-marxisme et sociologie de l'aliénation, Paris, UGE, Éditions Anthropos, 1974 Jean-François Lyotard, Dérive à partir de Marx et de Freud, Paris, 10/18, 1973 ; nouvelle éd., Paris, Galilée, 1994. Robert Kalivoda, Marx et Freud : la pensée contemporaine et le marxisme, Paris, Anthropos, 1971, 212 p.

Jean-Joseph Goux, Freud, Marx. Économie et symbolique, Paris, Seuil, coll. "Philosophie générale", 1973. Pierre Fougeyrollas, Marx, Freud et la révolution totale, Paris, Éditions Anthropos, 1971. « L’inconscient du social », Paris, PUF, Actuel Marx, n° 15, 1994/1. « Psychanalyse, l'autre matérialisme », Paris, PUF, Actuel Marx, n° 59, 2016/1. Henri Behar, « Le freudo-marxisme des surréalistes », dans Anne-Marie Amiot (dir.), « Le Surréaliste et son psy », L'Âge d'homme, 1992. Michèle Bertrand, « Marxisme et psychanalyse », in Alain de Mijolla (dir.), Dictionnaire international de la psychanalyse, Calmann-Lévy, 2002, Francis Farrugia, Connaissance et Libération. La socio-anthropologie de Marx, Freud et Marcuse, Éditions L'Harmattan, 2016. Léo Imbert, "Le Freudo-marxisme. Ebauche historico-théorique", in Pierre-Yves Rougeyron (dir.), Perspectives libres "Décadence", n°26, Strasbourg, Avril-Juin 2018, 448 pages.

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